II
Î1U IIISTIIIRF D'CN CBIME.
Les inuuvaiscs nouvelles nous arrivaient, comme l'avanl-veille les bonnes, coup sur coup. Aubry ilo ?iorii L'tiiit à la Conciergerie. Notre éloquent et cher Crdmieui était à Mazas. Louis lilanc qui, quoique banni, venait au secours de la Frauce et nous apportait la grande puissance de sou nom et de son âme, nfail dû, comme Ledrii-ltollin, s'anéler devant la catastrophe du h- Il u'avail pu dépasser Tournay.
Quant au général Neumayer, il n'avait pas « marché sur Paris », mais il y était venu. Quoi faire? Sa souini»sion.
Nous n'avions plus d'asile. Le n" i5 de la rue Ricljelieu était surveillé, le n" 11 de la rue Monthabor était dénoncé. Nous errions dans Paris, nous retrouvant fâ et là, et échangeant quelques mots à voix basse, nt sachant pas où nous coucherions et si dous mangerions, et parmi ces létes qui ignoraient (JugI oreiller elles auraient le soir, ît y en avait au moins une ^' était mise â prix.
Ou s'abordait, et voici les choses qu'on se disait :
— Qu'est devenu un tel ?
— 11 est arrêté.
— BL un tel ?
— Mort.
— El un tel?
— Disparu.
Nous eûmes cependant encore une i'i^unï<
le 6, chez le lepréseutant Hayinond, |)lace leine. ^ous nous y renrnf'-:'':-'-- ;-:-^t-jp y serrer la main d'Edgar « nii
ment Dulac. deBancel,il> m
retrouvai, avec plaisir uo tua «*.
NOÏIIK DERNIÈRE RÉUNION. i\t
(le la rue Blanche, Coppens, cl notre courageux collègue l'ons Stande, que nous avions perdu de vue dans la fumée de la bataille. Des fenêtres tie In chambre où nous délibérions, on apercevait la place de la Madeleine et les boulevards mililairement envahis et couveris d'une Iroupe farouche et profonde, rang^ée en bataille, et qui semblait encore faire front à un combat possible. Ghararnaule arriva.
Il tira de son large caban deux pistolets, les posa sur la table, et dit : — Tout est fini. Il n'y a plus de faisable et de sage qu'un coup de li^le. Je l'olTre. fitesvous avec moi, Viclor Hugo?
— Oui, repondis-je.
J'ignorais ce qu'il allait dire, mais je savais qu'il ne dirait rien que de grand.
En effet :
— Nous sommes ici, reprit-il, environ cinquante représentants du peuple, encore debout el a^^emblës. Nous sommes tout ce qui reste de l'Assemblée nationale, du suffrage universel, de la loi, du droit. Demain où seronsnousî Nous ne savons. Dispersés ou morts. L'heure d'aujourd'hui est à nous; cette lieure passée, nous n'avons plus rien que l'ombre. L'occasion est unique. Prolllons-en.
Il s'arrfila, nous regarda lixemenl de son ferme regard, et reprit :
- Prolilons de ce hasard d'être vivants et d'iHre eu-
ible. Le groupe qui est ici, c'est toute la république.
^ jfiea , toute la république, offrous-la en nos per-
*■ l'armée, et faisui Jevant la république reculer
"'^olld «Iroit BEI- la force. Il faut que
"tta.«iim'.i 'i'-, (l,'u\ lionible, la
HISTOIHE D'UN CRIME.
force ou le droit; si le droit ne tremble pas, la foreeî troœblera. Si nous ne tremblous pas. les soldats trcm* bleront. Mnrdious au crime. Si la lot avance, le crime reculera. Dans tous les cas nous aurons Tait noire devoir. Vivants, nous serons des sauveurs; morts, nous seroDï des héros. Voici ce que je propose :
JI se m un prolond silence.
— Mêlions nos écharpes et descendons tous procession net lement, deux par deux, dans la place de la Made^ leine. Vous voyez bien ce colonel qui est là devant le grand perron, avec son régimenten bataille. Nous iroiu à lui, et là, devant ses soldats, je le sommerai de tt ranger au devoir, et de rendre k la république soa régiment. S'il reruse...
Charamaule prit dans ses deus mains ses ticux pistolets.
— Je lui brûle la cervelle.
— Charamaule, lui dis-je. je serai à cOlé de tous.
— Je le savais bien, me dit Charamaule. 11 ajouta :
— Cette explosion réveillera le peuple.
— Mais, s'écrièrent plusieurs, si elle ne lerëseillepas?
— Nous mourrons.
— Je suis avec vous, lui dis-je.
.^ous nous serrâmes la main.
Mais les objections éclatèrent.
Personne ne tremblait, mais tous examinaient, tit serait-ce pas une folie? Et une folie inniiic? Ne serait « pas jouer, sans aucune chance de succès possible, U dernière carte de la république? Quelle fortune Bonaparte! écraser d'un coup tout ce qui restait résistants et de mililanls! En finir une fois poari
NOTRE DBRNIËRB REUNION. !<3
On elait vaincu, soil, mais fallait-il ajouter l'anéantissement à la df^faite? Aucune cliance de succès possible. On ne brûle pas la cervelleàunearmée. Faire ce que conseillait Cbaramaule, ce serait s' ouvrir la tombe, rien de plus. Ce serait un grand suicide, mais ce serait un suicide. Dans de certains cas, n'être que des héros, c'est de l'ëgoîsme. On a tout de suite fait, on est illustre, on s'en va dans l'histoire; c'est commode. On laisse à d'autres derrière soi le rude labeur de la longue protestation, l'inébranlable résistance de l'eiil, la vie amére et dure du vaincu qui continue à combattre la victoire. Une certaine patience fait partie de la politique. Savoir attendre la revanche est quelquefois plus difficile que brusquer le dénoùment. Il y a deu.i courages : la bravoure et la persévérance; le premier est du soldat, le second est du citoyen. Une Un quelconque, môme intrépide, ne surfit pas. Se tirer d'affaire par la mort, c'est trop vile fait; ce qu'il faut, ce qui est malaisé, c'est tirer d'affaire la patrie. Non, disaient de très-nobles contradicteurs à Charamaule etù moi, cet Aujourd'hui que vous nous proposez, c'est la suppression de Demain : prenez garde, il y a une certaine quantité de désertion dans le suicide...
Le mot <i désertion » heurta douloureusement Charamaule. — Soit, dit-il. Je renonce.
Cette scène fut grande, et Quinet, plus tard, dans l'exil, m'en parlait avec une émotion profonde.
On se sépara. On ne se revit plus.
J'étais errant dans la rue. Où coucticr? tc'lle élait la (jucsiiou. Je pensais que le ir 10 de la rue Itichelieu était probablement espionné comme le n° 15, Mais la nuit était tty^j jfi me décidai h rentrer, li loul
hasard, dans cet asile, peul-étre dangereux. J'eus raison de m'y confier. ïj soupai d'un morceau de pain, et j'y passai une très-bonne nuit. Le lendemain, au poiotilB jour, en ni'éveillant, je pensai aux devoirs qui m'attendaient, je songeai que j'allais sortir et que probablement je ne rentrerais plus dans cette chambre, el je pris un peu du pain qui me restait, et je {'(.^miettai sur le bord de la fenCtre pour les oiseaux.
m DEVOIR
A-t-il été au pouvoir de la gauche, à un moment (juelconque, d'empêcher le coup d'État?
Nous ne le pensons pas.
Vûici pourtant un Tait que nous ne croyons pas devoir passer sous silence.
Le 16 novembre 1851 j'étais rue de la Tour-d'Auvcrgne, numiîro 37, chez moi, dans mon cabinet; il était environ minuit, je travaillais, mon domestique çntr'ouvrit la porte.
— Monsieur peut-il recevoir...?
Et il prononça un nom.
— Oui, dis-je.
Quelqu'un entra.
JViitunds ne parler qu'avec n'serve de C(;l lioiiiiiiH considtirable et distingué. Qu'il aie suffise d'indiquer 'ju'il avait le droit de dire, en désignant les Bonaparte : u ma rnuiille ».
Oa sait que la famille Bonaparte se divisait ea deux branches, la ramillc impériale et la famille privfe. U famille impériale avait la tradition de Napoli^oD, Ii famille privée avait la tradition de Lucien: nuaDcequi du reste n'a rîeu d'absolu.
Mon visiteur iioclunie prit l'autre coin de la cheminée. I
H commença par me parler des miimoires à'nat I très-noble et vertueuse femme, la princesse "**, ss mère, dontil m'avait confiéle manuscrit, ea medemaii- ! dant mon avis sur l'utilitë ou la convenance de la publtcalion ; ce manuscrit, plein d'iult^rOt d'ailleurs, avait ' pour moi cette douceur que l'écriture de la princesse i ressemblait à l'écriture de ma mère. Mon visiteur, | à qui je le remis, le feuilleta quelques instants, pub. s'interrompant brusquement, il se tourna vers moi H me dit :
— La république est perdue.
Je répondis :
— A peu près.
Il reprit :
— A moins que tous ne la sauviez.
— Moi?
— Vous.
— Comment cela?
— Écoutez-moi.
Alors il m'exposa, avec celle clarté compliquée parfois de paradoxes qui est une des ressonrcps do son très-remarquable esprit, la silunlioii à la fois dt^spén et foric oi!i nous élions.
Celle situation, que je comprenais comoie lui tta j reste, élait ceci :
La droite de TAssemblée se composait d'environ quatre cents membres, et la gauche d'environ cent quatrevingt. Les quatre cents de la majorité appartenaient par tiers à trois partis, le parti légitimiste, le parti orléaniste et le parti bonapartiste, et en totalité au parti clérical. Les cent quatrevingt de la minorité appartenaient à la république. Cette droite se défiait de cette gauche, et avait pris contre la minorité une précaution. Un comité de vigilance, composé des seize principaux membres de la droite, chargé d'imprimer l'unité à cette trinité de partis, et ayant pour mission de surveiller la gauche ; telle était cette précaution. La gauche s'était bornée d'abord à un peu d'ironie, et m'empruntant un mot auquel on attachait alors, à tort du reste, l'idée de décrépitude, avait appelé les seize commissaires les burgraves. Puis de l'ironie passant à la suspicion, la gauche avait fini par créer de son côté, pour diriger la gauche et observer la droite, un comité de seize membres que la droite s'était hâtée de surnommer les burgraves rouges. Représailles innocentes. Le résultat, c'est que la droite surveillait la gauche et que la gauche surveillait la droite, et que personne ne surveillait Bonaparte. Deux troupeaux, si inquiets Tun de l'autre qu'ils oubliaient le loup. Pendant ce temps-là, dans la tanière de l'Elysée, Bonaparte travaillait. Le temps que perdait l'Assemblée, majorité et minorité, à se défier d'elle-même, il l'employait. Comme on sent se détacher l'avalanche, on sentait branler d&ns l'ombre la catastrophe. On épiait l'ennemi, mais on ne se tournait pas du vrai côté. Savoir orienter sa défiance, c'est le secret de la grande politique. L'Assemblée de 1851 n'avait pas celte sagace sûreté
ils HISTOIRE D'UN CitIMB.
iJe regard; les faits élaieiil ii)<il en perspective ; cltacui voyait l'avenir li sa façon, et une sorte de myopie iiotttique aveirglait la gauche comme la di-oile; on avait peu. mais pas oii il fallait; on ëtail en pr<?sence d'un inja^re. oû avait devant soi un guel-apens. mais on le cliercliaM où il n'était pas, et on ne l'apercevait pas où il ëtait ; si bia que ces deux troupeaux, niajoHt») ft miooritti, se fai$ai«ol faceelTarés: et tandis que les meiic-urs d'un cOtéel le guides de l'autre, graves et aUenlifa. se dcinandaiuoi avec auxiétë ce que pouvait signifier, les uns, le groih dément de la gauche. les auLi'es, le Ijôioinent de li droite, ils étaient exposés à sentir brusquement s'aluitrr sur leura épaules les quatre griires du coup d'Rtat. Mon interlocuteur me dit :
— Vous êtes un des Seize?
— Oui, r<Spondis-je en souriant, burgrcu-e roujt.
— Comme moi pTtnce rouije.
Kt son sourire répondit au mien, ii reprit :
— Vonsavez pleins pouvoirs?
— Oui. Gomme les autres.
Et j'ajoutai :
— Pas plus que les autres. Le côté gauche n'a pas de chefs.
Il poui-suivit:
— Yon, le commissaire de police de l'Assemhlée, »1 républicain?
— Oui.
- Il obéirait à un ordre signéde vous''
— Moi je dis : Sans doute.
Il iiie regarda fixement.
— Eh bien, faites, cette nuit, arrêter le président. Ce fut à mon tour de le regarder.
— Que voulez-vous dire ?
— - Ce que je dis.
Je dois le déclarer, sa parole était nette, ferme et convaincue, et elle m'a laissé, pendant toute cette conversation, et maintenant, et toujours, l'impression d'un accent loyal.
— Arrêter le président ! m'écriai-je.
Alors il m'exposa que cette chose extraordinaire était simple, que l'armée était indécise, que dans l'armée les généraux d'Afrique balançaient le président, que la garde nationale était pour TAssemblée, et dans l'Assemblée pour la gauche, que le colonel Forestier répondait de la 8* légion, le colonel Gressier de la 6' et le colonel Howyne de la 5«; que, sur un ordre des Seize de la gauche, il y aurait une prise d'armes immédiate, que ma signature suffirait, que si je préférais pourtant réunir le comité dans le plus grand secret, on pourrait attendre au lendemain, que, sur Tordre du comité des Seize, un bataillon marcherait sur l'ÉIysécque TÉlysée ne s'attendait à rien, songeait à l'offensive et non à la défensive, et serait pris à T improviste, que la troupe ne résisterait pas à la garde nationale, que la chose se ferait sans coup férir, que Vincennes s'ouvrirait et se fermerait pendant le sommeil de Paris, que le président achèverait là sa nuit, et que la France à son réveil apprendrait celte double bonne nouvelle : Bonaparte hors de combat et la république hors de danger.
11 ajouta :
— Vous pouvez compter sur deux généraux, Neumayer à Lyon et Lawoêstyne à Paris.
H SI? leva et s'adossa à la clicmiuée; jc le voisencott debout et peusif, <?l il poursuivit :
— Je ae me sens pas la force de recommencer re;il« mais je me sens la volonté de snuTcr ma famille etmoa pays.
11 crut probablemeDt voir en moi uo mouveincot de surpi-isi>, car il acceutua et souligna presque ta paroles :
— Je m'explique- Oui, je voudrais sauver mafamiU* i't mon pays. Jc porte le nom de Napoléon, ruais, tou le savez, sans fanatisme. Je suis Bonaparte, mais bonapartiste. Ce nom, je le respecte, mais je le juge. Il a déjà une tacbe, le 18 brumaire. Va-I-U eu avoir uae autre? La tscbe aucîcnuea disparu sous la gloire. Anstcriitz couvre Brumaire. Napoléon s'est absous parte génie. Le peuple a tant admira qu'il a pardonné, fuifoléon est sur la colonne ; c'est fait ; qu*on l'y laisse Ixaoquille. Qu'on ne le recommence pas par son mauvaiï côté. Qu'on ne force pas la France à se trop sourcDir. Cette gloire de Napoléon est vulnérable. Elle a une cic*irice ; fermée, soit. Qu'on ne la rouvre pas. Quoi quela apologistes puissent dire et faire, il n'en est pas vrai que Napoléon s'est lui-même porté, par le 18 bramaire, un premier coup.
— En effet, lui dis-je, c'est tonjoun» contre ^oiquM commet un crime.
— Eh bien, poursuivit-il, sa s mter coup, un second coup la lu Je bais le premier l^rumaire. ji veux reuipOclicr.^^F i
11 s'arrêta enj^p tonUuuai
— C'est poil!
a survécu an |>
LK DEVOIR PEUT AVOIR DEUX ASPECTS, ill je veux secourir cette grande gloire blessée. En vous conseillant ce que je vous conseille, si vous le faites, si In gauche le fait, je sauve le premier Napoléon ; car si un second crime est déposé sur sa gloire, celte gloire disparaît. Oui, ce nom s'elTondrerait et l'bistoirc n'en voudrait plus. Je vais plus loin et je complète ma pensée. Je sauve aussi le Napoléon actuel, car lui qui déjà n'a pas de gloire, n'aurait que le crime. Je sauve sa mémoire du pilori éiernel. Donc arrêtez-le.
Il était vraiment et profondément ému. Il reprit :
^ Quant à la république, pour elle, l'arrestatiou do
Louis Bonaparte, c'est la délivrance. J'ai donc raison de
dire que, par ce que je vous propose, je sauve ma
famille et mon pays.
— Mais, lui dis-je, ce que vous me proposez esl un coup d'État.
— Croyez-vous ?
— Sans doute. Nous sommes la minorité et nous ferions acte de majorité. Nous sommes une p^irlie de l'Assemblée, nous agirions comme si nous étions l'Assemblée entière. Nous qui condamnons loule usurpation, nous usurperions. Nous porterions la main sur un fonctionnaire que l'Assemblée seule a le droit de faire arrêter. Nous, les défenseui's de la Constitution, nous briserions la Constitution, Nous, les hommes de la loi, nous violerions la loi. C'est un coup d'État.
— Oui, mais un coupd'Élat pour le bien.
— Le mal fait pour le bien reste le mal.
— Môme quand il réussit.
— Surtout quand il réussit.
"OUrquoiï
^ qu'iilors il devient exeinple.
aï! HISTOIRE HUN CRIME.
— Vous n'npprouTez donc pas le 18 fractldor?
— Non.
— Mais les 18 fructidor empêcbent les 18 brumaire.
— hon. Ils les {trëparent.
— Mais la raison d'État existe.
— Nou. Ce qui eiiste, c'est la loi.
— Le 18 fructidor a été accepté par de três-îiil^giw L'sprits.
— Je le sais.
— Blain|ui est pour, avec HicÉielet.
— Moi je suis ccutie, avec BarUès.
Du côlé moral, je passai au côtt! pratique.
— Cela dit, repris-je, examiuuiis votre plan.
Ce pUiu triait hérissé de difûcultés. Je les lui Ai toucher du doigt.
Compter sur la garde nationale! Mais io genml LawoÉslyne u'en avait pas encore Io commandemenL Compter sur l'armée? Mais le général Neumayer était i Lyon, et non à Paris. Il niarclierail au spcoui-s do 1 1" semblée? Qu'en savait-on ? Quant à Lawoëstyne, navail-il pas deux visages? Était-on sûrde lui? Appeler aux amies la 8* légion? Mais Forestier n'en était plus colonel. La 5* et la 6'? Mais Gressier et Howyne n'étaient que lienlenants-colouels, ces légions les suivraîent-ellesT Requé rir le commissaire Yon? Mais obéirait-il à la gauche seule? Il était l'agent de l'Assemblée et par conséqneni de la majorité, mais uon de la minorité. Autant de questions. Mais ces questions, les supposât-on résolaes. et résolues dans le sens du succès, est-ce que le sQcc«i lui-même était la question ? La question n'est jamais le succès, c'est toujours le droit. Or, ici, même ayant le succès, nous n'aurions pas le droit. Pour arrêter le pre-
LE DEVOIR PEUT AVOIR DEUX ASPECTS. 2t3
sîdent, il fallait un ordre de l'Assemblée; nous remplacions Tordre de l'Assemblée par une voie de fait de la gauche. Escalade et elTraclion; escalade du pouvoir, effraction de la loi. Maintenant supposons la résistance ; nous vei^serions le sang. La loi violée mène au sang versé. Qu'est-ce que tout cela? C'est un crime.
— Mais non, s'écria-t-il, c'est le salas populi. Et il ajouta :
— Suprema lex,
— Pas pour moi, lui dis-je.
Jlnsistai :
— Je ne tuerais pas un enfantpour sauver un peuple.
— Galon le ferait.
— Jésus ne le ferait pas.
Et j'ajoutai :
— Vous avez pour vous toute l'antiquité. Vous êtes dans la vérité grecque et dans la vérité romaine^ je suis, moi, dans la vérité humaine. L'horizon nouveau esl plus large que l'ancien.
Il y eut un silence. Il le rompit.
— Alors c'est lui qui va attaquer.
— Soit.
— Vous allez livrer une bataille presque perdue d'avance.
— • Je le crains.
— Et ce combat inégal ne peut se terminer pour vous, Victor Hugo, que par la mort ou par l'exil.
— Je le crois.
— La mort, c'est un moment, mais l'exil, c'est long.
— C'est une habitude à prendre.
Il continua :
IIISTOIBE DUN CRIME.
— Vous ne serez pas sealemcnt pro^cni. Vuos >*m calomnié.
— C'est une baliitude prise.
Il insisla.
— Savez-vousco qu'on dit déjà? '
— Quoi 7
— On (lit que vous ûtes irrité contre lu! parce qu'il TOUS a refusé d'être ministre.
— Vous savez, vous...
— Je sais que c'est le contraire. C'est lui qui tousI'i «iemandé, et c'est vous qui l'avez refus*?.
— Eh bien, alors...
— On mentira.
— Qu'importe!
Il s'écria :
— Ainsi vous nurez fait rentrer en France les Boruparti;' et vous serez banni de France par un BonaparlPi
— Qui sait, lui dis-je, si je n'ai pas fait une f«l'f Celtfi injustice est pi'ul-iMre un'? justice.
Nous nous tûmes tous deux. II reprit :
— Pourrez-vous supporter l'exil?
— Je tâcherai.
— PoUrrez-Tous vivre sans Paris?
— J'aurai l'Océan.
— Vous iriez donc au bord de la mer?
— Je l'imagine.
— C'est triste.
— C'est grand.
Il y eut encore un silence. Il le rompit.
— Tenez, vous ne savez pas ce que c'est que lexil. Je
I. U juin 1817, Cliambre dci pnirs. Voir le livre Avant itxi .
le sais, moi. C'est affreux. Certes, je ne recommencerais point. La mort est une chose d'oii l'on ne revient pas, l*exil est une chose oCi Ton ne retourne pas.
— S'il le faut, lui dis-je, j'irai, et j'y retournerai.
— Plutôt mourir. Quitter la vie, ce n'est rien, mais quitter la patrie...
— Hélas I dis-je, c'est tout.
— Eh bien, alors, pourquoi accepter l'exil, pouvant l'éviter? Que mettez-vous donc au-dessus de la patrie ?
— La conscience.
Cette réponse le laissa rêveur. Pourtant il reprit :
— Mais, en y réfléchissant, votre conscience vous approuvera.
— Non.
— Pouitjuoi ?
— Je vous l'ai dit. Parce que ma conscience est ainsi faite qu'elle ne met rien au-dessus d'elle. Je la sens sur moi comme le promontoire pourrait sentir le phare qui est sur lui. Toute la vie est un abîme, et la conscience réclaire autour de moi.
— Et moi aussi, s'écria-t-il, — et je déclare que rien n'était plus sincère et plus loyal que son accent, — et moi aussi, je sens et je vois ma conscience. Elle m'approuve. J'ai Fair de trahir Louis, eh bien non, je le sers. Le sauver d'un crime, c'est le sauver. J'ai essayé de tous les moyens. II ne reste que celui-ci, l'arrêter. En venant à vous, en agissant comme je le fais, je conspire à la fois contre lui et pour lui, contre son pouvoir et pour son honneur. Ce que je fais est bien.
— C'est vrai, lui dis-je. Vous avez une noble et haute pensée.
Et je repris :