I. Garçon
tenait les côtes, & Chauvel lui-même disait qu'il n'avait jamais eu de plus grand plaisir.
Joseph Gossard répétait le même spectacle dans tous les clubs sur sa route; on le recevait partout avec des cris de joie, &, pour dire la vérité, cet homme aurait gagné de l'argent en masse par la représentation de son voyage à Coblentz; on aurait volontiers payé pour le voir jouer cette espèce de comédie; mais il faisait tout cela par patriotisme, se contentant de réjouir les patriotes & de leur vendre du vin.
Je vous raconte cette histoire, pour vous faire voir quelle espèce de gens la France nourrissait de son travail avant 8p* & ce qui montre encore mieux leur peu de bon sens, c'est la réponse de Monsieur^ devenu plus tard Louis XVIII, à l'Assemblée nationale législative, qui l'invitait à rentrer s'il voulait conserver ses droits éventuels à la régence.
Voici ce qu'il répondit :
a Gens de l'assemblée française se disant nationale. La saine raison, en vertu du titre i^', chapitre i", article i*' des lois imprescriptibles du sens commun, vous prescrit de rentrer en vous-mêmes dans le délai de deux mois à compter de ce jour; faute de quoi, & après l'expiration dudit délai, vous serez censés avoir abdiqué votre droit à la qualité d'êtres raisonnables» &
ne serez plus considérés que comme des foui dignes des petites-maisons. >
Voilà ce qu'un prince royal répondait à la nation qui l'appelait à la régence, dans le cas où son frère viendrait à mourir ! C'était bien la peine d'écraser un grand peuple d'impôts terribles & de lui laisser encore des milliards de dettes, pour élever des êtres si bornés! Le dernier garçon de notre village aurait mieux profité de l'argent qu'on aurait sacrifié pour l'instruire.
Tous ces émigrés ensemble n'auraient pas fait une bouchée pour la nation ; mais les souverains de J'Europe, effrayés de voir s'élever un peuple de bon sens, qui pouvait donner l'exemple du courage aux autres, nous menaçaient toujours. On ne parlait plus que de guerre, & c'est au club des Jacobins, entre Brissot & Robespierre, que la dispute commença. Brissot voulait la guerre tout de suite contre les émigrés, le roi de Prusse & l'empereur d'Autriche. Robespierre disait que le véritable danger pour nous était à l'intérieur, qu'il fallait d'abord combattre les traîtres prêts à livrer la patrie pour ravoir leurs privilèges. Voilà le fonds de ces discours, dont Chauvel vendit par milliers : bourgeois, soldats & paysans, tout le monde en demandait; la boutique ne désemplissait jamais ; Marguerite avait à peine le temps de les servir.
Histoire d'an paysan, 25^5
Cette bataille s'aigrit; le club se divisa : Danton, Desmoulins, Carra, Billaud de Varennes, tenaient pour Robespierre; ils disaient que le roi, la reine, la cour, les émîgfés, avaient besoin de la guerre pour se relever, qu'ils nous y poussaient, que c'était la dernière ressource du despotisme vaincu ; qu'il fallait donc être sur ses gardes & ne pas exposer ce que nous avions gagné. Brîssot persistait; il était de l'Assemblée législative qui, dans ce temps, se partagea, comme le club des Jacobins, en deux partis : les girondins & les montagnards. Les montagnards voulaient tout finir à l'intérieur d'abord, les girondins voulaient commencer par le dehors.
Louis XVI penchait pour les girondins; il n'avait rien à perdre de ce côté : si nous étions vainqueurs, la victoire lui donnait une grande force pour arrêter la révolution, car les armées tiennent toujours avec un roi qui gagne des batailles & qui donne les grades! Si nous étions battus, le roi de Prusse & l'empereur d'Autriche devaient tout rétablir chez nous, comme avan les états généraux. C'est ce que là reine Marie- Antoinette espérait; elle voulait devoir son trône à nos ennemis.
Les girondins Brissot, Vèrgniaud, Guadet, Gensonné, &c., faisaient donc les affaires de la cour, & les jacobins Robespierre, Danton, Cou-
9$6 Histoire d*tin paysan.
thon, Billaud de Varennes, Desmoulins, Merlin (de Thion ville), faisaient les afiaires de la nation. C'est tout ce que je puis vous dire sur cela.
Plus la guerre approchait, plus l'exaltation devenait terrible, plus on se noiéfiait du roi, de la reine, de leurs ministres, de leurs généraux. On voyait bien que l'intérêt de ces gens n'était pas le nôtre; & ce qui fit le plus grand tort aux girondins dans l'esprit du peuple, c'est que Louis XVI finit par choisir ses ministres parmi eux.
Mais ces choses sont connues, & je ne veux vous parler que de notre pays, de ce que j'ai vu moi-même.
Les idées d'invasion depuis le i^ janvier 1793 jusqu'en mars ne firent que grandir. On armait Phalsbourg, on montait les canons sur les remparts ; on faisait des embrasures dans le gazon & du clayonnage le long des rampes; le ministre de la guerre, Narbonne, visitait les places fortes de la frontière, pour les mettre en état de défense; enfin tous les honmies de bon ^ens voyaient que le danger était proche.
En même temps nos ennemis à l'intérieur redoublaient d'audace; la société des citoyens catholiques, apostoliques & romains s'était renforcée; on assassinait les prêtres constitirifonnels au détour des chemins, on pillait leurs maisons,
on ravageait leurs jardins. Un député de Stras* bourg se plaignit hautement aux Jacobins de ce que le directoire du Bas-Rhin ne prenait aucune mesure pour arrêter ces crimes; déjà plus de cinquante prêtres patriotes avaient été assommés;^ & les citoyens qui réclamaient étaient arrêtés par ceux-là mêmes qui devaient les soutenir & les défendre. Le maire Dietrich était accusé dans toute la basse Alsace de manquer à ses devoirs ; les assignats, à la suite de ces troubles, perdaient déjà soixante & dix pour cent; c'était ce que voulaient les aristocrates.
Qu'on juge de la désolation du peuple & de la fureur qui le prenait ! Si plus tard le vicaire général de Tévêbhé de Strasbourg, Schneider, pour venger les prêtres constitutionaels massacrés lâchement, a fait guillotiner des réfractaires par douzaines, faut-il s'en étonnera C'est terrible de fidre le métier de bourreau, mais on ne peut pas non plus toujours tendre la gorge comme des moutons. Ce serait trop commode pour les êtres féroces de n'avoir rien à craindre; ceux qui tuen doivent s'attendre au même sort.
Pendant que l'on assassinait les patriotes sui tous les chemins, des espions étrangers couraient le pays, répandant de mauvaises nouvelles & de &.UX assignats, que lés émigrés fabriquaient à Francfort. On ne se fiait plus aux étrangers, on
ne se donnait plus les nouvelles, & même au club on était sur ses gardes; ceux cpii voulaient en être devaient se faire inscrire à l'avance.
Le travail continuait pourtant à la forge. Maitre Jean espérait toujours reprendre sa culture de Pickeholtz; il n'avait plus que deux mois à patienter, car les petites semailles commencent chez nous au mois de mars; mais en pensant qu'alors la guerre pourrait éclater, que les émiçrés avec leurs amis les Prussiens & les Autrichiens pourraient venir brûler la grange qu'il avait bâtie & le beau toit neuf qu'il avait fait mettre sur sa ferme, dévaster ses champs & même essayer de le pendre à quelque branche de son verger! cette idée l'itidignuit tellement, que tous les soirs, la figure rouge & son gros poing sur la table, il ne finissait pas de maudire les aristocrates, & de s'écrier qu'au lieu d'attendre leur arrivée, il vaudjraît beaucoup mieux aller sur le Rhin disperser leurs rassemblements & mettre le feu dans les fermes, les granges & les moissons de l'électorat, que de voir la mauvaise race allumer les nôtres, piller nos grains, boire notre vin & se réjouir à nos dépens! Il tenait avec les girondins & soutenait que les patriotes volontaires ne manqueraient pas pour une telle expédition, déclarant que lui-même, en cas de besoin, marcherait à la tête de sa compagnie &
Histoire Sun paysan» 259
descendrait la vallée de la Sarre, en bousculant tout ce qui ferait résistar^ce.
Les paysans alsaciens & lorrains qui se trouvaient de passage z.vx Trois-Pigeons Técoutaient crier avec plaisir ; leurs figures s'éclairaient de satisfaction; ils tapaient sur les tables, se hxsaient apporter des bouteilles & chantaient en chœur: « Ça ira!.., ça ira!... »
Ainsi tout s'envenimait de jour en jour.
Le temps s'était mis à la pluie en février.
Plusieurs disaient que les semailles pourrissaient dans la terre, que l'année serait mauvaise. Des bruits de disette couraient, tout était rare; &, dans le Midi, la peur de la famine, jointe aux prédications des prêtres réfractaires annonçant la fin du monde, jetait partout le désespoir & préparait ces orages épouvantables que nous avons vus depuis.
' Le mot d'ordre au club était : Pas de guerre I Chauvel n'en voulait pas; il soutenait que ce serait notre plus grand malheur; qu'il fallait laisser aux bonnes idées le temps de prendre racine, & surtout profiter du temps qui nous res* tait, pour arracher la mavaise herbe qui nuisait au bon grain en l'étouffant & lui prenant sa nourriture. Il nous prêchait sans cesse la concorde & l'union, que les ennemis du genre humain essayaient de nous ravir en nous divisant le plus
a6o Histoire d'an paysan,
possible, & se tenant toujours eux-mêmes bien ensemble pour avoir bon marché de nous.
« C'est le seul moyen, s'écriait-il, ne l'oubliez pas ! Tant que les patriotes, ouvriers, bourgeois & paysans, se donneront la main, ils n'auront rien à craindre; aussitôt divisés, ils seraient perdus; les vieux privilèges reviendraient; les uns auraient toutes les jouissances de la vie & les autres toutes les misères ! »
Il nous disait de grandes vérités, & l'on a vu plus tard que nous en avions profité; car tous les patriotes sont restés unis; ils ont fait de grandes choses non-seulement dans l'intérêt de la France, mais de tous les peuples.
On ne parlait plus de Lafayette ni de ses amis Bailly, Duport, les frères Lameth, qu'on appelait autrefois les feuillants & qu'on disait vendus à la cour. Lafayette, après l'acceptation de la constitution par le roi, avait donné sa démission de général de la garde nationale ; ensuite il avait voulu se faire nommer maire de Paris, mais les électeurs ayant choisi Pétion, il était parti pour l'Auvergne.
Le Courrier, VOrateur du peuple, les Débats des Jacobins & les autres gazettes, que recevait Chauvel, ne s'en inquiétaient plus, lorsque l'Assemblée nationale législative ayant sommé les électeurs de Trêves & de Mayence de dissiper
chez eux les rassemblements d'émiprés, ces électeurs s'y refusèrent & demandèrent le rétablissement des princes allemands possessionnés en Alsace. L'empereur Léopold d'Autriche déclara même que, si ces électeurs étaient attaqués, il viendrait à leur secours. Alors le roi répondit que si les rassemblements n'étaient pas dispersés le 15 janvier, il emploierait la force des armes, & l'Assemblée décréta d'accusation les frères du roi, le prince de Condé & Mirabeau le jeune, pour crime de conjuration. On forma trois armées de cinquante n^ille hommes chacune, sous le commandement de Luckner, de Lafayette & de Rochambeau: de Dunkerque à Philippeville, de Philippeville à Lauterbourg, de Lauterbourg àBàle.
Tout le monde croyait que la guerre allait éclater, mais cela traîna jusqu'en mars, & pendant ce temps la fureur des royalistes se déchaînait contre le club des Jacobins; leurs gazettes criaient que c'était une caverne de brigands. Celles des feuillants, écrites par Barnave, André Chénier & quelques autres, répétaient les mêmes injures. Mais les jacobins ne leur répondaient plus ; ils n'en valaient plus la peine. La vraie bataille était entre les montagnards & les girondins. C'est dans ce mois de février 1792 qu'elle commença, & l'on sait qu'elle ne pouvait
a6a Histoire $un faytan.
finir que par la mort des uns ou des autres.
Depuis que le monde existe, on n'a peut-4tre jamais la tant de beaux discours sur la guerre ; chaque homme de cœur était forcé de prendre parti pour ou contre, parce qu'il s'agissait de ses propres droits, de sa vie, de son sang, de sa famille & de son pays. Mais tout est encore là, chacun peut voir si j*en dis trop sur le génie de ces hommes.
Notre exaltation était devenue si grande , le peuple de Paris & des provinces voulait tellement se débarrasser de ce qui le gênait, de ce qui l'ennuyait & le menaçait ; il était si résolu à garder ses biens & ses droits, & détestait tellement ceux qui , par l'adresse , la ruse ou la force, essayaient de lui reprendre ce qu'il avait gagné, qu'on aurait fini par tomber sur eux en masse, comme des loups, lorsque Léc* pold, l'empereur d'Autriche, qui venait d'en-» voyer quarante mille hommes dans les Pays-Bas & vingt mille sur le Rhin, mourut de ses débauches. Il avait avalé des poisons pour soutenir ses forces, & la gangrène s'était mise dans son corps.
Alors quelques braves gens crurent que son fils François, roi de Bohême & de Hongrie, en attendant d'être couronné empereur d'Allemagne, serait plus raisonnable & qu'il retirerait
ses troupes de nos frontières, puisque nos démêlés ne le regardaient pas. Mais au contraire, k peine sur le trône, ce jeune prince, conseillé par les aristocrates & les prêtres de son payi, somma rAssemblée nationale, non-seulement de rendre leurs seigneuries d'Alsace aux princes allemands, mais encore de rétablir les trois ordres dans toute la France & de restituer tous ses biens au clergé.
C'était trop fort! Il avait Taîr de nous traiter comme des valets, auxquels on n'a qu'à parler de haut pour se faire obéir. Pas un seul patriote, en apprenant cela, ne resta calme, notre sang bouillonnait, &, le 23 avril, malgré la résistance de Chauvel, qui nous répétait sans cesse que la guerre est toujours dans l'intérêt des princes '& jamais dans celui des peuples, tout le monde voulait se battre. Maître Jean devait faire une motion au club pour demander la guerre à l'Assemblée nationale ; il voulait combattre Chauvel lui-même & lui reprocher de ne pas assez tenir à l'honneur du pays, le premier de tous les biens.
Moi, tantôt la colère me faisait pencher pour maître Jean, & tantôt le bon sens pour Chauvel.
Tout ce jour, un lundi, il ne fit que pleuvoir; la tristesse & l'indignation vous rendaient sombres; à chaque instant on s'arrêtait de travailler, pour maudire les misérables qui nous attiraient
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ces insultes. Enfin, après souper, vers sept heures & demie, à la nuit, on se mit en route à travers la boue : maître Jean avec son grand parapluie rouge, la tête penchée; Létumier, avec son vieux carrick , & le reste des patriotes derrière à la file.
En arrivant à Phalsbourg, nous reconnûmes que l'agitation était partout; les gens couraient d'une maison à l'autre, comme dans les moments extraordinaires ; on les voyait se parler vivement dans les petites allées sombres; nous pensions que c'était à cause des motions qu'on allait faire au club; mais une fois sur la petite place, nous vîmes bien autre chose : la boutique de Chauvel ouverte au large, & tellement pleine de monde que la foule débordait comme un essaim jusque dans la rue; & dans la boutique, au milieu de cette masse de gens penchés les uns sur les autres, Marguerite, debout sur une chaise, un journal à la main.
Tant que je vivrai, j'aurai Marguerite devant les yeux, telle que je la vis ce soir-là : sa petite tète brune sous la lampe, près du plafond, les yeux brillants, la figure animée & lisant avec enthousiasme.
Elle venait de finir un passage, comme les Baraquins arrivaient en courant dans la boue, & qu'ils cherchaient à se faire place dans la foule
avec les coudes; naturellement il s'éleva du tumulte ; alors, se retournant, elle s'écria de sa petite voie claire & ferme : ' I
« Écoutez! Voici maintenant le décret de l'Assemblée nationale; c'est la France qui parle! »
Puis elle se remit à lire :
a Décret de l'Assemblée nationale législative. — L'Assemblée nationale, délibérant sur la proposition formelle du roi ; considérant que la cour de Vienne, au mépris des traités, n'a cessé d'ac-corder sa protection ouverte aux Français rebelles; qu'elle a formé un concert avec plusieurs princes de l'Europe, contre l'indépendance & la sûreté de la nation française; que François P% roi de Hongrie & de Bohême, après ses notes du 18 mars & du 7 avril dernier, a refusé de renoncer à ce concert; que, malgré la proposition qui lui en a été faite par la note du x x mars 1792, de réduire de part & d'autre à l'état de paix les troupes sur les frontières, il a continué & augmenté ses préparatifs hostiles; qu'il a formellement attenté à la souveraineté de la nation française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n'a cessé d'offrir des indemnités; qu'il a cherché à diviser les citoyens français & à les armer les uns contre
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les autres, en oârant aux mécontents un appui dans le concert des puissances ; considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du roi des Français, ne lui laisse plu» l'espoii d'obtenir par la voie d'une négociation amicale le redressement de ces différents griefs & équivaut à une déclaration de guerre;
« Décrète qu'il y^ a urgence. »
Dans ce moment l'enthousiasme me prit d'un coup, &, le chapeau en l'air, |e criai :
a Vive la nation I n
Tous les autre! derrière moi répétèrent ce cri, qui s'étendit sur la petite place. Marguerite se retournant me regarda toute joyeose, & puis elle dit en levant la main :
(( Écoutez I... ce n'est pas fini! ■
Et le silence étant rétabli dans la fbule, elle continua :
(( L'Assemblée nationale déclare que la nation française, fidèle aux principes consacrés par sa constitution, de n'entreprendre aucune guerre de conquête & de n'employer jamais sa force contre la liberté d'aucun peuple, ne prend les armes que pour la défense de sa liberté & de son indépendance ; que la guerre qu'elle est obligée de soutenir n'est point une guerre de nation à nation, mais la juste défense d'un peuple libre contre l'agression d'un roi; que les Français ne
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confondront jamais leurs frères avec leurs véritables ennemis; qu'ils ne négligeront rien pour adoucir le fléau de la guerre, pour ménager & conserver les propriétés & pour faire retomber sur ceux-là seuls qui se ligueront contre la liberté, tous les malheurs inséparables de la guerre; qu'elle adopte d'avance tous les étrangers qui, abjurant la cause de ses ennemis, viendront se ranger sous ses drapeaux & consacrer leurs efforts à la défense de la liberté; qu'elle favorisera même par tous les moyens qui sont en son pouvoir leur établissement en France;
« Délibérant sur la proposition formelle du roi, & après avoir décrété l'urgence, décrète la guerre contre le roi de Hongrie ék de Bohème. »
Alors des centaines décris : «Vive la nation! » partirent de tous les cdtés; ils gagnèrent jusqu'aux casernes, & les soldats du régiment de Poitou, qui venait de remplacer celui d'Auvergne, parurent aux fenêtres, agitant leurs grands chapeaux en l'air. Les chandelles courai^it de chambrée en chambrée; les sentinelles, en bas, levaient aussi leurs chapeaux à la pointe des baïonnettes; on s'arrêtait, on se serrait la main en criant:
« C'est fini, la guerre est déclarée. »
Tout le monde avait la fièvre, malgré la
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pluie fine qui remplissait Tair comme un brDuil^ Urd.
Marguerite était descendue de sa chaise; je m'avançai vers elle à travers la foule; elle me tendit la main & me dit, la figure encore tout animée :
tt Eh bien, Michel, nous allons nous battre^»
Et je lui répondis :
« Oui, Marguerite. Je pensais comme ton père, mais, puisque les autres nous attaquent, nous défendrons nos droits jusqu'à la mort, b
Je tenais sa main serrée, & je la regardais dans l'admiration, car elle me paraissait encore plus belle avec ses joues un peu rouges & $es grands yeux noirs pleins de courage, quand Chauvel, la tête nue & ses cheveux plats collés sur le front par la pluie, arriva du dehors avec cinq ou six autres des meilleurs patriotes, qu'il était allé prévenir.
« Ah! c'est vous, dit-il, en nous voyant dans la boutique, la pluie ne vous a pas retenus- Bon... je suis content... nous allons être réunis.
— Hé! lui cria maître Jean, nous avons donc la guerre, cette fois, & malgré nous!
— Oui, dit-il brusquement. Je n'en voulais pas ; mais nous la ferons bien, puisque les autres la veulent. Arrivez! »
Et nous allâmes au club, en face. Un grand
Histoire d^urr paysan. 269
bourdonnement remplissait la vieille bâtisse; tous les coins dans Tombre fourmillaient de monde. Chauvel monta dans l'étal, &, sans s'asseoir, d'une voix frémissante & claire qu'on entendait jusque sur la petite place, il se mit a parler, & nous dit qu'il avait voulu la paix, ^e plus grand bien des hommes après la liberté^ mais que, à cette heure, la guerre étant déclarée, celui qui voudrait autre chose que la victoire de son pays, qui ne sacrifierait pas sa fortune & son sang pour défendre Tindépendance de la nation, devrait être regardé comme le plus grand des lâches & le dernier des misérables.
Il nous dit que ce ne serait pas une guerre ordinaire ; que cette guerre signifiait la liberté de l'homme, ou son esclavage, l'injustice éternelle, ou le droit pour chacun, la grandeur de la France, ou son abaissement. Il nous dit de ne pas croire que tout finirait en un jour, mais de recueillir nos forces & notre résolution pour des années; que les despotes allaient jeter sur nous tous leurs pauvres soldats élevés dans l'ignorance & le respect des privilèges; qu'au lieu de s'embrasser il faudrait verser des torrents de sang & combattre jusqu'à la mort.
« Mais, dit-il, celui qui défend son droit par la force est juste; celui qui veut s'élever au-
vjo Histoire d*un paysan.
dessus du droit des autres est criminel; la justice est donc pour nous. »
Ensuite il nous dit encore que cette guerre, de notre côté, ne serait pas une guerre de soldats, mais une guerre de citoyens; que nous n'irions pas seulement chez nos ennemis avec des canons & des baïonnettes, mais avec la raison, le bon sens & le bon cœur; que nous leur oâririons toujours le bien en même temps que le mal, & que, si bornés qu'on pût les supposer, ces peuples finiraient pourtant par comprendre qu'ils défendaient leurs chaînes & leurs carcans contre nous qui venions les briser ; qu'alors ils nous béniraient & s'uniraient à nous; que le droit de tous serait fondé sur les bases de l'éternelle justice. Il appelait cela guerre de propagande! où les bons livres, les bons discours, les offres de paix, d'alliances, de traités avantageux, marcheraient à l'avant-garde, avec les Droits de l'homme.
Mais à la fin, parlant de tous les misérables qui cherchaient à nous prendre par derrière, il pâlit, & s'écria que ce serait là le côté terrible de la guerre, si ces gens continuaient leurs manœuvres, parce que les patriotes seraient forcés, pour sauver la patrie, d'appliquer aux traîtres les lois de sang qu'ils voulaient nous feirel
Histoire $wi paysan. vj\
Alors cet homme si ferme, qui ne donnait jamais que de solides raisons, s'attendrit, & tout notre club frémit en l'entendant crier d'une voix étoufTée :
« Ils le veulent, les malheureux, ils le veulent! Nous leur avons offert cent fois la paix; nous leur tendons encore la main, nous leur disons : « Soyons égaux... oublions vos injustices... « n'y pensons plus... mais n'en commettez pas « de nouvelles; renoncez à vos privilèges contre « nature I » Eux nous répondent : « Non I vous « êtes nos esclaves révoltés I c'est Dieu qui vous a a faits pour ramper devant nous & nous entre- « tenir de votre travail, de père en fils. Et nous ix ne reculerons ni devant l'alliance des ennemis « de la patrie, ni devant les soulèvements de Il l'intérieur, ni devant la trahison ouverte, ni tt devant rien, pour vous remettre sous le jougi » — Eh bien, si nous ne reculons devant rien non plus pour rester libres, que pourront-ils nous reprochera Je finis, citoyens ; que chacun fasse son devoir; que chacun soit prêt à marcher quand la France l'appellera. Restons unis, & que notre cri de ralliement soit toujours : « Vivre « libres ou mourir ! »
Il s*assit, & l'enthousiasme éclata comme un roulement de tonnerre. Ceux qui n'ont pas vu des scènes pareilles ne peuvent pas s'en faire
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ridée; on s'embrassait avec ses voisins; ouvriers, bourgeois,paysans, devenaient frères; on ne voyait plus que des patriotes & des aristocrates, pour les aimer ou les hair. C'était un attendrissement & en même temps une indignation terribles.
D'autres encore prononcèrent des discours :
Boileau, notre maire; Pernett, Tentrepreneur des fortifications; Collin, &c. ; mais aucun ne produisit autant d'impression que ChauveL
Nous rentrâmes ce soir-là bien tard; il pleuvait toujours, & sur le chemin des Baraques, au milieu de la nuit sombre, chacun se faisait ses réflexions en silence. Maître Jean, seul, de temps en temps élevait la voix; il disait que la première chose maintenant c'était d'avoir des généraux patriotes, & rien que cette idée vous donnait à réfléchir, car nous pouvions en avoir d'autres, puisque le roi les choisissait. Après l'enthousiasme revenait la méfiance; & Ton pensait malgré soi que Chauvel avait eu raison de dire que notre plus grand danger était de nous livrer à des trsutres. Enfin les mille idées qui vous traversent l'esprit dans un pareil moment ne sont pas à peindre. Tout ce que je puis dire, c'est qu'alors déjà je voyais que ma vie allait changer ; qu'il faudrait partir sans doute, & que l'amour de la patrie devait remplacer pour moi, comme pour des milliers d'autres, l'amour du
histoire £un paysan. 273
village, de la vieille baraque, du père , de la forge, de Marguerite!
Au milieu de ces réflexions, je rentrai dans mon grenier. Tout cela me paraissait grave; mais pourtant, malgré ce que Chauvel nous avait dit sur la provision de patience qu'il nous fallait faire, ni maître Jean, ni Létumier, ni moi, nous ne pensions alors que nous en avions pour vingttrois ans de guerre, & que tous les peuples de l'Europe, à commencer par les Allemands, viendraient avec leurs rois, leurs princes & leurs seigneurs pour nous écraser, parce que nous voulions faire leur bien en même temps que le nôtre, en proclamant les Droits de l'homme; non, une pareille stupidité est contre nature, & Ton a de la peine à la comprendre, même après l'avoir vue.
Il faut savoir que depuis quelques mois beaucoup de jeunes gardes nationaux étaient partis comme volontaires : des clercs de notaire, des fils d'employés, ou de marchands, tous de solides gaillards, instruits & courageux : Rottemboui^, Newingre, Duplain, Soje, étaient du nombre* Les uns sont morts pour la patrie, les autres sont devenus capitaines, colonels, généraux. On les inscrivait à la commune, ils recevaient la prime de quatre-vingts livres & rejoignaient Rochambeau à Maubeuge, Lafayette à Metz, ou Luckner dans son camp, près de chez nous, entre Bitche & Belfort. On pensait, en les voyant partir :
(( Voilà les plus fermes soutiens de la liberté. Si les Autrichiens bousculent ceux-là, nous au rons de la peine à les remplacer. »
Eh bien, maintenant, qu'on se fasse une idée de notre étonnement quand, le 2p avril, la nou-
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velle se répandit que nos volontaires nationaux s'étaient sauvés devant les Autrichiens, sans même croiser la baïonnette, & que nos vieux soldats de la ligne avaient suivi leur exemple. Cela paraissait tellement contre nature, que personne ne pouvait y croire & qu'on disait :
a Les prêtres réfractaires font courir ces bruits. Il serait temps d'aller une bonne fois les traquer dans la montagne* »
Malheureusement, le soir du même jour, le courrier de Paris confirma la nouvelle : nos gardes nationaux soldés & d'autres troupes étaient partis de Valenciennes sur trois colonnes, pour surprendre Fleurus, Tourna/ & Mons, où les habitants patriotes nous attendaient. Mais Rochambeau, qui venait d'être nommé maréchal par le roi, Rochambeau, cqmme il le déclare dans son journal du zo avril, avait prévenu le général autrichien Beaulieu par une lettre cachetée, qu'il allait l'attaquer; de sorte que nos colonnes, en s'avançant pleines de confiance, avaient trouvé le double & le triple de forces en position sur leur route, avec des canons, de la cavalerie & tout ce qu'il fallait pour \t$ écraser.
C'est Rochambeau qui raconte lui-même la chose au roi. Si plus tard Bonaparte, Hoche, Masséna, Kléber & les autres généraux de la république avaient prévenu no$ ennemis des
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mouvements qu'ils allaient faire, je ne pense pas qu'ils auraient remporté beaucoup de victoires.
Les mêmes gazettes nous annonçaient aussi que les volontaires nationaux, en se débandant, avaient crié :
« Nous sommes trahis ! »
Bien des hommes de bon sens trouvaient qu'ils n'avaient pas eu tort, & soutenaient que les officiers nobles restés à l'armée avaient voulu les livrer. Tout le monde criait à la trahison. Et ce n'est pas seulement à notre club que se tenaient ces discours; voici ce que raconte le Moniteur du 3 mai 1792 :
a Une députation des Cordeliers se présente à la barre de l'Assemblée nationale; l'orateur de la députation dit : « Trois cents de nos frères tt ont péri, ils ont eu le sort des Spartiates aux « Thermopyles. La voix publique fait croire « qu'ils ont été victimes d'une trahison. »
« Cent voix crient :
a Chassez ces coquins I chassez I »
a Les cris redoublent; la députation est forcée de se fbtirer. Quelques montagnards demandent la parole. Lodssemblée passe à Pordre du jour. »
La majorité de cette assemblée législative, nommée par les citoyens actifs seuls, ne voulait
Histoire d'un paysan» 2jj
pas de régalité; M. le marquis de Lafayette était son dieu, & Lafayette, lui, voulait deux chambres comme en Angleterre : la chambre haute des nobles & des évêques, & la chambre basse des communes. La chambre haute aurait eu le veto du roi, pour s'opposer à tout ce que la chambre des communes aurait pu décider contre l'intérêt des privilégiés; c'était rétablir les trois ordres abolis par la Constituante. Heureusement Louis XVI & la reine Marie-Antoinette se méfiaient du marquis, & le duc d'Orléans pariait pour les jacobins, qui grandissaient chaque jour. La trahison s'étendait alors en Vendée, en Bretagne, au midi, dans le centre, le long des frontières & jusque dans l'Assemblée nationale législative. Mais ce qui mit le comble à tout, c'est que, dans cette même quinzaine où Rochambeau se édsait battre par le général Beaulieu; où tous les gueux se réjouissaient de notre défaite; où les prêtres réfractaires annonçaient le châtiment du ciel aux patriotes ; où les émigrés traitaient nos gardes nationales soldées d'armée de savetiers, c'est que le lo mai, je m'en souviendrai toujpurs, la nouvelle arriva que la veille, à onze heures du soir. Saxe, ce brave régiment de hou^ards, qui dans le temps avait sabré les soldats patriotes de La Fère, & que le roi avait approuvé, venait de passer tout n. i6
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enrier aux ennemis, & que chaque homme avait reçu six livres le jour de la désertion ; en outre, que ce même jour, 9 mai, à cinq heures du matin, Royal-Allemand avait quitté Saint-Avold, sous prétexte d'une promenade militaire, & qu'il avait passé le pont de Sarrebruck avec chevaux, irmes & bagages.
C'était donc le plan de ces honnêtes gens : au nord, la trahison des chefs; à l'est, la désertion en masse; derrière nous, le soulèvement des provinces.
Depuis longtemps je m'attendais à quelque chose de pareil; oui, depuis ma rencontre avec Nicolas, après le massacre de Nancy, j'avais pensé qu'un vaurien sans bon sens, sans instruc^ tion, & qui n'avait à la bouche que « Mon colonel, mon capitaine, ma reine, mon roi! » conmie un valet dit : a Mon maître I » était capable de faire des lâchetés & de tourner son sabre contre la nation qui le nourrissait. Je n'avais pas voulu parler de cela à mon pauvre père, mais conmient lui porter maintenant la terrible nouvelle^ Le bruit de ces désertions courait déjà dans tout le village; les gens sortaient, priaient, s'indignaient; d'une minute à l'autre un mauvais voisin pouvait entrer dans la baraque, & tout dire à ces vieilles gens, méchamment, comme il arrive rop souvent en ce monde.
Histoire £un paysan. 279
Je partis en bras de chemise, dans le plus grand trouble, pensant qu'il valait mieux leur raconter le malheur moi-même, doucement, avec des ménagements; c'était mon idée. Mais en apercevant de loin le père, qui travaillait sur la porte de notre baraque & qui me regardait venir en souriant comme toujours, mon trouble augmenta tellement que je ne savais plus ce que je faisais; toutes mes idées de bon sens me sor^ tirent de la tête, &, le voyant s'avancer à ma rencontre sous le petit hangar, je lui criai :
« Oh! quel malheur! quel malheur!... Nicolas vient de passer à l'ennemi! »
Mais à peine avais-je parlé que je frémis de ma bêtise; toute ma vie j'entendrai le cri de ce pauvre vieux, qui tomba la face contre terre, comme assommé d'un coup de pioche. Je suis bien vieux aussi maintenant, & je crois encore entendre ce cri; c'était quelque chose d'épouvantable, qui me fait pâlir quand j'y pense.
Moi je ne me tenais plus, je m'appuyais contre le mur; si des voisins n'étaient pas venus me soutenir, je tombais à côté de lui.
La mère, en même temps, sortait de la baraque en criant :
a Qu'est--ce que c'est ? qu'est-ce qu'il y a> »
Et le grand bûcheron Rougereau, emportant mon père dans %e% bras, lui répondit :
a8o Histoire d'un paysan.
« C'est l'ouvrage de votre brave Nicolas, qui vient de déserter. »
Alors elle se sauva, & j'entrai dans la baraque comme Rougereau déposait mon père sur le.lit. Je m'assis à côté, la tête sur les genoux; la sueur me coulait comme de Teau froide sur tout le corps ; j'aurais voulu crier, & je ne pouvais pas.
Au milieu de ces grandes misères, c'est pourtant une grande consolation de voir combien un honnête homme a d'amis qu'on ne connaissait même pas avant son malheur; je ne l'aurais jamais cru. Tout le village, hommes, femmes, enfants, les larmes aux yeux, venaient voir le bon père Bastien; la pauvre baraque vermoulue était pleine de gens qui marchaient doucement, qui se penchaient dans les vieux rideaux de toile, en disant :
n Oh! pauvre père Bastien!... quel malheur!
Ce gueux de Nicolas lui a donné le coup de la mort. »
Voyant cela, je Comprenais que les autres auraient eu plus de boa sens que moi, & je me faisais de grands reproches; mais quand j'entendis la voix de maître Jean crier.: a Oh ! mon pauvre vieux ami!... Oh! pauvre brave homme! » mon cœur creva, & je gémis tout haut, me reprochant la mort de mon père !
Si je vous parle de ces choses en détail, c'est
Histoire à! un paysan, a8i
qu'on est heureux d'être le fils d'un brave homme que tout le monde estimait malgré sa pauvreté. Combien ne sont estimés que pour leur argent ! Mais avec nous il n'y avait rien à gagner, & les trois quarts de ceux qui venaient nous plaindre étaient plus riches que nous; voilà ce qui me rend fier, oui, je suis fier d'être le fils d'un si brave homme, qu'on aimait tant dans notre pauvre village.
Enfin qu'est-ce que j'ai besoin de vous dire encore^ Mon père, cette fois, ne mourut pas.
M. le docteur Steinbrenner, que Marguerite avait envoyé à la première nouvelle du malheur, le soigna bien, & il en revint, seulement avec un mal dans le côté; on aurait cru qu'il étouffait. Les gens venaient toujours le voir, & il leur souriait en disant :
« Ce n'était rien! »
Ma mère, elle, ne pouvait pas chasser ce monde. Je voyais à sa mine que cela l'ennuyait beaucoup, car c'était la condamnation de Nicolas, & Nicolas était celui qu'elle aimait.
Une seule chose lui fit de l'eiFet, c'est quand Jean-Pierre Miralle, notre voisin^ lui dit que Nicolas ne pourrait jamais plus revenir en France sans être arrêté, jugé par un conseil de guerre & fusillé. Miralle avait servi comme grenadier dans le temps, il connaissait la loi militaire;
28a Histoire d'un paysan.
malgré cela elle ne voulait pas le croire; mais ensuite maître Jean lui ayant dit que c'était vrai, & qu'on ne recevait les traîtres en France qu'à coups de fusil, en pensant qu'elle ne reverrait plus Nicolas, elle se mit le tablier sur les yeux & sortit pleurer dans les champs.
Quelque temps après ces malheurs, un )our que nous étions seuls, le père & moi, & qu'il se tenait la main sur le côté pour reprendre haleine en travaillant, comme je lui demandais :
u Est-ce que vous vous sentez mal là, nson père>»
Il me répondit, après avoir bien regardé si la mère était sortie :
« Oui, mon enfant... Je crois que quelqu'un m*a piqué sous le téton gauche. »
Il se rappelait la lettre de Nicolas, maître de pointe & de contre-pointe au régiment de Royal- Allemand, & Êdsait semblant de sourire. Mais presque aussitôt il se mit à fondre en larmes; ft, levant les deux mains aunlessus de sa tète, il disait :
« O mon Dieu! pardonnez-luî, pardonnezlui! Le pauvre malheureux n'en sait pas plus; il ne sait pas ce qu'il fait! »
C'est tout ce qu'il me dit, mais il conserva toujours son mal, & quelquefois le soir, pendant que tout dormait dans la baraque & qu'il me
Histoire d^an paysan, 383
croyait endormi comme les autres, je l'entendais gémir dans son lit.
Moi je prenais une bonne figure; tous les jours, en rentrant, je m'asse/ais près du père, je lui parlais des progrès d'Etienne, qui marchait très-bien, & chaque dimanche je faisais venir mon petit frère pour embrasser les parents. Ce jour-là, tout était bien, la figure du pauvre homme changeait, ses yeux s'attendrissaient; il ne pensait plus à Nicolas, & disait :
« Nous sommes les plus heureuses gens du inonde. Tout va bien! »
Mais durant la semaine, dans ces longues journées qui commencent à cinq heures du matin & ne finissent qu'à neuf heures du soir, & pendant lesquelles un vannier reste courbé sur son ouvrage, il n'avait de joie qu'à la nuit de m'entendre rentrer en chantant & sifilant, car j'avais pris cette habitude pour cacher mon chagrin. Chaque fois il se levait & venait sur la poite, en me disant :
« C'est toi, Michel I Je t'ai bien entendu... Comment a marché le travail aujourd'hui >
— Bien, très-bien, mon père.
— Allons, tant mieux, faisait-il. Tiens, assieds-toi là, que je finisse cette corbeille. »
La mère, elle, ne bougeait plus de son coin, dans l'ombre, près de l'àtre, les mains croisées
a84 Histoire Sun paysan.
sur les genoux, ses lèvres serrées; elle ne disait plus rien : elle pensait à Nicolas!
Quand j'allais en ville^ Marguerite me don* nait un paquet de gazettes, & tous les soirs j'en lisais une au père, qui ne trouvait rien de plus beau que les discours de M. "Vergniaud & des autres girondins. Il s'ëtonnait de leur courage & comprenait de mieux en mieux que le peuple devait être souverain. Ces nouvelles idées n'entraient pas facilement dans l'esprit du pauvre vieux, soumis pendant tant d'années aux droits du seigneur & de l'abbaye. Il se rappelait toujours les anciens teipps, & ne pouvait croire que les hommes sont égaux, qu'il n'existe entre eux d'autres différences que celles des vertus & des talents. Les vieilles habitudes de l'esprit sont difficiles à déraciner; malgré cela un homme de bon cœur finit tout de même par se ranger à la justice, & voilà pourquoi mon père comprenait ces choses.
On pense bien qu'après la trahison des hussards de Saxe & de Royal- Allemand, le maréchal Rochambeau, que tous les patriotes attaquaient, ne pouvait plus rester en place. Il donna de lui-même sa démission, & nos trois armées sur la frontière n'en firent plus que deux : celle du Nord (de Dunkerque à la Moselle), sous Lafayette; & celle de l'Est (de la
Moselle au Jura), sous Luckner, un vieux hou- ^ard allemand qui savait à peine parler français.
Les Autrichiens, au lieu d'avancer, attendirent longtemps le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, qui ne se pressait pas de venir, malgré les cris des émigrés. Ce fut un grand bonheur pour la nation, car on avait vu le danger; on avait r'^connu que les fusils manquaient presque partout, & que si les autres avaient profité de notre étonnement pour nous envahir, nous aurions eu de la peine à nous défendre. Aussi tous les patriotes voulurent avoir des fusils, mais l'arsenal était vide ; il avait fallu d'abord armer les volontaires avec de vieilles patraques du temps de Louis XV, dont les batteries ne jouaient pas. Tout le reste était à l'avenant; les vieux canons, mangés par le vert*de-gris, dormaient sur leurs traverses ; les boulets, trop petits ou trop grands, roulaient dedans ou ne pouvaient pas entrer. La poudre seule était toujours bonne & sèche, parce que les poudrières de Phalsbourg, taillées dans le roc vif, sont peut-être les meilleures de France.
Voilà ce qui se disait & se voyait; & c'est pourquoi l'idée d'avoir des piques se répandit dans kl montagne. Tout ce mois de mai 1792 fut pour nous un temps de travail extraordi-
a86 Histoire éPan paysan.
naire. Le modèle des piques arriva de Paris.
La hampe, en bois de charme, avait sept pieds & demi , le fer quinze pouces ; il était en forme de serpe, tranchant des deux côtés, avec un crampon dans le bas pour accrocher les cavaliers.
Combien de fois, en forgeant ce crampon, je me suis écrié dans mon âme :
« Pourvu que celui-ci tire de son cheval le gueux qui fait pleurer mon père! Pourvu qu'U l'accroche par le cou! »
Je me figurais ces choses... mon marteau roulait... je forgeais avec une véritable rage. Quelles pensées pour un frère! Voilà cette guerre civile terrible, cette guerre qui divise non-seulement les hommes de la même patrie, mais jusqu'aux enfants de la même mère.
Nous avons bien forgé de mille à quinze cents piques en deux mois; j'avais été forcé de prendre deux nouveaux compagnons; & maître Jean luimême, pour m'aider, n'allait plus qu'une fois par semaine à sa ferme de Pickeholtz.
Il fallait nous voir, les manches retroussées jusqu'aux épaules, la chemise ouverte, les reins serrés dans nos ceintures, & notre bonnet rouge à cocarde sur l'oreille, battre le fer dans la rue, au milieu de cinquante à soixante montagnards arrêtés chaque matin devant l'auberge des Trois-
Histoire à^un paysan* 287
Pigeons, avec leurs grands sarraus de tbile écrue & leurs larges feutres à chenilles tricolores. La forge était trop petite pour un si grand travail ; le four seul restait à l'intérieur & chauâkit du matin au soir. Un compagnon ne faisait qu'entrer & sortir pour prendre le fer ^ le présenter à l'enclume & le remettre au feu.
Maître Jean était là dans son élément; il avait aussi un grand bonnet rouge qui lui couvrait à moitié ses gros favoris; & quand la sueur nous coulait dans la raie du dos, quand on ne pouvait presque plus souffler, il criait d'une voix terrible :
a En avant!... ça irai... ça irai... »
Et les marteau^ continuaient de rouler comme une diligence sur le pavé de la ville.
Ah I nous en avons abattu de l'ouvrage en ce temps. Les chaleurs étaient alors revenues, la verdure couvrait le village, c'était un temps superbe; mais le soir, maître Jean, les compagnons & moi, nous étions si fatigués, que nous aimions encore mieux nous étendre après souper, que d'aller au club, excepté le samedi soir, quand nous étions sûrs de faire la grasse matinée & de nous rattraper le lendemain dimanche.
Il m'est arrivé deux ou trois fois dans ma vie, en courant la montagne, de retrouver une de ces vieilles piques chez les bûcherons Ott les
a88 Histoire d'un paysan.
schlitteurs, derrière le vieux baldaquin ou contre la boîte de l'horloge ; les gens ne savaient plus ce c[ue c'était I Moi je prenais la pique rouillée, je la regardais, je la retournais, & tout ce bon temps de patriotisme me revenait d'un coup ; je m'écriais en moi-même :
Toi, tu t'es promenée en Alsace, en Lorraine, en Champagnç. Tu as paré les - coups de sabre d'un uhlan de Wurmser, & le roulement du canon de Brunswick ne t'a pas fait trembler dans les mains qui te tenaient. »
Je revoyais ces histoires déjà lointaines ; j'entendais les cris de : a Vive la nation I... Vive la liberté!... Vaincre ou mourir! » Que les temps sont changés, mon Dieu, & les hommes aussi!
Enfin pendant que cela se passait chez nous, tout allait son train ailleurs; les feuillants traitaient les patriotes de factieux; les girondins appelacient les montagnards des anarchistes; les montagnards reprochaient aux girondins d'avoir fait déclarer une guerre qui commençait si mal; ils les accusaient de glorifier Lafayette, l'honmie du champ de Mars^ celui qui demandait à l'Assemblée nationale des éloges pour Bouille, après les massacres de Nancy; ils leur disaient : « Faites donc destituer Lafayette, puisque les ministres sont des vôtres. Lafayette est général, malgré l'article de la constitution qui défend aux mem-
Histoire iPun paysan» 289
bres de TAssemblée d'accepter aucune place eu roi, dans les quatre années qui suivent sa dissolution. Faites-le destituer, c'est votre devoir. »
Marat criait aux soldats de fusiller les généraux qui les trahissaient; Royou répétait dans sa Galette que la dernière heure de la révolution allait sonner; en Vendée, un marquis de la Rouarie levait des impôts & Élisait des magasins d'armes & de munitions au nom du roi ; les nobles qui voulaient passer à l'ennemi s'engageaient sous de faux noms dans les volontaires, pour gagner la Suisse ou les Pays-Bas. Mais le pire, c'étaient toujours les prédications des prêtres réfractaires représentant les patriotes comme des brigands & le roi comme un martyr ; excitant la jeunesse à s'engager parmi les citoyens catholiques, apostoliques & romains; leur distribuant des cœurs de Jésus brodés par de nobles dames, &' des rubans blancs ornés de sentences, pour mettre autour de leurs chapeaux.
La fureur de ces gens ne connaissait plus de bornes, surtout depuis le dimanche des Rameaux, en avril. Avant la Révolution, tous les paysans, hommes & femmes, arrivaient en ville, le jour de cette fête, avec des branches de sapin pour les faire bénir; on faisait des processions dans les rues, & les habitants catholiques, protestants ou juifs étaient forcés de tendre leurs maisons de
J90 HUtâirÊ îTtut paysdn,
tapisseries, de fleurs & de feuilles. C'est à peine si on permettait a'«t luthériens & aujc juifs de fermer leurs volets peiidatitleë chants autour des reposoirs. Mais cdthme beaucoup de patriotes, Chauvel en tète, s'ëtslient plaints de efette cérémonie, le corps mutiidpal, sur la réquisition du procureur de la cdmilsune^ avait arrêté, d'après la nouvelle conitittition qui gcLnCntitsàit à tout homitle l'exercice libre de sa rdigicm, qu'à l'avenir personne ne serait plus forcé dé tendre ni t&pisseries, ni feuilles devant sa maison; que la garde nationale ne pourrait pas être requise d'assister aUJc cérémonies d'tin culte quelconque, & que les citbjrens ne pourraient plus être forcés de fermer leurs boutiques sur le passage des processions.
Oii pen^e bien qu'en ce jour la garde citoyenne avait été sous les armes & que des centaines de Valentin, de père Bénédic, & d'autres malheureux pareils, étaient arrivés poiir se révolter contre la loi. Mistis le commandant ayant fait charger les fusils sur la place, en leur présence, & le prêttis constitutionnel ayant eu le bon sens de faire sa procession dans l'église, tous ces gens s'en étaient allés fhrieux, sans avoir osé rien entreprendre. '
Malheureusement les choses s'étaient passées autrement datis le Midi & dans l'Ouest* Les
Histoin d'un paysan. 2gi
gazettes nous apprenaient que même à Paris, des citoyens paisibles avaient été horriblement maltraités, pour n'avoir pas voulu se découvrir deyant les processions. On était allé jus(}u'à les traîner dans la boue! & depuis, les fanatiques commettaient des dégâts de toute sorte, surtout dans le Haut-Rhin ; à chaque instant on apprenait que tel curé constitutionnel venait d'avoir sa maison brûlée, ses arbres fruitiers coupés, ou d'être assommé lui-même.
Dans nbs environs, la mauvaise race n^osàit pas trop s'avancer, elle se méfiait des gendarmes H&ticmaujc & de la garde citoyenne ; ûiais à mesure que les troubles grandissaieht, que les nouvelles devetiaient niauvaises, elle prenait plus d'audace. Vers la fin du mois de mai, un matin ^fue nous forgions des piques, comme je vous Vai dit, nouls vîmes arriver de loin, dans la rue, le caré Christophe; devant lui marchaient deux tespèces de mendiants, en sarlraus déchirés, la tète nue, les cheveux pendants sur la figure & tes maihs liées sur le dos. Hs étaient attachés Tun à l'autre, & regardaient à terre, tandis que M. le curé, son grand bâton de houx à la main, & trois de ses paroissiens, leurs fourches sut l'épaule, les conduisaient en ville. Tous les montagnards réunis devant lafbrge s'étaient retournés ft maître Jean, regardant 1p curé venir, lui cria :
39a Histoire d'un paysan»
« Hé! qu'est-ce que c'est donc, Christophe!
tu m'as l'air d'avoir fait des prisonniers.
— Oui, dit le curé, ces deux mauvais drôles, avec trois autres de la même espèce, sont venus m'attaquer hier soir entre Spartzprod & Lutzelbourg, comme je revenais de voir mon frère Gérôme; ils ont déboulé sur moi des deux côtés avec des hachettes & des couteaux, en criant : (I A mort le renégat! » Mais je les ai bien reçus avec mon bâton ! Les trois autres se sont échappés & ces deux-ci sont restés sur place; je les ai relevés moi-même & je les ai conduits à la maison commune, où mes paroissiens les ont gardés à vue toute la nuit. Nous allons voir ce que ces gens- là me veulent, ce que je leur ai Eût! Si c'était la première fois, je me serais contenté de les corriger; mais c'est la troisième fois qu'on m'attaque. Les premiers n'avaient que des triques, ceux-ci avaient des hachettes & des couteaux; regarde, Jean, les coups qu'ils m'ont portés ! »
Alors ouvrant sa soutane, M. Christophe nous montra sa poitrine, entourée d'un bande?.u de linge plein de sang.
« J'ai trois coups, dit-il, un sur l'épaule & deux dans les c^tés. »
En voyant cela, notre indignation fut telle, que, si le curé n'avait pas poussé les deux misérables dans le coin où se trouvait la pompe, nous
leur aurions cassé la tète à coups de marteau. Mais il étendait les bras devant eux, & criait :
« Halte! halte! je n'aurais pas eu besoin de vous si j'avais voulu les tuer. Il faut que la loi parle ; il faut que Ton sache d'où cela vient. »
Et comme la foule accablait ces brigands de reproches, il fît signe à ses paroissiens de les emmener, & les suivit lui-même en nous disant :
« Ce soir^ je repasserai ; vous aurez de mes nouvelles! »
Toute la journée on ne fît que parler de cela; maître Jean à chaque instant s'écriait :
« C'est pourtant agréable d'être fort! Un autre que Christophe aurait été massacré pour sûr ; mais son frère Jérôme, du Hengst, & lui sont les deux plus forts du pays . Ces grands hommes roux, avec de petites taches jaunes sur la peau, sont tous très-forts. C'est la vieille race des hommes de la montagne. »
Et tout à coup il se mettait à rire, en se tenant le ventre & criant :
« Quelle surprise pour les autres qui croyaient le surprendre ! Ah ! ah ! ah ! Quelle mine ils ont dû foire en recevant cette av^'se ! »
Il riait tellement que cela gagnait tout le monde, & qu'on disait en s'essuyant les yeux :
Hitêaifiê éPampayiom.
« Oui, ça devait les étonne? tout de même;
Us ne s'attendaient pas à cette dëbàele I »
Mais ensuite, en songeant aux coups de hachette ft de couteau qu'ils avaient donnés à M. le curé Christophe, l'indignation vous revenait, & Ton pensait que ce serait avec ces gueux* là qu'on ferait l'épreuve, à Phalsbourg, de la nouvelle machine dont toutes les gazettes parlaient ft qui devait remplacer la potence. On l'avait essayée à Paris depuis une quinzaine, & l'on appelait cette terrible invention un progrès de l'humanité. Sans doute c'était un progrès, mais de pareilles inventions sont toujours un mauvais signe; & les capucins qui criaient que les temps étaient proches, n'avaient pas tort ; ils ont dû reconnaître eux-mêmes, par la suite, que leur prédiction était encore plus vraie qu'ils ne pensaient.
Le curé Christophe, en repassant le soir aux Baraques pour retourner à Lutzelbourg, vint prendre un verre de vin à l'auberge, comme il l'avait promis à maître Jean, & nous dit que les deux prisonniers étaient au cachot de la ville ; que le juge de paix, M. Fiip, après les avoir interrogés longuement ft avoir dressé son procèsverbal, allait les envoyer à Nancy, oh leur affaire marcherait rondement.
Voilà comme cette espèce de guerre reli-
gieiise s'enyenimsiit 4an9 notre payv ; les ptédicarions des prêtres rëfractaîres en étaient cause; & ce devait être encore bien pis dans le midi & en Vendée ; il devait arriver de là bien d'autres accusations à TAssemblée nationale, puisque deux jours après le passage du curé Christophe aux Baraques, on vit ce décret aiEché partout : à la porte des églises, devant les mairies & les maisons d'école :
<( L'Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport de son comité des douze; considérant que les troubles excités dans le royaume par le$ ecclésiastiques non sermentés exigent qu'elle s'occupe sans délai des moyens de les réprimer, décrète qu'il y a urgence.
a L'Assemblée nationale, considérant que les efforts auxquels se livrent constamment les ec-^clésiastiques non sermentés , pour renverser la constitution, ne permettent pas de supposer à ces ecclésiastiques la volonté de s'unir au pacte so cial, & que ce serait compromettre le salut public, que de regarder plus longtemps comme membres de la société^ des hommes qui cherchent à la dissoudre; *— considérant que les lois pénales sont sans foKe contre ces hommes qui, agissant sur les consciences pour les égarer, dérobent presque toujours leurs manoeuvres criminelles aux regards de ceux qui pourraient les faire réprimer &
punir; — après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit :
« Art, 1**'. La déportation des ecclésiastiques insermentés aura lieu comme mesure de sûreté publique & de police générale, dans les cas & suivant les formes ci- après. »
Alors, dans une dizàin&d'articles, on voyait les cas où les prêtres insermentés devaient être déportés, & le principal de ces articles revenait à celui-ci : « Lorsque vingt citoyens actifs du même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique non sermenté, le directoire du département sera tenu de prononcer la déportation, si l'avis du directoire du district est conforme à la pétition. »
C'était un décret terrible ; mais il fallait ou périr ou se défendre! Quand on a prévenu les gens ; quand on les a priés & suppliés d'être justes & raisonnables ; quand on leur a cent fois offert la paix & qu'ils la refusent en nous attaquant toujours avec une fureur nouvelle ; quand ils excitent la guerre civile & qu'ils appellent l'étranger à leur secours! alors, à moins d'être des lâches ou des dupes, il ne reste plus qu'un moyen de s'en débarrasser : c'est de leur prouver qu'on est le plus fort & de les traiter, non plus en hommes de paix, mais comme des soldats révoltés contre la patrie. Si la nation avait été vain-
eue, quel aurait été le sort des patriotes > Bruns* wick, l'ami des nobles & des prêtres réfractaires, va bientôt vous le dire dans sa proclamation.
Ce décret était donc nécessaire. £h bien!
Louis XVI y mit son veto.
Le bruit courait aussi que les émigrés, par milliers, retournaient à Paris ; qu'ils y tenaient des réunions secrètes, & qu'on allait apprendre de grands malheurs.
L'Assemblée nationale^ voulant empêcher ces gens de troubler l'ordre, décréta qu'un camp de 20,000 hommes serait formé dans les environs de la capitale. Mais Louis XVI mit encore son veto sur ce décret. En même temps il envoyait Mallet-Dupan aux Prussiens, pour leur dire de se dépêcher, & d'annoncer, en nous envahissant, qu'ils n'en voulaient pas à la nation, mais aux factieux, & qu'ils venaient seulement rétablir chez nous le gouvernement légitime contre les anarchistes.
Voilà l'honnête homme, le bon roi, d'accord avec les ennemis de son peuple. Qu'on le plaigne! Il voulait nous remettre la corde au cou; s'il avait réussi, vous & moi nous travaillerions tous pour les couvents, les abbayes & les sei-> gneuries; nous supporterions tous les impôts; nos enfants ne pourraient obtenir aucun grade dans les armées, ni rempli': aucune fonction
açS Histoire iPun paysan.
excepté celles de capucin, de laquais, de pale* freniers, de domestiques; nous serions les der^ niers des misérables; mais les courtisans, les fainéants, les moines prospéreraient & chanteraient les louanges de Sa Majesté. Le pauvre homme n'a pas réussi; les patriotes ont vaincu les rois de l'Europe, pour établir & maintenir chez nous la justice.». Quel malheur!. .. Il est bien à plaindre !... & la reine aussi, cette bonne Marie-Antoinette, qui disait tous les jours que les Prussiens & son neveu le roi de Hongrie, empereur d'Allemagne, allaient venir la délivrer sur les corps de deux cent mille Français!
Les girondins, reconnaissant enfin qu'ils étaient joués par la cour, résolurent de forcer le roi de s'expliquer, & le ministre i^oland lui écrivit une lettre, pour lui demander d'avoir au moins la franchise de se déclarer ouvertement pour ou contre la nation; que, s'il était pour, il devait sanctionner les deux décrets; que, s'il était contre, il devait maintenir son veto^ et qu'alors le peuple saurait que Louis XVI tenait avec les ennemis de la France.
C'était honnête! Il lui disait :
« Votre Majesté jouissait de grandes prérogatives, qu'elle croyait appartenir à la royauté. Élevée dans l'idée de les conserver, elle n'a pu se les voir enlever avec plaisir; le désir de se Içs
faire rendre était aussi naturel que le regret de les voir anéantir. Ces sentiments ont dû entrer dans les calculs des ennemis de la révolution; ils ont compté sur une faveur secrète, jusqu'à ce que les circonstances permissent une protection déclarée. Ces dispositions ne pouvaient échapper à la nation elle-même, & elles ont dû la tenir en défiance. Votre Majesté a donc été constam*ment dans Falternative de céder à ses affections particulières^ ou de faire des sacrifices exigés par la nécessité, par conséquent d'enhardir les rebelles en inquiéta:nt la nation, ou d'apaiser celle-ci en vous unissant à elle. Tout a son terme; & celui de l'incertitude est arrivé.
a La déclaration des droits est devenue un évangile politique, & la constitution française une religion pour laquelle le peuple est prêt à périr... Tous les sentiments ont pris Vaccent de la passion. La fermentation est extrême; elle éclatera d'une manière terrible, à moins qu'une confiance raispnnée dans les intentions de Votre Majesté ne puisse enfin la calmer; mais cette confiance ne s'établira pas sur des protestations, elle ne saurait plus avoir pour base que des faits.,. Il n'est plus temps de reeuler; il n'y a même plus moyen de temporiser : la révolution est faite dans les esprits; elle s'achèvera au prix du sang & sera cimentée par lui, li la sagesse nç
prévient pas les malheurs qu'il est encore possible d'éviter... Encore quelque délai, & le peuple contristé croira apercevoir dans son roi Tami & le complice des conspirateurs. »
Pour toute réponse, le roi destitua les minis* ' très girondins; mais TAssemblée nationale décréta que ces ministres emportaient les regrets de la patrie & que la lettre de Roland serait envoyée aux 83 départements.
Le roi nomma ensuite Dumouriez ministre de la guerre. Ce général était un homme trèsfin ; lorsqu'il vit que, malgré ses conseils, Louis XVI ne voulait pas sanctionner les deux décrets, il aima mieux se démettre lui-même & prendre un petit commandement à l'armée; de sorte que le roi, ne trouvant plus un homme de bon sens pour courir le danger de ses deux veto^ fut très-découragé. La reine lui rendait confiance, en disant :
« Les Prussiens viendront bientôt. Encore un peu de patience!... Il ne faut pas se laisser abattre ; les prêtres nous soutiennent aussi; tout marche bien en Vendée, &c. »
Ces choses ont été racontées plus tard par une femme de Marie-Antoinette, & je crois que c'est vrai; cela devait se passer comme dans notre baraque, lorsque mon père perdait confiance & que ma mère lui disait :
Histoire â'un paysan, 301
« Sois tranquille! le temps de la milice approche; nous vendrons Nicolas, Claude ou Michel; sur trois il faudra bien qu'un gagne! Alors nous aurons du repos; nous payerons l'usurier & pous achèterons avec le reste une vache ou bien deux chèvres. »
C'est toujours la même histoire; seulement au lieu de vendre Nicolas, Claude ou moi, la reine aurait peut-être cédé l'Alsace. Toute la France s'en méfiait ; cette idée vous pesait sur le cœur, & c'était lourd , car le dernier Baraquin aimait mieux son pays que ces gens-là, j'en suis sûr! Le vrai patriotisme est dans le peuple ; il aime la terre, lui, qu'il retourne & qu'il ensème; les autres aiment les places où l'on attrape de bonnes pensions sans rien faire. Au moins dans le temps c'était comme cela.
Tous les soirs, au club, on faisait des motions de tout exterminer, & Chauvel répétait sans cesse :
« Du calme! du calme!... La colère ne sert à rien; elle trouble tout!... Ces deux vefo nous font du bien, l'ennemi se découvre; il vaut mieux le voir en face. Jusqu'à présent nous avions eu du doute, à cette heure nous n'en avons plus; on veut l'agitation, le trouble, la division entre nous!... C'est le plan de nos ennemis ; raison de plus pour être unis & de sang-
^oa HitSûire ffun paysan,
froid. On ne veut pas de patriotes fédérés aux; environs de Paris, raison de plus pour en en» yo/er de bons ! Que chacun s'apprête à marcher; que ceux qui resteront se cotisent pour faire la solde des autres. Que chacun agisse selon ses moyens... Attention I... Restons unis, & pas de trouble ! »
C'est ainsi qu'il parlait I Et puis on lisait les discours des jacobins, de Bazire, de Chabot, de Robespierre, de Danton, & Ton voyait que ces hommes n'avaient pas peur, qu'ils ne voulaient plus reculer ; au contraire ! Tous regardaient h. destitution des ministres girondins comme un malheur public, parce qu'au moins ceux-là ne s'entendaient pas avec l'étranger , & que , s'ils voulaient la guerre , c'était pour faire avancer plus vite la révolution, ft non pour nous livrer aux ennemis.
Parmi les clubs du pays, le nôtre, à cause dû bon sens de Chauvel & de sa fermeté dans l'ordre, était peut-être le meilleur. On envoyait nos motions aux jacobins, & queLjuefois il en était fait mention dans le rapport des séances.
Mais alors Lafayette, qu'on avait toujours représenté comme un bon patriote, que maitre Jean aimait tant & que les girondins avaient soutenu contre les montagnards, tout à coup ce Lafayette découvrit ses batteries^, & Ton reconnut qu'elles
Histoire i'an paysan. 303
étaient pointées sur nous; qu'il tenait avec la cour & le roi & qu'il se moquait du peuple. Ce qu41 avait fait jusqu'à ce jour était en grande partie par vanité ; maintenant il rentrait dans sa vieille nature : c'était un marquis!... & même un marquis dangereux , puisqu'il avait une armée, & qu'il pouvait essayer de l'entraîner contre l'Assemblée nationale.
C'est la première fois qu'on vit un pareil danger; depuis d'autres généraux ont eu la même idée! Heureusement Lafiiyette n'avait pas remporté de grandes victoires ; il disait bien , après un petit combat en avant de Maubeuge , où les Autrichiens avaient été battus : « Mon armée me suivra! » mais il n'en était pas sur, & se contenta d'écrire à l'Assemblée une lettre trèsinsolente, déclarant que les jacobins étaient cause de tout le désordre, traitant les girondins d'intrigants, & donnant en quelque sorte l'ordre à l'Assemblée nationale de dissoudre tous les clubs, k de retirer ses deux décrets sur les pré* très réfractaires & sur le camp au nord de Paris.
Allez donc vous fier à des marquis amis de Washington!... Un soldat sans victoires qui veut donner des ordres aux représentants du pays!.,. Aussi, depuis ce temps-là, M. le marquis de Lafayette, tantôt l'ami de Washington, tantôt le défenseur de la cour, était connu. Le roi n'en
^o4 Histoire d'un paysan,
voulait pas plus que les patriotes ; il était trop républicain pour lui & trop marquis pour nous.
Voilà les gens qui veulent porter l'eau sur les deux épaules, & se figurent avoir plus d'esprit que tout le monde. La garde nationale, depuis son départ de Paris, s'était réunie avec le peupie; les bourgeois & les ouvriers tenaient ensemble, comme en 8p; le maire Pétion, avec son bon sens, les avait réconciliés ; & quand on vit l'insolence de ce marquis, on s'accorda pour célébrer l'annivessaire du serment du jeu de paume, qui tombait au ao juin. Chauvel nous en parlait déjà huit jours à l'avance, dans son arrière-boutique.
a C'est la plus grande fête nationale, disait-il, le coude au coin de son bureau & la tète penchée d'un air joyeux; oui, le serment du jeu de paume vaut, dans son genre, la prise de la Bastille; ce devraient être là les deux grandes fètes inscrites au calendrier, comme chez les Juifs le passage de la mer Rouge & l'arrivée au mont Sinaï! »
Il prenait une prise tout doucement, en clignant de l'œil ; & , la veille du 20 juin , même avant de connaître la lettre de Lafkyette, qui n'arriva chez nous que le 24, Chauvel nous dit :
a Nous ne pouvons pas célébrer le serment du jeu de paume à Phalsbourg; dans une place
forte il ikudrait avoir la permission du ministre, & je n'ai pas voulu la demander; mais c'est égal, je vous engage tout de même à prendre demain, après dîner, un bon verre de vin en l'honneur de ce jour; nous ne serons pas les seuls en France! »
Et nous comprîmes alors qu'il se passerait quelque chose le lendemain, qu'il le savait, mais que sa grande prudence l'empêchait de nous le dire.
Tout le monde sait aujourd'hui que le 20 juin 17512 le peuple de Paris se leva de bon matin, & que, sous la conduite du brasseur Santerre, du boucher Legendre, de Torfévre Rossignol & de quelques autres bons patriotes, une foule innombrable d'hommes, de femmes & d'enfants, avec des canons & des piques, des drapeaux tricolores & des culottes pendues au bout de longues perches, se rendirent à l'Assemblée nationale en criant : « A bas le vetot Vivent les ministres girondins! » & chantant le « Ça irai »
L'Assemblée nationale leur ouvrit ses portes ; ils défilèrent à vingt-cinq ou trente mille pendant trois heures, & puis ils allèrent ausai visiter le roi, la reine & leurs ministres au château des Tuileries.
La garde nationale, qui n'était plus commandée par Lafayette, au lieu de tirer dessus, se
mit à fiûterniser avec eux; & tous ensemble, pèle-mèle, montèrent dans le palais.
Alors ces pauvres gens, qui n'avaient jamais vu que la misère, virent ce château plein de dorures & d'objets d'art de tous les états : peintures, instruments de musique, armoires pleines de verreries & de porcelaines ; ils en furent émerveillés. Ils virent aussi le roi, que ses dom^estiques entouraient dansl'embrasure d'une fenêtre. Le boucher Legendre lui dit qu'il fallait sanctionner les décrets, que le peuple était las d'être pris pour une bête, qu'il voyait dair & ne se laisserait plus tromper.
C'étaient les propos d'un homme simple.
Le roi lui promit d'observer la constitution. Ensuite il monta sur une table, mit un bonnet rouge & but un verre 4^ vin à la santé de la Nation.
Le tumulte était grand dans cette salle; mais le maire Pétion étant arrivé, dit à cette quantité de patriotes qui se complaisaient à regarder le château que, s'ils restaient plus longtemps, les ennemis du bien public envenimeraient leurs intentions; qu'ils avaient agi avec la dignité d'hommes libres, & que le roi verrait dans le calme ce qu'il aurait à décider. Ils comprirent que le maire avait raison, & défilèrent jusqu'au soir, en saluant la reine & les princesses, fissise*;
dani Hae de ces grandes ckambies, avec le petit dauphin.
Voilà ce que bien des gens ont représenté comme un crime du peuple centre le roi. Moi, plus j'y pense, plus je trouve cela simple & naturel. Sans doute on n'aime pas voir une grande foule dans sa maison { mais un roi doit être comme un père pour son peuple. Louis XVI avait dit cent feis *
« Je suis le père de mes sujets! >
Eh bieni si c'était vrai, s'il le pensait, cela ne devait pas l'étonner; rien n'est plus naturel que d'aller voir son pèrQ, & de lui demander ce qu'on désire. Mais, pour dire la vérité, je crois qu'il disait cela comme autre chose, & que cette visite de ses enAints lui parut un spectacle terrfible, parce qu'ils étaient trop sans gène. Et eoname les Valentin ne manquaient pas en ce temps, ils pouuèront des lamentations qui n'en pissaient plus.
D'un autre côté les patriotes avaient espéré que Louis XVI^ en voyant cette masse de gens, ferait des réflexions ft qu'il sanctionnerait les décrets. C'était la 'pensée de Chauvel. Mais le roi s'obstina dans son veto, de sorte qu'on re^ eonnut que c'était une affaire manquée ft que nos ennenûs allaient en tirer avantage.
On pouvait y compter. Tout le parti des feuil-*
3o8 Histoire d'un paysan*
lants & des soi-disant constitutionnels, Barnave, Mounier, Lally-ToUendal, Duport, les frères Lameth, ceux qui parlaient toujours du respect de la constitution au peuple & qui donnaient des conseils à la cour pour la détruire, ces gens, la moitié de la garde nationale & soixante-seize directoires de département levèrent les mains au ciel en criant que tout était perdu, qu'on ne respectait plus le roi; qu'il Cadlait mettre en accusation Santerre, Rossignol & Legendre, tous les chefs de la manifestation du ao juin, & le maire de Paris, Pétion, pour n'a* voir pas fait mitrailler le peuple, comme Bully au champ de Mars. Enfin Lafayette lui-même, au lieu de rester à son poste & d'observer les quatre-vingt mille Autrichiens & Prussiens réa« nis à Coblentz pour nous envahir, Lafayette quitta tout & vint à Paris, demander au nom de l'armée le châtiment des insurgés du ao juin.
A l'Assemblée on lui fit beaucoup d'honneurs, ce qui n'empêcha pas le girondin Guadet de dire:
tt En apprenant que M. Lafayette était à Fa-ris, j'ai pensé tout de suite : Nous n'avons plm d'ennemis extérieurs, les Autrichiens sont vaincus. Cette illusion n'a pas duré longtemps; nos ennemis sont toujours les mêmes, notre situation extérieure n'a pas changé, & cependant M. Lafayette est à Paris! Quels puissants motifs l'amè-
nent>Nos troubles intérieurs > Il craint donc que l'Assemblée nationale n'ait pas assez de puissance pour les réprimera II se constitue l'organe de
. son armée & des honnêtes gens Ces honnêtes
gens, où sont-ils> Cette armée, comment a-t-elle pu délibérer > Je crois que M. Lafayette prend le vœu de son état-major, pour celui de l'armée tout entière; & je dis que, s'il a quitté son poste sans congé du ministre, il viole la constitution. »
C'était clair !
Lafayette est le premier exemple de ces géne« raux qui, par la suite, ont planté là leurs armées pour venir s'emparer du pouvoir, sous prétexte de sauver le pays.
On aurait dû l'arrêter & le faire juger par un conseil de guerre ; s'il avait eu dix ans de boulet, commô un simple soldat, les autres ne se seraient pas tant pressés de venir à Paris sans ordre.
Enfin, après avoir dénoncé les jacobins à l'Assemblée nationale, il courut offrir à Leurs Majestés de les conduire à Compiègne, où le roi pourrait ordonner la révision de la constitution, rétablir la monarchie dans ses prérogatives & la noblesse dans ses privilèges civils; lui La- &yette se chargeait d'exécuter les volontés du roi, &, si Paris résistait, de le traiter en ville rebelle. C'est ce qu'on a su plus tard, par des
3IO HUstùire é^an paysan.
lettres de Coblentz* Mais U reiûè ft le f6ï lui firent mauvaise mitie.
La reine TDulait être délivrée pair leà Pfus^ sienS) & ncm par M. Lafayette qtd Tavait trim^ ballée de Versailles à Paris, aa milieu de la multitude en guenilles, criant ! « Voici te bôulanger, la boulangère & le petit niithml ^ Elle ne pouvait oublier cela, ni s'habituer à Hdée d'une constitution quelconque, ft bieîi moins encore à voir dans M. Lafayette, le sauveur de la monarchie. Le gouvemei^ent absolu des Prussiens & celui de 'François, sdn âêveil, roi de Bohème & de Hongrie^ empereur d'Alle&agne, valait bien mieux.
Lafityette^ reconnaissant alors que le temps du cheval blanc était passé, essajrà tout de même d'assembler la garde nationale, pouf eictermine^ le cliib des Jacobins; mais le maiit Pétion dé^ fendit de battre le rappel; personne ne vint. S: M. le marquis désolé retourna trat^quillement à son armée, près de Sedan.
Les patriotes avaient bien vu la trahison; de tous les côtés TAssemblée nationale recevait des pétitions, pour lui demander la punition des traîtres, & surtout de Lafayette.
C'est alors, au commencement de juillet 1792, pendant les plus grandes éhàleurs de l'année, que des milliers de fëdérés, sans s'inquiéter du
Histoire à^an paysan* 311
veio^ se mirent en route pour former le camp de vingt mille hommes. Ils partaient par petites bandes de cinq où six, en blouse, en carmagnole, le bonnet rouge sur la nuque^ avec la chemise, la culotte, les souliers de rechange dans litHott^ choir au bout du bâton^ & criaient :
« A Paris!. w. A Paris ! »
Les plus raisonnables, les vieux^ qu'dii arrêtait pour leur offrir une chope ou bien un petit verre sur le pouce, vous disaient :
« Nous allons là-bas, défendre là liberté^ sêoouet l'oppression & punir les traîtres. »
Ils étaient tout blancs de poussière; mon tidsUr sautait en les regardant s'en aller ft se i-etburner, le bonnet ou le chapeau en Taif pour nous crier :
a Adieu!... vous aures bientôt de nos itdu^ velles! »
J'aurais voulu les suivre, mais Tidée desp^re & mère, de Mathurine & d'Etienne, qui ne pouvaient se passer de moi, me retenait. Quel crève-* cœur d'être forcé de rester!
Le ministre du roi. Terrier, écrivit alors aux directoires de tous les départements, d'arrêter & de disperser par tous les moyens ces rassemblements; de rappeler aux districts & aux municipalités que les magistrats devaient, sous leur responsabilité, donner Tordre aux officiers de
)ia Histoire Sun paysan.
police, à la gendarmerie nationale, à toutes les forces publiques, d'empêcher ces gens de quitter leur pays, sous prétexte de se rendre à la capitale. Mais sa lettre ne produisit aucun eSet ; au contraire, tous les clubs se mirent à crier contre, & Chauvel déclara que c'était une véritable trahison; qu'on avait permis aux Prussiens & aux Autrichiens de se réunir; qu'on leur avait en quelque sorte déblayé le chemin de la patrie ; & que maintenant on se servait encore du veto, de menaces de loi martiale & d'autres moyens abominables, pour empêcher les citoyens de faire leur devoir.
On savait aussi que les domestiques du roi, habillés en gardes nationaux, allaient partout crier contre les fédérés, qu'ils tr.vtaient de « sans-culottes », conmie si c'était un crime d'être pauvre ! & comme si très-souvent cela ne prouvait pas qu'on a plus de cœur & plus le respect de soi-même que des gueux pareils; car de se £dre valet, ce n'est pas difficile, & l'on y gagne plus d'argent qu'en travaillant de son métier du matin au soir.
Tout le monde pensait qu'il était temps de mettre cette mauvaise race à la raison, & l'Assemblée nationale décréta que les citoyens gardes nationaux, que l'amour de la constitution amenait à Paris, soit pour rejoindre l'armée de ré-
serve à Soissons, soit pour aller aux frontières, se feraient inscrire à la municipalité; qu'ils assisteraient aux fêtes de la fédération du 14 juillet; qu'ils recevraient des billets de logement militaire pour trois jours, & qu'ensuite la municipalité leur délivrerait un ordre de route par étapes jusqu'à leur destination, où leurs bataillons seraient organisés & soldés sur le pied de guerre.
C'est ce décret qui fit du bien. Il fut envoyé par courrier extraordinaire aux quatre-vingttrois départements; & le roi, la reine, les courtisans & les ministres durent reconnaître alors que le veto n'était pas tout; que, malgré la retraite de Luckner devant les Autrichiens, dans les Pays-Bas, par ordre du gouvernement; malgré la réunion de quatre-vingt-quinze mille Prussiens & Autrichiens, à Coblentz, avec vingt mille émigrés prêts à nous envahir; malgré le beau plan de Bouille, qui tenait sa promesse de montrer le chemin de la France à l'étranger, & que Frédéric-Guillaume, François II & Brunswick avaient convoqué à leur conseil ; malgré son beau plan d'attaquer Longwy, Sedan, Verdun, qui seraient à peine défendus, & puis de marcher sur Paris, par Rethel & Reims, à travers les belles plaines de la Champagne, où l'on trouverait les greniers & les granges de nos paysans pour u. i8
3 14 Histoire d*an paysatu
nourrir rinvasion; malgré les prédications des prêtres réfractaires, qui détachaient de plus en plus la Vendée & la Bretagne de notre révolution, & le soulèvement des paysans du bas Languedoc par M. le comte du Saillant, lieutenant général des princes; enfin, que malgré toutes les trahisons de la noblesse, de là cour & des évèques, réunis contre nous pour rétablir le bon plaisir du roi, la partie n'était pas belle pour eux. Oui^ s'il leur restait Tombre du sens commun, ces gens-là devaient voir que les armées des savetiers & des avocats, comme ils nous appelaient, n'avaient pas peur des fameux grenadiers de Frédéric, ni des uhlans du roi de Bohême & de Hongrie, ni des illustres descendants de la race des fiers conquérants.
Et d'abord, quand on se bat pour soi, c'est autre chose que de se faire casser les os pour un prince, qui vous mettra de côté comme une vieille béquille hors de service. Cette idée aursât dû leur venir, & je crois aussi* que Louis XVI l'avait, car on a trouvé plus tard dans l'armoire de fer, des lettres désolées, dans lesquelles il racontait le trouble & les inquiétudes que lui causait la réunion de l'armée des savetiers & des avocats, qu'il aurait bien voulu voir en guerre les uns contre les autres.
Moi je n'oublierai jamais ce passage des fédé-
Hlstoîft ffun paysan, 315
rés, & surtout le cri terrible de la France, lorsqu'au commencement de juillet, pendant ce g^rand mouvement de patriotes, le fameux discours du girondin Vergniaud ftit répandu dans le pays, & que chacun reconnut que notre pensée sur la trahison de Louis XVI était celle de l'Assemblée nationale. C'est Chauvel lui-même qui lut ce discours à notre club; on pâlissait rien que de l'entendre. Vergniaud disait :
« C'est au nom du roi, pour venger la dignité du roi, pour défendre le roi, pour venir au secours du roi , gue les princes français ont soulevé les cours de l'Europe; que s'est conclu le traité de Pilnitz.; que l'Autriche & la Prusse ont pris les armes... Tous les maux qu'on s'efforce d'accura-uler sur nos têtes , tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du roi qui en est le prétexte ou la cause. »
Et puis, parlant de la constitution, qui chargeait le roi seul de défendre la patrie, il s'écriait :
a O roi, qui n'avez feint d'aimer les lois, que pour conserver la puissance qyi vous servirait à les braver ; la constitution, que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône où vous aviez besoin de rester pour la détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies, en lui inspirant de la confiance; pensez-vous nous abu-
)i6 Histoire d'un paysan,
ser avec d'hypocrites protestations? Était--cc nous défendre, que d'opposer aux soldats étrangers des forces dont Tinfériorité ne laissait pas n:iême d'incertitude sur leur défaite? Était-ce nous défendre, que d'écarter les projets tendant à fortifier l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans) Était-ce nous défendre que de ne pas réprimer un général qui violait la constitution , & d'enchsuner le courage de ceux qui la servaient?
Non, non, vous n'avez pas rempli le vœu de la constitution! Elle est peut-être renversée, mais vous ne recueillerez pas le fruit de vos parjures! Vous ne vous êtes pas opposé par un acte formel, aux victoires qui se remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez pas le fruit de vos indignes triomphes. Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi ! »
Quel cri d'indignation & de colère s'éleva dans le club & sur la petite place où la voix de Chauvel s'étendait. Tout cela n'était que la vérité, chacun l'avait pensé d'avance; avec un roi pareil, dont les intérêts étaient contraires à ceux de la nation, il fallait périr. Aussi tout le monde disait :
Histoire éP un paysan, 317
« Il faut le jeter à bas; il faut que cela finisse, & que le peuple lui-même songe à se défendre! »
Mais ce qui montre encore mieux Tindigne trahison de Louis XVI, c'est que, le jour suivant, ses propres ministres vinrent déclarer à l'Assemblée nationale que notre trésor, nos armées & notre marine^ étaient en si mauvais état, qu'ils donnaient leur démission en masse. Et puis, après avoir dit cela, ces braves gens se sauvèrent de la salle, sans écouter seulement ce qu'on avait à leur répondre, comme ces banqueroutiers qui, n'ayant rien de bon à dire, s'échappent soit en Angleterre, soit ailleurs, en laissant les honnêtes gens dans la misère. Cela signifiait : « Vous avez eu confiance en nous. Au lieu de mettre la France en état de résister à l'invasion , nous n'avons rien fait du tout. Maintenant nos amis les Prussiens & les Autrichiens sont prêts ; ils s'avancent... Voyons comment vous sortirez de là! i>
.^i8 Histoire d'an paysan.
Nous en sommes sortis tout de même!
Le lendemain, ii juillet 1792, l'Assembla nationale déclara la patrie en danger, & toute la France fut debout.
Ces mots de « patrie en danger » voulaient dire :
« Vos champs, vos prés, vos maisons, vos père & mère, vos villages, tous les droits & toutes les libertés que vous venez de gagner contre les nobles & les évèques, sont en danger. Les émigrés viennent avec des masses de Prussiens & d'Autrichiens, pour vous voler & vous piller, vous massacrer, brûler vos granges & vos baraques ; vous faire payer la dîme, la gabelle, le champart, &c., &c., de père en fils!... Défendez-vous & tenez bien ensemble; ou bien remettez-vous à travailler comme des bœufs, pour le couvent & le seigneur. »
Hinaift tmi paf$0n. 319
Voilà oe que cela voulait dire ! Et c'est à cause de cela que nous avons marché comme un seul homme; c'est à cause de cela que nos coups ont été si terribles : nous étions tous dans les idées de la révolution; nous défendions tous nos biens, nos droits & notre liberté.
Ce décret fut proclamé dans toutes les communes de France. Le canon tirait toutes les heures; le tocsin sonnait dans tous les villages; & quand les gens apprenaient que leur champ risquait d'être envahi, vous pensez bien qu'ils laissaient la faucille dans le sillon & couraient empoigner le ftisil; car le champ portera des moissons encore l'année prochaine & dans dix & cent ans; la moisson, on peut la brûler, on peut la faire pâturer aux chevaux des Prussiens; le principal, c'est de garder le champ, qui portera du blé, de l'orge, de l'avoine & des pommes de terre, pour les enfants & les petits^enfants.
Chez nous, quand le grand Élof CoUin, sur une estrade au milieu de la place, nous lut le décret, en criant comme un vieil épervier sur son rocher : « Citoyens, la patrie est en danger! Citoyens, venez au secours de la patrie!... » l'enthousiasme commença d'abord parmi les ûh d'acquéreurs de biens nationaux, qui savaient que, si les émigrés revenaient, leurs pères se^ raiçnt pendus. C'est pourquoi tous, par cinq,
%2o Histoire d'un paysan.
six, dix à la file, montaient sur Testrade & se faisaient inscrire.
Moi je n'avais encore rien, mais j'espérais avoir; je ne voulais pas toujours travailler pout les autres, & puis j'étais dans les idées de Chauvel sur la liberté ; je me serais fait massacrer pour la liberté ! & même encore à l'âge où je suis, mon vieux sang bouillonne^ rien que de penser qu'un gueux pourrait vouloir attenter sur ma personne ou sur mes biens.
Je n'attendis donc pas longtemps; je vis tout de suite ce qu'il fallait faire .: aussitôt la proclamation finie, je montai m'enrôler dans les volontaires. Le premier en tête de la liste, c'est Xaintrailles, le deuxième, Latour-Foissac, & le troisième, c'est Michel Bastien, des Baraquesdu-Bois-des-Chênes.
Ah ! de vous dire que ça ne me coûtait rien, j'aurais tort. Je savais que mon pauvre vieux père allait être dans la misère pendant trois ans, & que maître Jean serait dans un grand embarras pour sa forge; mais je savais aussi qu'il fallait nous défendre, & qu'on ne pouvait pas envoyer des nobles à notre place; qu'il fallait nous en mêler nous-mêmes , ou traîner la brouette dans tous les siècles.
Et comme je descendais, le billet d'enrôlement dans le ruban de mon chapeau, mon père
était là qui me tendait les bras. Nous nous em^ brassâmes sur la première marche de l'estrade, «aux cris de : Vive la nation! Son menton tremblait, des larmes coulaient sur ses joues; il me serrait en sanglotant & disait :
« C'est bien, mon enfant! Maintenant je suis content... Le coup de Nicolas est guéri... Je ne sens plus mon mal! »
Il disait cela, parce que c'était un honnête homme, & que rien au monde ne pouvait lui faire plus de peine, que la trahison d'un de ses fils contre son propre sang & son propre pays; mais alors il fut soulagé.
Maître Jean aussi m'embrassa, car il pensait bien que j'allais joliment défendre sa ferme de Pickeholtz, & que si les autres revenaient ça ne serait pas de ma faute. Il avait raison; avant de lui toucher un cheveu, il aurait fallu me hacher en mille morceaux.
Enfin, voilà, je ne dis ni plus ni moins que la vérité ; l'enthousiasme qui dure vient de la justice, du bon droit & du bon sens.
Je n'ai pas besoin de vous peindre les cris, les embrassades, les poignées de main & les jure^ ments de vaincre ou mourir ; chacun sait que c'est toujours la même chose, & que depuis, en trompant le peuple avec leurs mauvaises gazettes, des êtres remplis d'orgueil & de bêtise
, 33a Histoire iPtin paysan.
sont parvenus à exciter le même enthousiasme^ pour des |[uerres qui ne regardaient pas la France & qui lui ont £iit le plus grand tort* Seulement cette fois c'était sérieux; la nation avait de l'enthousiasme pour son propre compte; elle se battait pour défendre ses biens & sa liberté; cela vaut mieux: que de se faire massacrer pour la gloire d'un roi ou d'un empereur.
Aussi je me rappelle toujours avec attendrissement ces hommes & ces femmes, ces vieux & ces vieilles, tout courbés & plies, les bras pendants sur les épaules de leurs garçons qu'ils venaient d'enrôler; de pauvres gens, on peut le dire, des malheureux du Dagsberg, qui n'avaient ^en à garder & qui vivaient dans leurs huttes de bûcheron ou de charbonnier, sans aucun intérêt à cette guerre ; mais ils avaient pourtant l'amour de la liberté, de la justice & de la patrie ! Et les dons patriotiques pour les parents des volontaires, pour les blessés, pour l'équipement des troupes; les offrandes de toutes sortes des malheureux infirmes, qui suppliaient nos officiers municipaux de recevoir aussi leurs pauvres deux liards ; les enfants qui pleuraient, parce qu'ils n'avaient pas l'âge d'entrer dans les tambours ou les trompettes! toutes ces choses étaient naturelles; chacun faisait ce qu'il pouvait.
Mais ce qui me revint encore mieux, ce qui
Histoire à*un paysan^ 533
me réveille & me fkit revivre comme à vingt ans, c'est de me rappeler que sur le midi, pendant que maître Jean, Létumier, mon père & moi^ nous étions à table dans la bibliothèque de Chauvel, les volets fermés à cause de la granda chaleur du jour, & que de temps en temps la sonnette allait; que Marguerite sortait servit la pratique, & puis rentrait sans oser me r^arder; & que moi, malgré le bon vin, la bonne chère, je ne pouvais pourtant pas rire comme les autres, ni paraître bien content d'aller tout de suite au camp de Wissembourg, tout à coup Chauvel prit une vieille bouteille, & dit, en la débouchant entre ses genoux :
« Celle-ci, mes amis, nous allons la boire à la santé de Michel ; videz vos verres 1 »
Et que posant la bouteille sur la table^ il me regarda d'un air grave, en me disant :
« Ecoute, Michel, tu sais que je t'aime depuis longtemps; ta conduite d'aujourd'hui augmente encore nion estime pour toi; elle me montre que tu es un homme. Tu n'as pas attendu pour faire ton devoir de patriote, malgré tout ce qui peut te retenir ici... c'est bienl... Maintenant tu vas partir; tu vas défendre les droits de l'homme^, si nous n'avions pas d'autres devoirs, tu ne partirais pas seul, nous serions dans les rangs ensemble. Mais à cette heure parle franchement ;
est-*ce que tu ne regrettes rien ici? Est-ce que tu pars le cœur content> Est-ce que tu n'aurais rien à nous demander? un de ces cadeaux patriotiques, qu'on ne fait qu'aux hommes qu'on estime & qu'on aime! »
Il me regardait, & je sentis que je devenais tout rouge ; mes yeux se tournaient malgré moi du côté de Marguerite, pâle & les yeux baissés, mais pourtant ferme. Je n'osais parler, le silence était grand. Et, regardant mon père, Chauvel dit :
c( Hé! père Bastien, dites donc, je crois que ces enfants s'aiment?
— Ah ! je crois bien que oui, répondit mon père, & depuis longtemps !
— Si nous les fiancions ensemble, qu'en pensez-vous, père Bastien?
— Ah ! M. Chauvel, ce serait le bonheur de ma vie ! »
Comme ils parlaient ainsi d'un air gai, Marguerite & moi nous nous étions levés, sans oser nous approcher; alors Chauvel s'écria :
« Hé ! mes enfants , embrassez-vous donc , embrassez-vous! »
Et tout de suite nous étions dans les bras l'un de l'autre. Marguerite cachait sa figure sur mon épaule; elle était à moi. Quel bonheur de pouvoir embrasser ainsi celle qu'on aime, devant tout le monde, devant ses parents^ de-
Histoire Sun paysan* 335
vant ses amis !... Ah ! qu'on est fier de la tenir, & quelle force il faudrait pour vous Tôter !
Maître Jean riait de son bon gros rire de brave homme; & Chauvel, retourné de notre côté, sur sa chaise, dit :
« Je vous fiance Tun à Tautre ! Tu vas partir, Michel, & dans trois ans, quand tu reviendras, elle sera ta femme. Tu l'attendras, n'est-ce pas, Marguerite^
— Toujours ! » dit-elle.
Et je sentis ses bras me serrer. Alors je ne pus m'empècher de pleurer, & je dis :
« Je n'ai jamais aimé que toi... je n*en aimerai jamais d'autre... Je suis content d'aller me battre pour vous tous, car vous êtes ceux que j'aime I »
Et je me rassis. Marguerite sortit aussitôt.
Chauvel remplit nos verres & s'écria :
« Voici une belle journée !... A la santé de mon fils Michel ! »
Mon père répondit :
« A la santé de ma fille Marguerite ! »
Et tous ensemble nous dîmes :
« A la patrie!... A la liberté! »
Cent soixante-trois volontaires nationaux s'engagèrent ce jour-là à Phalsbourg. Tout le pays était dans l'enthousiasme & voulait défendre ce que nous avions; pas une âme ne restait aux n. 19
396 Hiitùirt i^un paysan.
champs. Dehors, sur la place & dans les mes, on n'entendait que les cris de « Vive la nation ! Ça irai... ça irai... » Et puis le tintement de.^ oloches &, d'heure en heure, le canon de l'arsenal, qui faisait grelotter nos vitres. Nous, dam le fond de la boutique, nous continuions à fraterniser ; de temps en temps un patriote criait dans la porte :
« Tant de volontaires I »
On le faisait entrer & vider un verre de vin, en l'honneur de la patrie. Chauvel prenait de bonnes prises & s'écriait en clignant de l'œil :
« Ça marche I... tout ira bien! »
Il parlait aussi de grands coups qui se préparaient à Paris, sans dire pourtant ce que c'était.
Maître Jean avait déjà comme premier garçon à sa ferme de Pickeholte mon frère Claude, un véritable homme du bon Dieu, sans malice, très-bon laboureur, & qui faisait tout ce qu'on lui disait; mais aucune idée ne lui serait venue de lui-même, & maître Jean aimait mieux ça, parce qu'il avait du plaisir à commander. Alors il dit que Mathurine partirait aussi pour sa ferme, car de trouver une meilleure ménagère, plus soigneuse, plus économe & même un peu avare, comme il convient à ceux qui vivent de leur travail, il ne fallait pas l'espérer dans notre pays. Maître Jean, voulant se remettre à la tête
Histoire ëun pay$an. ^Tf
de sa fbi^e jusqu'à mon retour, avait arrangé tout de suite les choses de cette manière ; & mon père, qui gagnait encore de huit à dix sous par jour, qui n'ayait plus de dettes & possédait deux chèvres, se regardait comme trèf^heur^ux, d'autant plus que Chauvel disait qu'on trouverait une petite place en ville, pour 0m>ii frère Etienne,
Sur les cinq heures, le secrétaire de la mairie, Freylig, vint nous dire que les volontaires de la ville partiraient le lendemain matin, à huit heures, pour le camp de Wissembourg, & qu'ils attendraient ceux des autres villages du canton au Graufthal, où était fixé le readezr^ous général. Cela nous rendit un peu pliis graves, mais la bonne humeur continua tout de mên^e; on but encore quelques bons i^ups, &, comme la nuit était venue, il fallut enfin retourner aux Baraques. Chauvel ferma sa boutique; Marguerite, en cheveux, prit mon bras jusqu'à la porte de France. C'était la première fois qu'on nous vojrait oisemble dehors, les gens regardaient en nous criant : « Vive la nation! »
Chauvel, maître Jean & mon père nous suivaient. Sur le pont, en fiu:e du corps de garde, on s'embrassa tendrement; Chauvel & Marguerite retournèrent chez eux, & nous continuâmes notre chemin en chantant & riant comme des gens heureux, A, mon Dieu I pourquoi ne pas le
)a8 Histoire i^un pay$an.
dire> un peu gris, à cause du bon vin & de la bonne journée. Tous ceux que nous rencontrions étaient dans le même état; il fallait s'embrasser & crier : Vive la nation ! ensemble.
Vers neuf heures, à la nuit close, nous quittâmes msdtre Jean & Létumier devant Tauberge des Trois-Pigeons, en leur souhaitant le bonsoir ; mais s'ils devaient se coucher & donnir tranquillement, autre chose nous attendait, mon pauvre père & moi. Je vous raconte cela pour vous faire comprendre le reste de nx>n histoire, & puis, en ce monde, le bon & le mauvais marchent ensemble; & ceci vous montrera que si les patriotes ont fini par remporter la victoire, ce n'est pas sans peine, puisq[ue chacun avait en quelque sorte la Vendée dans sa propre famille.
Mon père & moi nous continuions donc de descendre la vieille rue pleine d'ornières & de fumiers ; il faisait un beau clair de lune. Nous chantions d'un air joyeux, & pourtant tout cela n'était plus que pour nous raffermir en noiumêmes ; nous pensions à la mère, qui n'allait pas être contente d'apprendre que je partais comme volontaire, & encore bien moins que j'étais fiancé avec une hérétique : nous chantions pour reprendre confiance! Mais à cent pas de notre baraque nous n'eûmes plus envie de chanter, ft nous
Histoire ^un paysan. 399
nous arrêtâmes, car la mère était là, dans sa jupe de toile grise, le gros bonnet lié derrière ses cheveux pendants, & ses bras secs hors des manches de sa chemise jusqu'aux coudes. Elle était assise sur les marches de notre vieille baraque, les mains autour de ses genoux & le menton dessus; elle nous regardait de loin, ses yeux brillaient, & nous comprimes qu'elle savait déjà ce qui se passait.
Je n'ai jamais rien senti de pareil. J'aurais voulu m'en retourner, mais mon père me dit :
« Avançons, Michel I »
Et je vis qu'il n'avait pas peur cette fois.
Nous approchions donc ; & comme nous n'étions plus qu'à vingt pas, la mère courut sur moi, en poussant un cri terrible, un cri, Dieu me pardonne de le dire, un véritable cri de sauvage. Elle m'enfonça ses deux mains dans le cou & m'aurait presque arraché à terre, si je ne l'avais saisie par les bras, pour l'empêcher de m'étrangler. Mais alors elle me donna des coups de pied dans les jambes, en criant :
a Va tuer Nicolas! va tuer ton frère!... Va, va, mauvais calviniste ! »
En même temps elle essayait de me mordre.
On l'entendait dans tout le village ; les gens sortaient de leurs maisons, c'était un grand scandale.
)3o Hinain étm fopm.
Le père Tavait prise au casaquin, derrière, & la tirait des deux mains pour la forcer de me lâcher; mais elle, voyant cela, se jeta tout à coup sur lui comme une furieuse, en le traitant de jacobin; & sans le grand charbonnier Hanovre & cinq ou six voisins^ je crois qu'elle lui aurait arraché les yeux.
Enfin ces gens Tentrainèrent du côté de notre baraque; elle se débattait entre leurs mains comme un être des bois & me criait d'un air de mépris :
« Ah t le bon fils, qui abandonne ses père & mère pour avoir une calviniste! mais tu ne l'auras pas, mauvais renégat. •• Non!... Nicolas te hachera ! Je ferai dire des messes pour qu'il te hache !... Va, va, je te maudis! »
On l'avait déjà poussée dans notre maison, que ses cris remplissaient encore le village.
Le père & moi, nous étions restés là, tout pâles, au milieu de la rue. Quand la porte de la baraque se fut refermée, il me dit :
J « Elle est folle!... Allons-nous-en, Michel. Si nous rentrions, elle serait capable de faire un mauvais coup!... Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureux! qu'est-ce que j'ai donc fait pour être si malheureux? »
Et nous reprîmes le chemin des Trois-Pîgeons. Vne lampe brillait encore dans l'auberge. Mai-
Histoire à* un paysan, 331
tre Jean était tranquillement assis dans son fauteuil; il racontait à sa femme & à Nicole la bonne journée, &, quand il nous vit entrer, — moi le cou plein de sang & mon père sa veste toute déchirée, quand il apprit ce qui venait de se passer, — il s'écria :
« Mon pauvre Jean-Pierre, est-ce possible > Ah ! si ce n'était pas ta femme, nous la ferions mettre en prison tout de suite l... C'est le prêtre réfractaire de Henridorff qui nous attire tout cela... Il est temps d'en finir avec ces hommes... oui, il est grand temps!... »
Il dit aussi qu'à l'avenir il fallait laisser la mère toute seule, & que le père viendrait travailler dans son hangar, qu*il coucherait à l'auberge; mais les choses ne pouvaient s'arranger ainsi; le père voulait vivre dans sa propre baraque avec ma mère ; la longue habitude & aussi l'honnêteté l'empêchaient de vivre séparé de sa femme ; car, ma^ré les plus grandk malheurs, il vaut mieux vivre ensenÂle; ceux qui vivent séparés sont mal vus des honnêtes gens, & leurs enfants en soufrent.
Cette nuit-là nous couchâmes à Taubei^e, & le lendemain, de bon matin, mon père retourna dans notre baraque chercher ma caisse ; il mit tout dedans; il apporta aussi mon fusil & mon sac de garde national, la giberne & le reste;
333 Histoire ffun paysan,
mais la mère ne voulut pas me voir, malgré tout ce que ce brave homme put lui dire.
Je partis donc sans avoir vu ma mère, avec sa malédiction & le souhait de ma mort. Je ne l'avais pas mérité, & pourtant cela me fit beaucoup de peine.
Maître Jean m'a dit plus tard que ma mère ne m'aimait pas, parce que je ressemblais à sa belle-mère, Ursule Bastien, qu'elle avait toujours détestée de son vivant, & que les brus & les belles-mères se détestent toujours; c'est possible! mais c'est bien malheureux d'être détesté par ceux qu'on aime, & auxquels on a toujours fait tous les plaisirs qu'on pouvait; oui, c'est un grand malheur.
Histoire ff un paysan» 333
Maintenant, mes amis, il va falloir quitter le pays, les vieilles Baraques-du-Bois-des-Chênes & tous les braves gens que nous connaissons.
Le lendemain, vers dix heures, nous étions déjà dans la vallée du Graufthal, de l'autre côté de la montagne, sous les rochers. C'est là que tous les volontaires du canton devaient se réunir avant d'aller à Bitche, & puis à Wissembourg, & puis plus loin; les premiers villages arrivés devaient attendre les autres.
Nous étions partis de bonne heure, à cause de la chaleur qu'on sentait déjà venir au petit jour. Marguerite, Chauvel, maître Jean, mon père & toute la ville, hommes, femmes, enfants, nous avaient suivis jusqu'à cette première halte.
Nous campions au revers du chemin sablonneux, dans l'ombre des hêtres, nos fusils en faisceaux, & la grande vallée devant nous à
334 Histoire d'mi paysan»
perte de vue, avec sa rivière bordée de saules & ses forêts parsemées de rochers, dans les airs.
G)iiibien de fois depuis cinquante ans je me suis arrêté dans ce chemin, à regarder & à rêver aux anciens temps! Je revoyais tout, & je me disais :
« C'est ici qu'on s'est embrassé pour la dernière fois! C'est là que ce pauvre Jacques, ou ce malheureux Jean-Claude, le fusil sur Vf?paule, s'est retourné pour serrer la main de son père, en criant :
« A Tajinée prochaine! »
C'est par ce sentier que sont arrivés ceux de Saint-Jean-des-Choux, & par cet autre ceux de Mittelbronn; leur tambour bourdonnait depuis longtemps sous bois, & tout à coup ils sortirent de ce bouquet de sapins, les grands chapeaux au bout de leurs baïonnettes. Alors les cris de : Vive la Nation! remplirent la vallée.
Ah! que ces temps sont loin de nous! & pourtant les arbres, les rochers, les broussailles, vivent encore, le lierre grimpe toujours aux rochers; mais où sont ceux qui criaient, qui s'embrassaient & promettaient de revenir, où sont-ils> Quand on songe à tous les camarades restés couchés le long de la Moselle, de la Meuse, du Rhin & dans les broussailles de l'Ar-
Hiitoirt i^an payioih 335
gonne, il ikut reconnaître que le Seigneur a veillé sur nous.
Enfin, si je tous dis cela, c'est pour tous peindre ces rassemblements du mois de juillet 1792; partout ailleurs on faisait les mêmes choses, partout les volontaires s'attendaient avant de partir.
Marguerite, assise près de moi dans les bruyères sur lé bord du chemin, découvrait un petit panier de pain, de viande & de vin qu'elle avait apporté, car on ne pouvait rien avoir au Graufthal, l'auberge du vieux Becker n'existait pas encore, & toutes les femmes de la ville, sachant qu'il Êiudrait attendre, avaient apporté leurs provisions.
Chauvel, mon père, maître Jean & trois ou quatre ofiiciers municipaux stationnaient dans le chemin au-dessous, à l'ombre des chênes, & nous regardaient de loin; ils avaient coiiipris que nous avions beaucoup de choses à nous dire & que nous serions contents d'être seuls. Mar-guérite me recommandait d'écrire chaque fois que je pourrais; elle me regardait avec amour; elle ne pleurait pas, comme beaucoup d'autres ; elle était ferme & savait bien que dans des moments pareils, il ne faut pas décourager ceux qui partent.
Pendant que tu seras loin, disait-elle avec
336 Histoire Sun paysan.
douceur, je penserai toujours à toi!... & tu n'auras pas besoin de t'inquiéter de ton père... c'est aussi le mien... je l'aime... rien ne lui mancjuera. »
Moi, debout devant elle, je l'ëcoutais dans l'admiration & je prenais courage. Jamais l'espérance de revenir ne m'a quitté, même au milieu des plus grands périls; quand beaucoup d'autres se laissaient abattre par la pluie, la neige, le froid, la faim, la misère, je me cramponnais, je voulais revoir Marguerite ; son amour m'a soutenu.
A côté de nous, contre une roche, était assise la famille du père Gouin, l'entrepreneur des fourrages ; ce vieux, la mère & les sœurs se lamentaient; le père disait que ses deux fils auraient dû lui demander son consentement; qu'ils n'avaient pas besoin de partir tous les deux; qu'à son âge il ne pouvait pas continuer ses affaires tout seul. Enfin c'était triste, & ces garçons devaient perdre confiance.
Heureusement ailleurs des vieux tenaient d'autres discours à la jeunesse; ils ne parlaient que de patrie & de liberté.
Mais c'est à l'arrivée de M. le curé Christophe que les cris de : Vive la nation ! roulèrent dans les échos de Fallberg & de la Bande -Noire!
On aurait cru que les vieilles montagnes se
Histoire iPun pay$an. 337
mettaient à vivre & qu'elles criaient avec nous d'une cime à l'autre, en levant leurs grands bras de chênes & de sapins; tout en frémissait.
M. le curé Christophe nous amenait les volontaires de Lutzelbourg; il venait aussi bénir nos drapeaux. Je le vis de bien loin, & je le reconnus sous les roches de Bichelberg, comme il descendait le chemin tournant avec mon frère Etienne, qu'il tenait par la main. Je n'avais pas eu le temps d'aller embrasser ce pauvre enfant; il venait donc & trottait en boitant, comme il pouvait.
Alors, pendant le roulement des cris, je descendis jusque sur le pont de la Zinsell. Il pouvait être onze heures ; la chaleur était si grande dans cette vallée & l'air si lourd, que toute la rivière brillait de petits poissons à la chasse des mouches qui tombaient par milliers de la rive, & les truites filaient dans l'ombre des oseraies comme des éclairs. Sur le pont en dos d'âne, M. le curé Christophe, la figure couverte de sueur, me tendit ses grosses mains en disant :
a Je suis content de toi, Michel. Je sais ton bonheur & je sais aussi que tu le mérites. »
Et puis Etienne me sauta dans les bras, & nous remontâmes ensemble du côté delà maison forestière, où se réunissait le conseil général de la commune. Etienne courut embrasser Margue-
3)8 itiêtêke iTjvz paytati,
rite SL mon père; Ch&uvcl & maître Jean avec les maires des villages vinrent serrer la main de M. le curé.
Tous les volontaires des environs se trouvaient alors réunis à cinq ou six cents, il ne manquait plus que ceux de la haute montagne, & Ton venait à peine de se rassembler, que leur tambour résonnait au loin & qu'on criait :
« Les voilai »
Ceux-là venaient les derniers; ils avaient eu cinq lieues à élire de plus que nous; c'étaient tous des bûcherons, des charbonniers, des schlitteurs, des flotteurs, des gaillards trapus, qui s'étaient déjà choisi pour chef le sabotier Claude HuUin, le même qui s'est si terriblement défendu en 1814 contré les alliés. Le colporteur Marc Divès, avec son grand feutre, ses pantalons de toile, ses pieds nus, son bâton de houx ft sa petite blouse serrée aux reins avec sa cravate, était parmi eux; & d'une demi-lieue on l'entendait déjà parler, crier, appeler les traînards, imiter le chant du coucou & du pivert; on le voyait faire tourbillonner sa longue trique, &, pour couper au court dans la grande prairie, traverser la rivière avec de l'eau jusqu'aux cuisses. Les autres le suivirent; c'était le meilleur rafraîchissement qu'on pouvait prendre.
Enfin, après l'arrivée de Hullin & de $^s
Histoirt d*rin paysan. 339
compagnotts, Jean Rat 8t les deux fils Léger, engagés dans les tambours,, commencèrent le roulement & Ton vit que le grand moment approchait.
Ceux qui vont de Phalsbourg à la Petîte- Pierre, connaissent ce gros bloc de roche, à gauche du chemin, au milieu de la prairie. On ne comprend pas comment il peut être là, dans les prés. Cette masse a bien sûr roulé d'en haut, mais quand? Personne ne peut le savoir; c'était peut-être avant les hommes. Eh bien, c'est sut* cette roche, entouré de tous les volontaires & des autres gens accourus en foule de la ville & des villages, au milieu d'un grand silence, que M. le curé Christophe, après nous avoir rappelé nos devoirs de soldats chrétiens, bénit nos draoeaux; chaque village avait le sien; on les réunit en faisceaux, & lui, les bras étendus, les bénit tous : il les bénit en latin, à la manière de l'Église.
Mais aussitôt après Chauvel monta sur cette même roche, comme officier municipal & pré-t sident du club; il fit avancer le drapeau du bataillon, un grand drapeau tricolore, avec le bonnet de paysan en laine rouge au bout, &, les mains étendues, il le bénit à la manière constitutionnelle, en disant :
« Vieux bonnet du paysan de France, si long-
340 Histoire Sun paysan.
temps penché vers la terre; bonnet que nos malheureux pères ont trempé de leurs sueurs; bonnet du serf, sur lequel le seigneur & les évèques ont posé le pied pendant mille ans, redresse-toi! marche au milieu des batailles!... Que les enfants & les petits-enfants de ceux qui t'ont porté dans la servitude, te portent à travers les baïonnettes de nos ennemis!... Qu'ils te tiennent haut; qu'ils ne te laissent jamais pencher^ & que tu deviennes l'épouvante de ceux qui veulent rattacher le peuple à la glèbe; que ta vue les fasse frémir, & que les siècles apprennent que de l'abaissement le plus grand, par la fermeté, le courage, les vertus de tes défenseurs^ tu es arrivé à la plus haute gloire ! »
Après cela, Chauvel tout pâle, se tournant vers ceux qui Técoutaient en frémissant, s'écria :
« Volontaires, enfants du peuple, vous jurez de défendre ce drapeau jusqu'à la mort... ce drapeau qui vous représente la patrie & la liberté; ce drapeau qui vous rappelle les sou^ frances de vos anciens; vous le jurez, répondezmoi>... »
Et tous ensemble nous répondîmes comme le tonnerre :
<c Nous le jurons!
-^ C'est bien, dit-il alors, au nom de la pa-
Histoire SPan paysan. 341
trie j'accepte votre serment; elle se repose sur vous & vous bénit tous! »'
Il dit ces choses avec force, maïs simplement; sa voix s'étendait au loin & chacun pouvait l'entendre.
Après cela Chauvel descendit de la roche; & presque aussitôt un grand nombre de gens qui n'étaient pas les proches parents des volontaires, se mirent en route pour leurs villages, car un gros nuage gris s'avançait de la Petite-Pierre, &, par la chaleur qu'il faiisait, on pensait qu'une aversis allait venir.
Cluuvel fit battre le rappel, & comme nous étions formés en cercle autour de lui, de maître Jean &; des maires, il nous dit que les élections de nus officiers & sous-ofiîciers, décrétées par rAssemblée législative , se feraient par nousmêmes à notre arrivée au camp; mais qu'en attenctant il était bon de nous nommer un chef, pour maintenir l'ordre dans la marche, la distribution des logements, l'heure des départs & le reste. Il nous conseillait donc d'en choisir un, & cela se fit tout de suite. Les montagnards avaient choisi le sabotier Hullin; ils criaient :
« Hullin! »
Tout le monde répéta le même nom, & Hullin fiit notre chef jusqu'au camp de Rixheim. Il n'avait pas grand'chose à faire que de nous
presser, ft, quand nous arrivions quelque part, d'aller à la mairie demander les logements & les vivres.
Mais à cette heure il est temps que je vous parle de la séparation. Vers midi, comme le ciel devenait toujours plus sombre, & qu'on entendait ce grand frémissement des bois où toutes les feuilles tremblent sans le moindre coup de vent, lorsqu'un orage s'approche, HuUin, qui se trouvait parmi les maires, descendit dans le chemin & fit battre le rappel. En ce moment chacun comprit que c'était le départ; les maires, Chauvel, M. le curé Christophe, mon père, tout le monde descendait dans le chemin au pied de la câte« Moi, je regardai Marguerite Un instant, comme pour la conserver dans mon cœur durant ces trois ans où je ne la verrais plus. Elle me regardait aussi, les yeux troubles. Je lui tenais la main & je sentais qu'elle voulait me retenir, tt Allons, lui dis-je, embrassons-nous.^ »
Et je l'embrassai; elle était toute pâle & ne disait rien. Je pris mon sac dans les bruyères & je le bouclai; Chauvel, mon père, Etienne & msdtre Jean étaient arrivés. Nous nous embrassâmes. J'avais donné mes quatre-vingts livres de prime au père, pour payer la pension d'Etienne à Lutzelbourg, &, comme j'embrassais mdtre Jean , je sentis qu'il glissait quelque chose dans
Histoire d'an paysan* 343
la poche de ma veste : c'étaient deux louis, qui m'ont rendu service plus tard.
Il était temps de partir, sans cela le courage m'aurait manqué. Je pris mon fusil en disant :
« AdieaL.é adieu tous!. .. adieu!
Mais au même instant Marguerite me cria :
a Michel ! » d'une voix qui me traversa le cœur. Je revins, &, comme elle pleurait, je lui dis :
Allons, Marguerite, du courage, c'est la patrie qui veut ça! »
Je n'avais plus une goutte de sang; tout autour de nous des gens pleuraient; les femmes sont terribles!
Aiarguerite alors se raffermit ; elle me dit en me serrant :
« Défends-toi bien I »
Elt je descendis vite, sans plus rien dire aux autres; je ne regardai même plus de leur côté.
Presque tous les volontaires étaient en bas dans le chemin; ceux qui restaient encore arrivèrent^ & l'on partit par trois, par quatre, comme on était.
De grosses gouttes d'eau tombaient déjà; on sentait cette bonne odeur de la pluie dans la poussière chaude; & comme nous tournions le coude du chemin qui monte à la Petite-Pierre, l'averse commença par un éclair; mais le plus fort de l'orage avait passé la montagne, il était
344 Histoire d'an paysan*
à Saverne, en Akace, & cette grande pluie nous fit du bien.
Le même jour, à trois heures du soir, nous passâmes à la Petite-Pierre sans nous arrêter. Ce n'est qu'à trois ou quatre lieues plus loin qu'on fit halte, près de grandes verreries, au milieu des bois.
J'avais rêvé pendant toute la route; je n'avais pas même regardé mes compagnons; tant d'au-* très idées me passaient par la tête! Mais alors, sous une sorte de grande halle ouverte, où l'on nous avait allumé du feu, pendant que les gens nous apportaient du pain & de la bière^ Marc Divès, assis près de moi, me posa la main sur l'épaule, en me disant :
« C'est dur, Michel, de quitter le pays! »
Et je le regardai, je fus content de le reconndtre; malgré cela je ne lui répondis rien. Personne n'avait envie de causer; & tout de suite après avoir cassé sa croûte de pain & vidé sa cruche, on s'étendit à droite & à gauche, l'oreille sur le sac, entre les piliers de ce grand hangar.
C'est un bonheur de la jeunesse de pouvoir dormir, de pouvoir oublier un instant ses misères; cela n'arrive plus aux vieillards.
Mais le lendemain de grand matin, HuUin criait déjà :
tt En route, camarades, en route! »
Et tout le monde se levait; on bouclait son sac. Dehors il tombait une forte rosée, les grosses gouttes clapotaient sur les tuiles, on regardait ce temps, & quelques anciens soldats qui se trouvaient parmi nous, avant de se passer la bretelle du fusil sur Tépaule, serraient leur mouchoir autour de la batterie.
Nous allions partir, lorsque sur notre droite déboucha tout à coup une longue file de volontaires à cheval du Bas-Rhin. C'étaient des dragons nationaux, comme on les appelait dans ce temps : des fils de bons paysans, de brasseurs, de maîtres de poste, de bouchers, de fermiers, enfin des gens à leur aise, qui montaient leurs propres chevaux; &, sauf trois ou quatre anciens soldats, qui portaient leurs vieux uniformes, ces Alsaciens avaient encore, Tun son large tricorne 8l ses grosses bottes à clous luisants, Fautre son petit gilet rouge, sa veste courte, son bonnet à queue de renard & ses hautes guêtres de toile à boutons d'os. La seule chose qui les faisait reconndtre comme dragons, c'était le grand sabre à fourreau de cuir, grosse coquille & patin large de trois doigts, qui ballottait à leur ceinture & sonnait contre leur étrier.
On ne pouvait voir de plus beaux hommes ni de meilleurs cavaliers,, ils avaient tous l'air joyeux & décidé.
546 Hisioin iffttn paysan.
En nous apercevant sous le hangar, leur commandant fit tirer le sabre, ft tous ensemble se mirent alors à chanter une chanson que personne de noys ne connaissait encore, mais que nous devions entendre bientôt sur les champs de bataille :
Allons, enfanu de la patrie.
Le jour de gloiro est arrivé...
Qudi chant dans un moment par^! Il nous rendit presque fousl... Les cris de : Vive la nation! ne finissaient plus. Et comme ces Alsaciens défilaient devant les verreries, le maître en sortit avec sa femme & ses filles, pour les prier de s'arrêter. Nous étions pressés autour d'eux; nous les tenions par la bride, par la main, & nous criions :
<c II £mt fraternisa, braves Alsaeimis, il faut fraterniser; descendez... Vive la narion! s
Mais leur chef, un grand gaillard de six pieds, dit qu'ils avaient l'ordre d'arriver k Sarrd>rack le soir même, & ils repartirent en chantant.
Jamais on ne se figurera notre enthouriasme après avoir entendu cette chanson ; c'était comme le cri de la patrie en danger. Quand nous repartîmes de là, je puis le dire, chacun de nous avait un nouveau courage. Moi, je m'écriais dans mon àme :
« Maintenant tout ira bien, nous avons la chanson que Chauvel demandait pour remplacer la Carmagnole; quelque chose de grand & de fort comme le peuple. »
Ce qui me revient encore, c'est le grand mouvement des hameaux & des villages au milieu de ces montagnes ; le tocsin bourdonnait de tous les côtés; à chaque embranchement de notre chemin, des files de volontaires, leur petit paquet d'habits dans un mouchoir au bout du bâton, passaient en nous criant tout joyeux :
tt Vaincre ou mourir ! »
Nous leur répondions ensemble; ft d'autres bandes plus loin, dans les chemins de traverse, s'en mêlaient aussitôt; cela s'étendait quelquefois à une demi-lieue. Tout le pays était sur pied ; quand il s'agit de défendre les véritables intérêts du peuple, il sortirait, je crois, des hommes de la poussière.
En arrivant à la petite ville de Bitche, nous trouvâmes ses rues, ses places & ses auberges tellement encombrées de monde, qu'il fallut camper dehors, au milieu des jardins & des prés, avec une foule d'autres villages. HuUin entra seul Étire sa déclaration à la municipalité & demander des vivres.
Alors je regardai cette vieille ville à moitié française & à moitié allemande, qui ressemble
348 Histoire d'an paysan.
beaucoup à Saverne, & son fort, au-dessus, où Ton monte par des sentiers & des poternes, qui s'enfilent jusqu'à six cents pieds dans le ciel. Làhaut les canons vous regardent à deux & trois lieues dans la plaine. Je reconnaissais sur les remparts l'uniforme rouge des pauvres soldats de Château- Vieux; ils avaient juré de mourir jusqu'au dernier, plutôt que de rendre la citadelle; & ces bifaves gens ont tenu parole, pendant que leur bourreau, M. le marquis de BouiUé, montrait le chemin de la France aux Prussiens.
On nous fit à Bitche notre première distribution, & nous repartîmes de là jusqu'au camp de Rixheim, entre Wissembourg & Landau.
Il fidlut marcher tout ce jour sans relâche au soleil, car nous avions dépassé les bois, & seulement de loin en loin on trouvait un peu d'ombre le long des vergers^ Bien d'autres détachements à pied & à cheval, à droite & à gauche, devant & derrière, suivaient la même direction.
Les files de voitures qui conduisaient des vins & des munitions* ne manquaient pas non plus, on ne voyait que cela; mais quelle poussière, & qu'on aurait été content de recevoir une bonne averse comme la veille!
Nous arrivâmes à Rixheim sur les neuf heures du soir, & nous trouvâmes le cantonnement
Histoire S tut paysaru 349
dans la joie : un premier engagement de cavalerie venait d'avoir lieu le matin; nos dragons nationaux avaient culbuté les Ebenhussards & les dragons de Lubgowitz, conduits par des officiers émigrés, & gui voulaient couper un convoi de vivres en route pour Landau. Cette aiSkire avait été chaude. Custine commandait la charge.
Mais dans le village de Rixheim^ les gens parlaient surtout avec attendrissement, d'-un pauvre petit tambour du bataillon de chasseurs volontaires de Strasbourg, qui le premier avait découvert les Ebenhussards au loin sur la route, & s'était mis à battre la générale. Un ebenhussard lui avait abattu la main droite en passant, & le pauvre enfant n'avait pas cessé de battre de la main gauche ; il avait £dlu l'écraser sous les pieds des chevaux!
Voilà comment la guerre entrait chez nous!
Mais à cette heure j'ai besoin de ref^rendre haleine. Il Êiut aussi que j'aille voir deux anciens camarades, qui vivent encore dans la montagne, & qui me rafraîchiront la mémoire. C'est pourquoi, mes amis, nous allons en rester là quelque temps. Cette première guerre de la république vaut bien la peine qu'on y pense avant de la raconter; & puis tant d'autres grandes choses se sont passées dans le même temps, qu'il n. ao
350 Hi$(oire d'un paysan*
faut mettre de Tordre dans tout, ramasser ses vieux papiers 8u ne rien écrire qui ne soit reconnu juste & vr^i par lès honnêtes gens.
Enfin, si ï>iea me conserve la santé, cela viendra bisnt^t*