Histoire d'un paysan
Bien des gens ont raconté l'histoire de la grande révolution du peuple et des bourgeois contre les nobles, en 1789. C'étaient des savants, des hommes d'esprit, qui regardaient les choses d'en haut. Moi, je suis un vieux paysan et je parlerai seulement de 5 nos affaires. Le principal, c'est de bien veiller à ses propres affaires ; ce qu'on a vu soi-même, on le sait bien ; il faut en profiter.
Vous saurez donc qu'avant la Révolution, l'office et seigneurie de Phalsbourg avait cinq villages en 10 dépendant: Vilschberg, Mittelbronn, Lutzelbourg, Hultenhausen et Hâzelbourg; que les gens de la ville, ceux de Vilschberg et de Hâzelbourg étaient de condition franche ; mais que ceux des autres villages, tant hommes que femmes, étaient serfs, et 15 ne pouvaient sortir de la seigneurie, ou autrement s'absenter, sans la permission du prévôt.
Il ne faut pas se représenter la ville telle qu'on la |Mc|vY £ voit aujourd'hui. Sans doute les alignements et les édifices en pierres de taille n'ont pas changé, mais 20 pas une maison n'était peinte ; toutes étaient couleur de crépi, toutes avaient les portes et fenêtres petites et cintrées; et sous ces petites voûtes, derrière les vitraux de plomb, on voyait le tailleur, les jambes
croisées sur son établi, découper le drap ou tirer fi l'aiguille; le tisserand, à son métier, lancer laiWw navette dans l'ombre.
Les soldats de la garnison, avec leurs grands 5 chapeaux à cornes, leurs habits blancs, râpés, tom- \\jju bant jusque sur les talons, étaient les plus misérables de tous; ils ne mangeaient qu'une fois par jour. Les taverniers et les gargotiers mendiaient, de porte en porte, les rogatons des ménages pour ces pauvres
10 diables. Cela se passait encore ainsi quelques années avant la Eévolution.
Les gens étaient hâves, minables; une robe passait en héritage de la grand'mère à la petite-fille, et les souliers du grand-père au petit-fils.
15 Dans les rues, pas de pavés; la nuit, pas un
>* I^Toûjf réverbère; aux toits, pas de chenaux; les petites
vitres éborgnées, fermées depuis vingt ans avec
un morceau de papier. Au milieu de cette grande
misère, le prévôt qui passe en toque noire, et monte
20 l'escalier de la mairie, les jeunes officiers nobles, qui
se promènent en petit tricorne, habit blanc, l'épée
en travers du dos ; les capucins avec leurs longues
,KW barbes sales, leurs robes de bure, sans chemise, et le
nez rouge, qui s'en vont par troupes au couvent, où
25 se trouve aujourd'hui le collège. . . . Tout cela, je l'ai présent à l'esprit, comme si c'était hier, et je crie en moi-même : — " Quel bonheur, pour nous autres malheureux, que la Révolution soit venue, et principalement pour nous paysans ! " Car si la
30 misère était grande en ville, celle de la campagne dépassait tout ce qu'on peut se figurer. D'abord les paysans supportaient les mêmes charges que les
Histoire oVun Paysan. ô
bourgeois; ensuite ils en avaient une quantité d'autres. Dans chaque village de Lorraine, il existait une ferme du seigneur ou du couvent ; toutes les bonnes terres appartenaient à cette ferme ; les plu s mauvaises seules restaient aux pauvres gens. 5
Et les malheureux paysans ne pouvaient pas même planter ce qu'ils voulaient dans leurs terres; les prés devaient rester en prés, les terres de labour, en labour. Si le paysan changeait son champ en «xL»
pré, il privait le curé de sa dîme; s'il mettait son 10
pré en champ, il diminuait les terrains de parcours : Mf ,
s'il semait du trèfle dans les jachères, il ne pouvait» UjA-V^
défendre au troupeau du seigneur ou du couvent \ «
d'y venir pâturer. Ses terres étaient grevées
d'arbres fruitiers, qui se louaient tous les ans au 15
profit du seigneur ou de l'abbaye; il ne pouvait pas
détruire ces arbres, et même il était tenu de les rem- êmma-o^L .
placer dans l'année, quand ils périssaient. L'ombre
de ces arbres, le dommage causé par la récolte des
fruits, rempêQbfiniejit de labo ur er, à cause de la 20
souche et des racines, lui causaient une grande
perte.
Et puis les seigneurs avaient le droit de chasser; de traverser les moissons, de ravager les récoltes " • dans toutes les saisons ; et le paysan qui tuait une 25 seule pièce de gibier, même sur son propre champ, risquait les galères.
Le seigneur et l'abbaye avaient aussi le droit de troupeau à part, ce qui signifiait que leur bétail allait à la pâture une heure avant celui du village. 30 Le bétail du paysan n'avait donc que le reste et dépérissait.
La ferme du seigneur ou de l'abbaye avait de plus le droit de colombier ; ses pigeons innombrables couvraient les champs. Il fallait semer double
vt
chanvre, double pois, double vesces pour espérer Vv^ 5 une récolte.
Après cela, chaque père de famille devait au
/ seigneur, dans le cours de l'an, quinze bichets d'avoine, dix poulets, vingt-quatre œufs. Il lui devait pour son compte trois journées de travail,
10 trois pour chacun de ses fils ou domestiques, et trois par cheval ou chariot. Il lui devait de faucher sa prairie autour du château, de faner son foin et de le charroyer à sa grange au premier son de la cloche, à peine de cinq gros d'amende pour chaque
15 défaillance. Il lui devait aussi le transport des pierres et du bois nécessaires aux réparations de la ferme ou du château. Le seigneur le nourrissait 1^ d'un croustillon de pain et d'une gousse d]ail par cr^ journée de travail.
20 Voilà ce qu'on appelait la corvée. <* ou»-u-c
tfsjAs" Si je parlais encore du fpur banal, du moulin
banal, du pressoir banal, où tout le village était
forcé d'aller cuire, moudre ou presser, moyennant
une redevance, bien entendu ; si je parlais du bour-
25 reau, lequel avait droit à la peau de toute bête morte ; et enfin de la dîme, ce qu'on peut se figurer de pire, puisqu'il fallait donner aux curés la onzième gerbe, alors qu'on nourrissait déjà tant de religieux, moines, chanoines, carmes, capucins et mendiants
30 de tous les ordres; si je parlais de toutes ces charges, et de mille autres écrasant les populations des campagnes, cela ne finirait pasl
On aurait cru que les seigneurs et les couvents avaient entrepris d'exterminer les malheureux paysans, et qu'ils cherchaient tous les moyens d'y parvenir.
Eh bien, la mesure n'était pas encore pleine ! 5
Tant que notre pays était resté sous la domination des ducs, les droits de Son Altesse, ceux des seigneurs, abbayes, prieurés, couvents d'hommes et de femmes, suffisaient déjà pour nous accabler ; is\Z*^ mais après la mort de Stanislas et la réunion de la 10 Lorraine à la France, il fallut ajouter: la taille du ^^* roi, — c'est-à-dire que le père de famille devait douze sous par tête d'enfant, et autant par domestique ; — la subvention du roi: tant pour les meubles : — leVt**^ vingtième du roi, ce qui signifiait le vingtième du 15 produit net de la terre ; mais de la terre du paysan seul, car le seigneur et le clergé ne payaient pas le vingtième ; — puis la fernie sur le sel, sur le tabac, dont le seigneur et les religieux étaient aussi exempts ; et la gabelle du roi. Sc^ur V*«l ikxK.o- 20
Encore si les princes, les seigneurs, les couvents d'hommes et de femmes, — qui gardaient les meilleures terres depuis des siècles, en forçant les malheureux paysans de labourer, de semer, de récolter pour eux, et de leur payer en outre des droits, re- 25 devances et impositions de toute sorte ! — s'ils avaient employé leurs richesses à tracer des routes, à creuser des canaux, à dessécher les marais, à bonifier le sol^<*°^ ^ par des engrais, à bâtir des écoles et des hôpitaux, ce n'aurait été que demi-mal ; mais ils ne songeaient 30 qu'à leurs plaisirs, à leur orgueil, à leur avarice. Et quand on voyait un cardinal Louis de Kohan,
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Histoire oVun Paysan,
un prince de l'Eglise, comme on disait, vivre dans la débauche à Saverne, se moquer des honnêtes gens, faire battre par ses laquais les paysans sur la route, devant sa voiture; quand on voyait à Neuviller, à 5 Bouxviller, à Hildeshausen, les seigneurs élever des
^ faisanderies, des orangeries, des serres chaudes, faire des jardins d'une demi-lieue, pleins de vases en marbre, de statues et de jets d'eau, pour ressembler au roi de Versailles ; quand on voyait ces files
10 de carmes décrusses, de cordeliers, de capucins, CoTberger depuis le premier iour de
mendier et se gooerger depuis le premier jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre; — quand on voyait les baillis, les prévôts, les sénéchaux, les gardes- ^7^ notes et justiciers de toute sorte, ne s'inquiéter que
15 de leurs épices ; — quand on voyait mille choses pareilles, c'était bien triste! . . . d'autant plus triste, que les fils des paysans seuls soutenaient tout cela contre leurs parents, contre leurs amis ec contre eux-mêmes.
20 Une fois dans un régiment, ces fils de paysans oubliaient les misères du village ; ils oubliaient leurs mères et leurs sœurs ; ils ne connaissaient plus que leurs officiers, leur colonel: des nobles qui les avaient achetés, et pour lesquels ils auraient mas-
25 sacré le pays, en disant que c'était l'honneur du drapeau. Pourtant, aucun d'eux ne pouvait devenir officier : — les vilains n'étaient pas dignes de porter l'épaulette î — mais après s'être fait estropier dans une bataille, ils avaient la permission d'aller mendier I ^30 Les finauds, postés dans quelque taverne, tâchaient de racoler des conscrits et de garder les primes: les plus hardie arrêtaient sur les grandes routes.
Il fallait envoyer les gendarmes, et même quelquefois une ou deux compagnies contre eux. J'en ai bien vu pendre une douzaine à Phalsbourg, presque tous de vieux soldats, licenciés après la guerre de Sept ans. Ils avaient perdu l'habitude du travail, 5 ils ne recevaient pas un liard de pension, et furent tous pris à Vilschberg", en revenant d'arrêter une patache sur la côte de Saverne.
Chacun se représente maintenant l'ancien régime : — les nobles et les religieux avaient tout, le 10 peuple n'avait rien,
Ces choses sont bien changées, grâce à Dieu I Les paysans ont pris leur bonne part des biens de la terre, et moi, naturellement, je ne suis pas resté le dernier. Tous ceux du pays connaissent la ferme 15 du père Michel, ses prairies du Valtin, ses belles vaches suisses, couleur café au lait, qui se promènent au haut des sapinières de la Bonne-Fontaine, et ses douze grands bœufs de labour.
Je ne puis pas me plaindre : f ai mon petit-fils 20 Jacques à l'Ecole polytechnique de Paris, dans les premiers ; j'ai ma petite-fille Christine mariée avec l'inspecteur des forêts Martin, un homme rempli de bon sens ; mon autre petite-fille Juliette est mariée avec le commandant du génie Forbin ; et le dernier, 25*>c^ Michel, celui que j'aime pour ainsi dire le plus, parce qu'il est le dernier, veut être médecin. Il s'est déjà fait recevoir bachelier l'année dernière, à Nancy ; pourvu qu'il travaille, tout ira bien.
Tout cela, je le dois à la Eévolution ! Avant '89,
je n'aurais rien eu ; j'aurais travaillé toute ma vie,
pour le seigneur et le couvent. Aussi, quand je
suis dans mon vieux fauteuil, au milieu de la grande
, , 5 salle, et que la vieille faïence reluit au-dessus de la
porte, sur l'étagère, à la lueur du foyer; quand la
ri^x\lA grand'mère et les poussins vont et viennent autour
y de moi ; que mon vieux chien, étendu tout du long
. 0>* près de l'âtre, me regarde durant des heures, le
^ ,140 museau entre les pattes ; que je vois dehors, à travers .
m^^ les vitres, mes pommiers blancs, mon vieux rucher JXI.7
et que j'entends dans la grande cour mes garçons de JJ ferme qui chantent, qui rient avec les filles ; ou bien les charrues qui partent, les voitures de foin qui 15 rentrent, les fouets qui claquent, les chevaux qui hennissent; quand je suis là, pensif, et que je me . représente la misérable baraque où vivaient mes pauvres père et mère, mes frères et sœurs, en 1780 : les quatre murs nus et décrépis, les lucarnes bouchées ij^ 20 avec de la paille, le chaume affaissé par la pluie, la , .<• neige fondue et le vent; cette espèce de tanière f ' l<r noire, vermoulue, où nous étouffions dans la fumée, Vji^ où le froid et la faim nous faisaient grelotter ; quand <
je songe à ces braves gens : à ce bon père, à cette 25 mère courageuse, travaillant sans relâche pour nous donner, un peu de fèves à manger, et que je les vois » CT couverts de guenilles, l'air désolé, minables ! ... je frémis en moi-même; et si je suis seul, je baisse la tête et je pleure.
30 Mon indignation contre ceux qui nous ont fait supporter cette existence, pour nous tirer jusqu'au dernier liard, ne s'éteindra jamais; mes quatre-vingt-
x.fyi i. vn<*
Histoire dun Paysan. 11
cinq ans n'y font rien ; an contraire, plus je vieillis, plus elle augmente. Et dire que des fils du peuple, des Gros- Jacques, des Gros- Jean, des Guillot écrivent dans leurs gazettes que la Eévolution a tout perdu ; que nous étions bien plus honnêtes, bien plus 5 heureux avant '89.— Canailles ! Chaque fois qu'une de ces gazettes me tombe entre les mains, j'en tremble de colère. Michel a beau me dire : *** ^ (&**•
" Mais, grand-père, pourquoi donc te fâcher ? Ces gens-là sont payés pour tromper le peuple, pour le 10 ramener dans la bêtise; c'est leur état, c'est le gagnepain de ces pauvres diables I "
Je réponds :
" Non ! . . . Nous en avons fusillé par douzaines, 3e 1792 à '99, qui valaient mille fois mieux que ceux- 15 ci ; c'étaient des nobles, des soldats de Condé, ils . - **/U* i défendaient leur cause ! Mais trahir père, mère, enfants, patrie, pour se remplir la panse, c'est trop fort!"
Si je lisais souvent de ces mauvaises gazettes, j'en 20 attraperais un coup de sang. Heureusement ma femme les ôte, lorsqu'il en entre par hasard à la ferme. C'est comme la peste, il en entre partout ; on n'a pas besoin de les demander.
J'ai donc résolu d'écrire cette histoire, — V Histoire 25 ' ,>**" dun Paysan — pour détruire ce venin, et mon1#er aux gens ce que nous avons souffert. J'y songe depuis longtemps. Ma femme a mis de côté toutes nos anciennes lettres. Cet ouvrage va me coûter beaucoup de peine; mais on ne doit pas s'épargner la 30 peine, quand on veut faire le bien ; et puis c'est un véritable plaisir d'ennuyer ceux qui nous ennuient;
rien que pour cela, je passerais des années devant mon secrétaire, mes besicles sur le nez.
Ça me distraira, ça me fera du Jgien de penser que « nous avons chassé les gueux. Je n'aurai pas besoin l^J 5 de me presser, tantôt une chose me reviendra, tantôt une autre; et j'écrirai tout en ordre, car sans ordre, rien ne marche.
Maintenant, je commence.
Ce n'est pas à moi que l'on peut faire croire que
10 les paysans étaient heureux avant la Kévolution ; j'ai vu le bon temps, comme ils disent ; j'ai vu nos anciens villages : j'ai vu le four banal, où l'on ne cuisait de la galette qu'une fois l'an, et le pressoir banal, où l'on n'allait qu'à la corvée, pour le seigneur
15 ou l'abbaye; j'ai vu les vilains: maigres, décharnés, sans sabots et sans chemises, avec une simple blouse 0- 'et des pantalons de toile, été comme hiver; leurs femmes tellement hâlées, tellement sales et déguenillées, qu'on les aurait prises pour des espèces de
20 bêtes; leurs enfants qui se traînaient tout nus devant les portes, un petit morceau de linge sur les cuisses. Ah! les seigneurs eux-mêmes n'ont pu s'empêcher d'écrire dans leurs livres: "que les pauvres animaux, courbés sur la terre, sous la pluie
25 et le soleil, pour gagner le pain de tout le monde, méritaient pourtant d'en manger un peu ! " Ils écrivaient cela dans un bon moment, et puis ils n'y pensaient plus.
Ces choses ne s'oublient jamais : voilà Mittelbronn,
30 Hultenhausen, les Baraques, voilà tout le pays I Et les vieilles gens parlaient d'un état encore pire ; ils parlaient de la grande guerre des Suédois, des
Français et des Lorrains, où l'on pendait les paysans,
à tous les arbres, par grappes; ils parlaient de la grande peste arrivée plus tard, pour achever la ruine du monde, de sorte qu'on pouvait faire des lieues sans rencontrer une âme ; ils criaient, en levant les 5 mains : " Seigneur Dieu, préservez-nous de la peste, de la guerre et de la famine ! " Mais la famine, on l'avait tous les ans. Comment avec seize chapitres, vingt-huit abbayes, trente-six prieurés, quarante-sept couvents d'hommes, dix-neuf couvents de femmes, 10 A | dans un seul diocèse, et nombre de seigneuries, comment recueillir assez de fèves, de pois, de lentilles, pour l'hiver? On ne plantait pas encore de pommes de terre, et les malheureux n'avaient pas d'autres ressources que les légumes secs. Comment réunir 15 assez de provisions?
Aucun journalier n'en venait à bout. u^*>Ltk. dx«-c
Après les corvées de la charrue, des semailles, dn •
earclage, de la fauchée, du fanage, du voiturage, — et, dans les pays vignobles, encore celles des ven- 20 danges, — enfin, après toute cette masse de corvées, où le bon temps se passait à faire les récoltes du seigneur ou de l'abbaye, que pouvait-on faire pour soi-même et ses enfants ? Eien !
Aussi, la morte saison venue, les trois quarts des 25 villages allaient mendier.
Les capucins de Phalsbourg réclamaient; ils criaient que si tout le monde «e mêlait de leur état, ils quitteraient le pays, et que ce serait une grande perte pour la religion. Alors, M. le prévôt Schneider 30 et le gouverneur de la ville, M. le marquis de Talaru, défendaient de mendier. On risquait les
14 Histoire (Pun Paysan.
galères, mais il fallait vivre: on partait tout de même par bandes, chercher sa nourriture.
Ah ! la misère, voilà ce qui rabaisse les hommes. r Je dis la misère et le mauvais exemple. En ren-
K 5 contrant sur les quatre chemins des capucins, des
cordeliers, des carmes déchaussés, — des gaillards tXde six pieds, bâtis comme des bœufs, et capables j^^jvjlLL* <£ d'enlever des pelletées de terre à remplir une « ^Aor^'hrouftttfV — ©n les voyant dénier chaque jour, avec
10 leur grande barbe et leurs bras poilus, tendre la KO main sans honte et faire leur grimace pour deux liards, comment les pauvres se seraient-ils respectés ?
Malheureusement il ne suffit pas de mendier,
15 même lorsque l'on a faim, pour avoir du pain ; il faut encore que les autres en aient, et qu'ils veuillent vous en donner, et c'était la mode de dire alors :
" Chacun pour soi, Dieu pour tous ! " Presque toujours, vers la fin de l'hiver, le bruit se 20 répandait qu'une bande attaquait les voitures, soit en Alsace, soit en Lorraine. Les troupes se mettaient en route, et l'affaire finissait par une grande pendaison. ' Figurez-vous maintenant, dans ce temps, un Ira&ktJry pauvre vannier avec sa, femme et six enfants, sans 25 un liard, sans un pouce de terre, sans une chèvre, eaus une poule ; enfin, sans autre ressource que son travail, pour vivre. Et pas d'espoir ni pour lui, ni pour ses enfants, d'obtenir un meilleur sort ! parce que c'était l'ordre, parce que les uns venaient 30 au monde nobles, et devaient tout avoir, et que les autres naissaient vilains, et devaient rester misérables dans tous les siècles.
Histoire <Ttun Paysan. 15
e jeûne, la peur \
Qu'on se figure cet état : les grands jours de jeûne, les nuits d'hiver sans feu ni couverture; la peur des collecteurs, des sergents, des gardes forestiers, des garnisaires ! . . . Eh bien ! malgré tout, au printemps, quand le soleil revenait après un long 5 hiver, qu'il entrait dans la pauvre baraque ; qu'il éclairait les toiles d'araignée entre les poutres, le petit âtre, dans le coin à gauche, le pied de l'échelle à droite, l'aire battue de notre hutte, et que la chaleur, la bonne chaleur, nous réchauffait; que 10
lutrle grillon se remettait à chanter, les bois à reverdir, malgré tout, nous étions heureux de vivre, de nous étendre devant la porte, nos petits pieds nus dans • / les mains, de rire, dejîiffler, de regarder le ciel, wAA/lO et de nous rouler dans la poussière. 15
Et quand nous voyions le père sortir du bois, son
wv grand fagot de genêts verts ou de brindilles de
bouleaux sur l'épaule, le manche de la cognée £//,"€ dessous, les cheveux pendant sur la figure, et qu'il se mettait à sourire, en nous découvrant de loin, 20 tous nous courions à sa rencontre. Alors il dressait le fagot une minute, pour embrasser les plus petits ; sa figure, ses yeux bleus, son nez un peu fendu par ,
le bout, ses grosses lèvres gléclairaient ; il paraissait /i-*^* bien heureux. 25
Qu'il était bon ! . . . qu'il nous aimait! ... Et la mère, donc, la pauvre femme, déjà grise et ridée à quarante ans, et pourtant toujours courageuse, toujours aux champs, à piocher la terre des autres, frtcWvw^Wfê toujours, le soir, à filer le chanvre et le lin des 30 autres, pour nourrir la couvée, payer les tailles, les impositions, les redevances de toute sorte. Quel
16 Histoire d'tm Paysan.
courage et quelle misère de travailler toujours, sans autre espoir que les récompenses de la vie éternelle !
Et ce n'était pas tout, les pauvres gens avaient ». * r ' 6 encore une autre plaie, la pire de toutes les plaies du paysan : ils devaient ! -tu. £*Xc>t\
Je me rappelle que, tout enfant, j'entendais déjà le père dire, lorsqu'il revenait de vendre quelques paniers ou quelques douzaines de balais en ville : kuflX
10 " Voici le sel, voici des fèves ou du riz, mais je n'ai plus un liard. Mon Dieu ! mon Dieu ! j'avais pourtant espéré qu'il me resterait quelques sous pour M. Eobin ! "
Ce Eobin était le plus ricbe coquin de Mittel-
15 bronn, un gros homme avec une large barbe grisonnante, un bonnet en peau de loutre, lié sous le menton, le nez gros, le teint jaune, lex yeux ronds, une espèce de sac sur le dos, en forme de casaquin. nv 5 Il allait à pied, avec des guêtres de toile montant
20 jusqu'aux genoux, un grand panier au bras, et un chien-loup sur ses talons. Cet homme courait le pays pour toucher ses intérêts, car il prêtait à tout le monde, par trois livres, par six livres, par un ou deux louis. Il entrait dans les maisons, et si
25 l'argent n'était pas prêt, il empochait, en attendant, ce qu'on avait : une demi-douzaine d'ceufs, un quart de beurre, une fiole de kirsch ou du fromage, enfin ce qu'on avait. Cela lui faisait prendre patience. On aimait mieux se laisser dépouiller, que de recevoir
80 la visite de l'huissier, t iru/vr M- °^
Combien de malheureux sont encore aujourd'hui dévorés par des brigands pareils I combien travail-
Histoire d'um, Paysan. 17
lent pour une misérable dette, et se consument sans jamais voir la fin de leurs peines !
Chez nous, Robin ne trouvait rien à prendre ; seulement il toquait à la vitre et criait :
"Jean-Pierre?" 5
Aussitôt le père tremblant courait dehors et demandait, le bonnet à la main :
" Monsieur Robin ? "
"Ahl te voilà . . . J'ai deux corvées à faire sur le chemin de Hérange ou de Lixheim; tu 10 viendras ? "
'* Oui, Monsieur Robin, oui 1 "
" Demain, sans faute ? "
" Oui, Monsieur Robin."
Et l'autre partait. Mon père rentrait tout pâle ; il 15 s'asseyait au coin de l'âtre et se remettait à tresser *
6ans rien dire, la tête basse, les lèvres serrées. Le lendemain, il ne manquait pas d'aller faire les corvées de M. Robin, et ma mère criait: I
" Ah ! gueuse de chèvre ! ... ah ! gueuse de 20 chèvre ! . . . Nous l'avons déjà payée plus de dix a
fois : elle est crevée . . . mais elle nous fera toua (M périr! . . . Ah! quelle mauvaise idée nous avons v*-^trtv^TsI1^ w eue d'acheter cette vieille bique! Ah ! malheur!" \-^
Elle levait les mains et se désolait. 25
Le père était déjà depuis longtemps en route, la
pioche sur l'épaule. Mais ce jour-là, le pauvre
homme ne rapportait rien à la maison; il avait
payé sa rente pour un ou deux mois. Cela ne
durait jamais longtemps ; quand on redevenait 30 '
tranquille, un beau matin Robin toquait à la
vitre !
On parle quelquefois de maladies qui vous rongent le cœur, qui vous dessèchent le sang ; mais la vraie maladie des pauvres, la voilà ! Ce sont ces usuriers, ces gens qui se donnent encore l'air de vous 5 aider, et qui vivent sur vous, jusqu'à ce que vous soyez sous terre. Alors ils tâchent encore de se rattraper sur la veuve et les enfants.
Ce que mes parents ont souffert à cause de ce Robin n'est pas à dire ; ils ne dormaient plus, ils 10 n'avaient plus une minute de repos, ils vieillissaient de chagrin ; et leur seule consolation était de penser que si l'un de nous gagnait à la milice, ils pourraient le vendre et payer la dette.
Nous étions quatre garçons et deux filles : Nicolas, 15 Lisbeth, moi, Claude, Mathurine et le petit Etienne, un pauvre être contrefait, pâle, chétif, que les gens des Baraques appelaient "le petit canard" parce qu'il marchait en se balançant sur ses pauvres jambes estropiées. Tous les autres se portaient 20 bien.
La mère disait souvent en nous regardant, Nicolas, Claude et moi :
" Ne te chagrine pas tant, Jean-Pierre ; sur trois, il faudra bien qu'un gagne à la milice. Alors, gare 25 à Robin ! Aussitôt payé, je lui fends la tête avec la hachette."
Il faut être bien malheureux, pour avoir des idées pareilles. Le père ne répondait rien, et nous autres nous trouvions tout naturel d'être vendus ; 30 nous croyions appartenir à nos père et mère, comme une espèce de bétail. La grande misère vous empêche de voir les choses comme elles sont; avant la
Histoire <Tun Paysan, 19
Révolution, excepté les nobles et les bourgeois, tons les pères de famille regardaient leurs enfants comme leur bien ; c'est ce qu'on trouve si beau ; c'est ce qui fait dire que le respect des père et mère était pins grand! 5
Par bonheur notre père avait trop bon cœur pour vouloir tirer profit de nous ; et souvent le pauvre homme pleurait, lorsqu'au milieu de la grande disette, en hiver, il était forcé d© nous envoyer mendier, comme tout le monde. Il ne voulait jamais 10 laisser sortir dans la neige le petit Etienne. Moi, je n'allai pas mendier longtemps non plus ; c'est à peine si je me rappelle être sorti sur la route de Mittelbronn et des Quatre- Vents, deux ou trois fois, et bien jeune, car à huit ans, mon parrain Jean 15 Leroux, aubergiste et forgeron à l'autre bout du village, m'avait déjà pris pour garder son bétail, et je ne retournais plus dans notre baraque que le soir, pour dormir.
Ces choses sont loin de nous, et pourtant l'auberge 20 des Trois-Pigeons est toujours devant mes yeux, avec son enseigne au haut de la côte ; je vois Phalsbourg aù~56ût du chemin, comme peint en gris sur le ciel ; devant l'auberge, la petite forge noire ; et derrière, le verger en pjmte douce, son grand 25 chêne et sa petite source vive au milieu. L'eau de la source écumait par-dessus de grosses pierres arrangées, et se répandait dans le gazon touffu ; le chêne la couvrait de son ombre. Tout autour de ce chêne, les soldats du régiment de Boccart, en 1778, 30 . avaient fait un banc, et des tonneJles.de lierre et de \v V.I chèvre-feuille, par ordre du major Bachmann ; et,
depuis, les officiers de tous les régiments venaient s'amuser en cet endroit, qu'on appelait le Tivoli.
C'est là que le grand chevalier d'Ozé, du régiment de Brie, au haut de la source, levait sa bouteille 5 pleine d'eau, en parlant latin, les yeux en l'air. Les dames, assises dans l'herbe, avec leurs belles robes à grands j-amagps. leurs petits souliers de satin à boucles d'acier, et leurs chapeaux ronds, tout cou- - verts de coquelicots et de marguerites, l'écoutaient
10 et se renversaient de joie, sans rien comprendre.
Et quand le quartier- maître de Vénier, avec un
V ojA. tout petit violon, se mettait à jouer des menuets, en
se balançant, les chevaliers de Signeville, de Saint-*
Ferai, de Contr église, toutes ces espèces de fous,l'
15 leur petit tricorne sur l'oreille, se levaient en ten- t dant la jambe, et présentaient la main aux dames, qui se dépêchaient de rabattre leurs robes bouffantes {*' et de se placer.
Alors on dansait gravement, noblement. Les
20 domestiques, tous de vieux soldats, montaient à l'auberge chercher des paniers de vin, des pâtés et des contitures, qu'une bourrique avait apportés de la ville.
Les pauvres gens des Baraques, dans la rue pleine
25 de poussière, le nez contre les palissades du verger, regardaient ce beau monde, principalement lorsque les bouchons sautaient et qu'on ouvrait les pâtés. Chacun se souhaitait d'être à leur place, seulement un petit quart d'heure.
30 Enfin, la nuit venue, MM. les officiers offraient le bras aux dames, et la noble compagnie retournait lentement à Phalsbourg.
Bien des régiments ont passé an Tivoli de maître Jean, jusqu'en '91 :— ceux de Castella, de Kouergue, de Schénan, de la Tare, de Koyal-Auvergne. Et maintenant, de tons ceux qui dansaient ou regardaient, je suis sans doute le seul qui reste ; si je ne 5 parlais pas d'eux, on y penserait autant qu'aux feuilles d'automne de 1778. - . • -
Une fois chez le parrain, je n'étais plus à plain- bCP dre ; j'avais ma paire de souliers tous les ans et la nourriture. Combien d'autres auraient été heureux 10 d'en avoir autant ! Et je le savais, je ne négligeais rien pour contenter maître Jean, Mme Catherine, sa femme, et jusqu'au compagnon Valentin, jusqu'à la servante Nicole. Je me tenais bien avec tout le monde. Je courais quand on m'appelait, soit pour 15 tirer le soufflet à la forge, soit pour grimper au fonil, jeter le foin aux bêtes ; je n'aurais pas même voulu mécontenter le chat de la maison ; car d'être assis au bout d'une bonne table, en face d'une bonne soupe à la farine, d'un plat de choux, garni de lard 20 les dimanches, de manger du bon pain de seigle autant qu'on veut; ou d'avoir le nez dans une écuelle de fèves, avec un peu de sel, que la mère épargne, et de compter ses cuillerées, cela fait une grande différence. 25
Quand on est bien, il faut s'y tenir. Aussi tous les matins, à quatre heures en été, à cinq en hiver, lorsque les gens de l'auberge dormaient encore, et que les bêtes ruminaient à l'écurie, j'arrivais déjà devant la porte, où je donnais deux petits coups. 30 Aussitôt la servante s'éveillait, elle se levait et m'ouvrait dans la nuit. J'allais remuer les cendres
à la cuisine, pour trouver une braise, et j'allumais la lanterne. Ensuite, pendant que Nicole s'occupait de traire les vaches, moi je courais au grenier chercher le foin et l'avoine, et je donnais leur picotin 6 aux chevaux des rouliers et des marchands de grains, qui couchaient à l'auberge la veille des marchés. Ils descendaient, ils regardaient et trouvaient tout en ordre. Après cela, je les aidais encore à tirer les charrettes du hangar, à passer la
10 bride, à serrer les boucles. Et puis, quand ils partaient et qu'ils se mettaient à crier : " Hue, Fox ! Hue, Eeppel 1 " mon petit bonnet de laine à la main, je leur souhaitais le bonjour.
Ces gros rouliers, ces marchands de farine ne me
15 répondaient pas seulement ; mais ils étaient contents, ils ne trouvaient rien à redire au service : voilà le principal !
Et Nicole, une fois rentrée dans la cuisine, me donnait une écuelle de lait caillé, que je mangeais
20 de bon appétit. Elle me donnait encore un gros morceau de pain pour aller au pâturage, deux ou trois beaux oignons, quelquefois un œuf dur, ou bien un peu de beurre. Je fourrais tout cela dans mon sac, et je rentrais à récurie, la bretelle sur l'épaule,
25 en claquant du fouet. Les bêtes défilaient l'une après l'autre, je les caressais, et nous descendions sur une seule file au vallon des Eoches ; moi derrière, courant comme un bienheureux.
Les gens de Phalsbourg, qui vont se baigner au
30 vallon de la Zorne, connaissent ces masses de rochers iLct/*" entassés à perte de vue- les maigres bruyères qui tftf^' poussent dans leurs crevasses, et le filet d'eau plein
de cresson des fontaines en bas, qui se dessèche aussitôt que les papillons blancs de juin arrivent.
C'est là que j'allais, car nous avions droit de vaine pâture sur les terres de la ville ; et seulement à la fin d'août, après la grande sève, quand les jeunes 5 pousses avaient pris du bois, et que les bêtes ne pouvaient plus les brouter, nous entrions dans la forêt. '0*AwM~
En attendant, il fallait vivre au grand soleil.
Le hardier de Phalsbourg n'amenait que des pour- 10 pO"vfG*-V çeaux, qui, pendant les chaleurs de midi, faisaient leur trou dans le sable et se vautraient les uns con- urï^^^ tre les autres, comme des poules dans un poulailler. Ils dormaient, leurs grandes oreilles roses sur les yeux ; on aurait marché dessus sans les faire bouger. 15
Mais nos chèvres, à nous autres des Baraques, grimpaient jusque dans les nuages ; il fallait courir, siffler, envoyer les chiens ; et ces coquines de bêtes, plus on criait, plus elles montaient.
Les garçons des autres villages venaient aussi, 20 l'un avec sa vieille rosse aveugle, l'autre avec sa ^\J3Gy t.'\ vache pelée, et presque tous avec rien, pour claquer "-""clu fouet, siffler ou courir déterrer des navets, des
raves, des carottes à droite et à gauche dans les champs. Quand le bangard les attrapait, on les promenait en ville, un collier d'orties autour du cou
champs. Quand le bangard les attrapait, on les pro- 25 jtfrtjl/'O mais cela leur était bien égal ! La seule chose qui !
leur faisait beaucoup, c'était à la seconde ou troisième fois, selon l'âge, d'être fouettés sur la place, un jour de marché. Le rifieur leur écorchait tout le 30 dos avec son nerf de bœuf; et s'ils recommençaient, on les envoyait en prison.
Combien de fois, en écoutant des gens riches crier contre la Révolution, je me suis rappelé tout à coup que leur grand'mère ou leur grand-père avait été riflê au bon vieux temps ; malgré moi, j'étais forcé 5 de rire : on trouve de drôles de choses dans ce monde!
Enfin, il faut pourtant le dire, c'est aussi ce temps
que je regrette ; mais pas à cause du rifieur, du
prévôt, des seigneurs et des capucins, non ! c'est
10 parce que j'étais jeune. Et puis, si nos maîtres ne
^>f h valaient p a s grand'chose, le ciel était beau tout de
A'I^jU m^me* ^on gran(l frère Nicolas, et les autres,
!C ^^r^ Claude, Lisbeth, Mathurine, arrivaient. Ils me
prenaient mon sac, et je criais ; nous nous dispu-
15 tions. Mais, s'ils m'avaient tout pris, maître Jean
aurait été les trouver le soir à la baraque ; ils s'en
doutaient, et me laissaient ma bonne part, en m'ap-
i.Jf pelant : — leur chanoine ! como-v^ <cc~UgsKc
Après cela, notre grand Nicolas me défendait. 20 Tous les villages, dans ce temps, — Hultenhausen, Lutzelbourg, les Quatre- Vents, Mittelbronn, les Baraques d'en haut et d'en bas, — se battaient à coups de pierres et de bâtons ; et notre grand Nicolas, son morceau de tricorne sur la nuque, son vieil
25 habit de soldat, tout déchiré, boutonné jusque sur i j les cuisses, sa grande trijgue et ses pieds nus, mar-S^ chait à la tête des Baraquins, comme un chef de sauvages; il criait si fort: " En avant!" qu'on l'entendait jusque sur la côte de Dann.
30 Je ne pouvais pas m'empêcher de l'aimer, car à chaque instant il disait :
" Le premier qui touche à Michel, gare • "
Histoire oVwn Paysan. 25
Seulement, il me prenait mes oignons, et, cela m'ennuyait.
On avait aussi l'habitude de faire battre les bêtes ensemble ; et lorsqu'elles se poussaient cornes contre cornes, jusqu'à se déhancher, Nicolas disait en riant : , 5°^ r-P"
" La grande Rousse va bj2nscujer l'autre I . . . Non; 'M-Uxlvtj>S maintenant, l'autre l'attaque par dessous . . . Hardi ! . . . hardi l . . ."
Plus d'une fois elles attrapaient des entorses, ou 6*; laissaient une corne sur le champ de bataille. 10
"Vers le soir, on s'asseyait, le dos contre un rocher, à l'ombre ; on regardait la nuit venir, on écoutait l'air bourdonner, et tout an loin, dans le ruisseau, les grenouilles commencer leur chanson. ,
C'était le moment de rentrer. Nicolas cornait, 15 les échos répondaient de toutes les roches, les bêtes se réunissaient et remontaient en ligne aux Baraques, dans un nuage de poussière. Je faisais rentrer les nôtres à l'étable, je garnissais les râteliers et je soupais avec maître Jean, dame Catherine et 20 Nicole. En été, quand on travaillait à la forge, je tirais le soufflet jusqu'à dix heures; et puis je retour- . // / nais coucher à la baraque de mon père, tout au bont#* ' ^§^ du village. «t*^ .
Les deux premières années passèrent ainsi ; mes 25 frères et sœurs continuaient à mendier ; moi, je me donnais mille peines pour rendre service an parrain. A dix ans, l'idée d'apprendre un état et de gagner mon pain me travaillait déjà ; maître Jean le voyait, et me retenait le plus souvent possible à la forge. 30
Chaque fois que j'y pense, je crois entendre la voix du parrain me crier : ■• Courage, Michel, courage ! "
C'était un grand et gros homme, avec de larges 5 favoris roux, la grosse queue pendant sur le dos, et les moustaches si longues et touffues, qu'il pouvait ' -Jes passer jusque derrière ses oreilles. Dans ce JrU^^^ temps, les maréchaux ferrants des hussards avaient aussi ces favoris et la queue nouée derrière en forme 10 de perruque ; je pense que le parrain voulait leur ressembler. Il avait de gros yeux gris, le nez charnu, les joues rondes, et riait fort, lorsqu'il s'y mettait. Son tablier de cuir lui remontait en bavette jusque sous le menton, et ses gros bras 15 étaieut nus à la forge en plein hiver.
A chaque instant il disputait avec Valent in, son compagnon, un grand gaillard, maigre et voûté, qui trouvait tout bien dans ce bas monde : les nobles, les moines, les maîtrises, tout! . . .
20 " Mais, animal," lui criait le parrain, " si ces choses n'existaient pas, tu serais maître forgeron comme moi depuis longtemps ; tu te serais acquis du bien, tu pourrais vivre à ton aise."
" C'est égal," répondait Valentin, " vous penserez 25 ce qui vous plaira ; moi, je suis pour notre sainte religion, la noblesse et le roi. C'est l'ordre établi par Dieu! "
Alors maître Jean levait brusquement ses épaules et disait :
30 " Allons, puisque tu trouves tout bien, moi, j'y consens. En route ! "
Et l'on se remettait à forger.
Je n*ai jamais rencontré de plus brave homme que Valentin, mais il avait la tête en pain de sucre, et raisonnait comme une oie. Ce n'était pas sa faute, \&? on ne pouvait pas lui en vouloir. Ww ( <m/-J-*Ua r (rtxivx M-****
La mère Catherine pensait comme son mari, et 5
Nicole pensait comme la mère Catherine. Tout
prospérait à l'auberge; Maître Jean gagnait des
a Bommes tous les ans; et, quand on nommait les
^ répartiteurs pour les corvées, les tailles et les autres
impositions des Baraques, il était toujours sur la 10 liste, avec le maître bûcheron Cochart, et le grand charron Létumier, qui se faisaient bien aussi trois ou quatre cents livres.
Il faut savoir qu'alors le chemin ordinaire des rouliers, des voituriers et des maraîchers d'Alsace, 15 pour se rendre au marché de la ville, passait par les Baraques. Comme la route de Saverne à Phalsbourg montait tout droit; comme elle était effondrée, ferl^juA. pleine d'ornières et même de ravines, où l'on risquait de verser jusque dans la Schlittenbach ; comme 20 il fallait des cinq et six chevaux de renfort pour grimper cette côte, les gens aimaient mieux faire un détour par le vallon de la Zorne ; et presque tous, en allant et venant, s'arrêtaient à l'auberge des Tr ois-Pigeons. 25
La forge et Tauberge allaient bien ensemble; pendant qu'on ferrait le cheval ou qu'on raccommodait la charrette, le voiturier entrait aux Trois- Pigeons ; il voyait de la fenêtre ce qui se passait dehors, en causant sa croûte de pain et vidant sa 30 ^X chopine de vin blanc.
Les jours de foire la grande salle fourmillait de
inonde ; ces gens arrivaient par bandes, avec leurs hottes, leurs paniers et leurs charrettes. En s'en retournant, ils avaient presque toujours un verre de trop dans la tête, et ne se gênaient pas de dire ce 5 qu'ils pensaient. — C'étaient des plaintes qui ne finissaient pas; les femmes surtout n'en disaient jamais assez ; elles appelaient les seigneurs, les prévôts, par leurs véritables noms ; elles racontaient leurs abominations, et quand leurs maris voulaient
10 uu peu les calmer, elles les traitaient de bêtes.
Les marchands d'Alsace en voulaient surtout aux péages, qui leur enlevaient tout le bénéfice, car il fallait payer pour entrer d'Alsace en Lorraine. Les pauvres juifs, qu'on rançonnait à toutes les barrières,
15 — tant pour le juif, et tant pour l'âne ! — n'osaient pas se plaindre, mais les autres ne ménageaient personne.
Seulement, après avoir bien crié, tantôt l'un, tantôt l'autre se levait en disant :
20 " Oui, c'est vrai, on nous étrangle ... les droits augmentent tous les jours; mais que voulez-vous? Les paysans sont des paysans, et les seigneurs des seigneurs. Tant que le monde marchera, les seigneurs seront en haut et nous en bas. Mère Cathe-
25 rine, payez- vous . . . voilà votre compte I . . . En route! .
Et toute la bande partait. Une vieille se mettait à prier tout haut, pour aider à la marche; les femmes répondaient, et les hommes, la tête penchée,
30 rêvaient derrière.
J'ai souvent pensé depuis, que cette espèce de bourdonnement par demandes et par réponses leur
Histoire <Twn Paysan. 29
évitait la peine de réfléchir, et que cela les soulageait. L'idée de s'aider eux-mêmes, de se débar- . Ci Q
asser du saunier, du collecteur, du péjiger, des sei prieurs, des couvents, de tout ce qui les gênait, et de mettre les dîmes, les aides, les vingtièmes, toutes 5 les impositions dans leur propre poche, comme ils 'ont fait plus tard, cette idée ne leur venait pas encore ; ils se reposaient sur le bon Dieu.
Enfin tout ce mouvement, ces plaintes, ce fouraillement de juifs, de rouliers, de paysans dans la 10 grande salle, les jours de foire ; leurs disputes sur le prix du bétail, du blé, des avoines, des récoltes de tonte sorte ; leurs mines lorsqu'ils se tapaient dans la main, et qu'ils faisaient apporter le pot de vin pour arroser le marché, selon la coutume, tout 15 cela m'apprenait à connaître les hommes et les *
choses. On ne pouvait pas souhaiter meilleure école pour un enfant; et si j'ai gagné du bien parJLa au.ite, ' ^ " " «
c'est que je savais le prix des grains, des bêtes et des ;
terres depuis longtemps. Le vieux juif Schmoûle 20 1
et le grand Mathias Fischer du Harberg me l'avaient appris, car ils disputaient assez souvent ensemble^.sur la valeur des denrées, Dieu merci î £\rvw o-q\a-^ Ta*Ls4
Moi, tout petit, en courant chercher les gobelets et les cruches, j'ouvrais de grands yeux et je dressais 25 les oreilles, on peut me çroire. (a^-^-c-n^C 0\a-c
Mais, ce que j'aimais encore beaucoup mieux que tout le reste, c'était d'entendre maître Jean lire la gazette après souper.
Aujourd'hui la moindre auberge de village a sa 30 gazette ; l'ancien " Messager boiteux" de Silbermann, >endu derrière la croisée, ne compte plus; chacun
{Ai-dJUft
veut connaître les affaires du pays, et lire son
" Courrier du Bas-Bhin" ou son " Impartial de la
Meurthe" deux ou trois fois au moins par semaine;
chacun serait honteux de vivre comme un âne, sans
5 s'inquiéter de ce qui regarde tout le monde. Mais
avant '89, les gens qui n'avaient à se mêler de rien,
et qui n'étaient bons qu'à supporter les impositions,
autant qu'il plaisait au roi de leur en mettre sur le
dos, les gens n'aimaient pas à lire; la plupart ne
10 connaissaient pas même la première lettre ; et puis
les gazettes étaient très-chères I et maître Jean,
quoique à son aise, n'aurait pas voulu pour son
plaisir faire une aussi grosse dépense. i
Heureusement le petit colporteur Chauvel nous f\£itAT
15 en apportait un paquet, chaque fois qu'il rentrait de
ses tournées en Alsace, en Lorraine ou dans le
Palatinat.
Voilà bien encore une de ces figures comme on
n'en voit plus depuis la Eévolution: le colporteur
20 d'almanachs, de catéchismes, etc. ; celui qui roulait
de Strasbourg à Metz, de Trêves à Nancy, Pont-à-
Mousson, Toul, Verdun ; qu'on rencontrait dans
tous les sentiers, au fond des bois, devant les
H fermes, les couvents, les abbayes, à l'entrée des
i .^ 25 villages, avec sa carmagnole de bure, ses guêtres à
^" boutons d'os, montant jusqu'aux genoux, de gros
souliers chargés de clous luisants, les reins plies, la
bretelle de cuir en travers de l'épaule, et l'immense
\\jj* panier d/gsier sur le dos, comme une montagne, il
i0 vendait des livres de messe, mais Gombien de livres défendus passaient en contrebande : des Jean- Jacques, des Voltaire, des Raynal, des Helvétius 1 ,
Le père Chauvel était le plus fin, le plus hardi de tous ces contrebandiers d'Alsace et de Lorraine. C'était un petit homme brun, sec, nerveux, les lèvres serrées et le nez crochu. Son panier avait l'air de l'écraser, mais il le portait bien tout de 5 même. En passant, ses petits yeux noirs vous entraient jusqu'au fond de l'âme; il savait d'un coup d'ceil ce que vous étiez, s'il devait vous craindre ou vous offrir un de ses livres. Il le fallait, car d'être pris en faisant cette contrebande-là, c'était un 10 cas de galères.
Toutes les fois qu'il arrivait de ses voyages, Chauvel entrait d'abord chez nous, à la nuit, quand l'auberge était vide et que tout se taisait au village. Alors il venait avec sa petite Marguerite, qui ne le quittait 15 jamais, même en route ; et rien que d'entendre leurs pas dans l'allée, on disait :
"Voici Chauvel 1 Nous allons apprendre du nouveau."
Nicole courait ouvrir, et Chauvel entrait; son 20 enfant à la main, en faisant un petit signe de tête. Ce souvenir me rajeunit de soixante et quinze ans; je le vois avec Marguerite, brune comme une myrtille, la petite robe de toile bleue en franges le long des jambes, ses cheveux noirs tombant sur les épaules. 25
Chauvel donnait le paquet de gazettes à Nicole ; il s'asseyait derrière le poêle, sa petite entre les genoux, et maître Jean se retournait tout joyeux en criant :
" Eh bien ! Chauvel, eh bien I ça va toujours ? 30 ... ça marche ? "
" Oui, maître Jean, ça va bien ... on achète beau-
coup de livres ... les gens s'instruisent. Ça va! ça va ! " répondait le petit homme.
Marguerite, quand il parlait, le regardait d'un air d'attention extraordinaire; on voyait qu'elle com- 5 prenait tout.
C'étaient des calvinistes, de vrais calvinistes de la Rochelle, qu'on avait chassés de là-bas, ensuite de Lixheim, et qui, depuis dix à douze ans, vivaient aux Baraques. Ils ne pouvaient remplir aucune place. 10 Leur vieille cassine était presque toujours fermée; en revenant, ils l'ouvraient et restaient cinq ou six jours à se reposer ; ensuite, ils repartaient faire leur commerce. On les regardait comme des hérétiques, des sauvages; mais cela n'empêchait pas le père 15 Chauvel d'en savoir plus à lui &eul, que tous les capucins du pays !
Maître Jean aimait ce petit homme ; ils s'entendaient entre eux.
Après avoir ouvert le paquet de gazettes sur la 20 table, et regardé quelques minutes, en disant :
44 Celle-ci vient d'Utrecht . . . celle-ci de Clèves
. . . celle-ci d'Amsterdam . . . Nous allons voir . . .
nous allons voir . . . Ah! ah! c'est bon . . . c'est
fameux! Nicole, cherche mes besicles, là, sur la
25 fenêtre."
Après s'être ainsi réjoui quelques instants, maître Jean se mettait à lire, et moi je ne respirais plus dans mon coin. J'oubliais tout, même le danger de retourner à notre baraque trop tard en hiver, lorsque 30 la neige couvrait le village, et que des bandes de loups avaient passé le Rhin sur la glace.
J'aurais dû partir tout de suite après souper, mon
Histoire oVun Paysan. 33
père m'attendait ; mais la curiosité d'apprendre des nouvelles du Grand-Turc, de l'Amérique et de tous les pays du monde me possédait; je restais jusque passé dix heures, et même encore aujourd'hui je crois être dans mon coin, à gauche de la vieille 5 horloge ; l'armoire de noyer et la porte du cabinet où couchait maître Jean à droite, et la grande table d'auberge en face de moi, contre les petites fenêtres sombres. Maître Jean lit ; la mère Catherine, une petite femme, les joues rosées, les oreilles couvertes 10 d'un bavolet blanc, file en écoutant ; et Nicole aussi, son bonnet en coussinet sur la nuque. Cette pauvre Nicole était rousse comme une carotte, avec des taches de son par milliers et les cils blancs. Oui, tout est là ! Les rouets bourdonnent, la vieille hor- 15 loge marche; de temps en temps elle grince, les poids descendent, l'heure sonne, et puis le tic-tac continue. Maître Jean, dans son fauteuil, ses besicles à branches de fer sur le nez, — comme moi maintenant, — les oreilles rouges et ses gros favoris 20 ébouriffés, ne fait attention qu'à sa gazette. Quelquefois il se retourne pour regarder sous ses lunettes, et dit :
" Ah ! ah î voici des nouvelles d'Amérique. Le général Washington a battu les Anglais. Voyez- 25 vous ça, Chauvel ! "
"Oui, maître Jean," répond le colporteur, "ces Américains, il n'y a pas plus de trois ou quatre ans, ont commencé leur révolte; ils ne voulaient plus payer la masse de droits, que les Anglais augmen- 30 taient de jour en jour, comme ça se pratique souvent ailleurs, et maintenant leurs affaires vont bien I "
H souriait une seconde sans desserrer les lèvres, et maître Jean se remettait à lire.
D'autres fois, il était question de Frédéric II, ce vieux renard prussien, qui voulait recommencer ses 5 tours.
" Vieux gueux ! " bégayait maître Jean, " sans M. de Soubise, il ne ferait pas le gros dos. C'est cette grande bête qui nous a valu Rosbach."
" Oui," répondait Chauvel, " et voilà pourquoi Sa 10 Majesté lui a donné quinze cent mille livres de pension ! "
Alors ils se regardaient en silence, et maître Jean répétait :
" Quinze cent mille livres à cet imbécile ! Et 15 l'on ne trouve «pas un liard pour refaire la route royale de Saverne à Phalsbourg. Il faut que des milliers de paysans se détournent d'une lieue, pour aller d'Alsace en Lorraine ; le pain, le vin, la viande, tout renchérit." 20 " Hé ! que voulez- vous ° Ça, c'est de la politique," disait le calviniste. " Nous ne comprenons rien à la politique, nous autres ! Nous ne savons que travailler et payer. La dépense regarde le roi."
Lorsque maître Jean s'emportait trop, la mère 25 Catherine se levait bien vite; elle écoutait dans l'allée, et tout s'apaisait, car le parrain comprenait ce que cela voulait dire. Il fallait de la prudence, les espions rôdaient partout; s'ils avaient entendu ce que nous pensions des princes, des seigneurs et 30 des moines, nous en aurions vu de grises.
Chauvel et sa petite fille partaient d'assez bonne heure ; moi, j'attendais toujours jusqu'à la dernière
Histoire à" un Paysan. 35
minute, lorsque maître Jean repliait sa gazette. Alors seulement il me voyait et criait :
" Hé ! Michel, qn'est-ce que tu fais donc là ? Tu comprends donc quelque chose ? "
Et sans attendre ma réponse : 5
" Allons," disait-il, " demain, au petit jour, nous aurons de l'ouvrage. Ce sera jour de marché; la forge chauffera de bonne heure. En route, Michel, en route ! "
Je me rappelais aussitôt que les loups descendaient 10 au village, et je courais allumer un flambeau dans la cuisine. La petite fenêtre sur la cour, avec ses barreaux, était noire comme de l'encre. On entendait la bise pleurer dehors. Je me dépêchais en frissonnant, et ISicole m'ouvrait. 15
A peine dehors, dans la nuit, eu voyant cette grande rue blanche monter avec ses ornières entre les vieilles cassines enterrées sous la neige ; en écoutant le vent souffler, et quelquefois les loups s'appeler et se répondre dans la plaine, je me mettais 20 à courir, mais à courir tellement, que j'en perdais la respiration. Les cheveux me dressaient sur la tête; je sautais par-dessus les tas de neige et de fumier, comme un cabri. Les vieux toits de chaume, les lucarnes au-dessous, avec leurs bouchons de paille 25 où pendait le givre, les petites portes barricadées de traverses, tout était terrible sous la lumière blanche de mon flambeau, qui filait comme une étoile dans le silence; tout semblait mort. Mais en courant, je voyais tout de même au fond des ruelles, à droite 30 et à gauche, quelques ombres aller et venir, et cette vue me donnait une telle épouvante, qu'en arrivant
36 Histoire oVun Paysan.
à notre baraque, je me jetais contre la porte comme un perdu.
Le pauvre père était là, près de l'âtre, dans soi vieux pantalon de toile tout rapiécé, et s'écriait : 5 " Oh ! mon enfant, que tu viens tard ! Tous les autres dorment; tu as donc encore écouté lire la gazette ? "
" Oui, mon père, tenez ! n
Je lui mettais dans la main le morceau de pain 10 que maître Jean me donnait toujours après souper, 11 le prenait et me disait :
"Eh bien, couche- toi, mon enfant; mais ne rentre plus si tard, tant de loups courent le pays ! "
Je me couchais à côté de mes frères, dans la 15 grande caisse remplie de feuilles, une vieille couverture toute déchirée par-dessus.
Les autres dormaient, à force d'avoir couru mendier dans les villages et sur les grandes routes. Moi, je veillais encore longtemps, écoutant passer 20 les coups de vent, et quelquefois, au loin, un bruit sourd au milieu du grand silence : les loups attaquaient une étable ; ils sautaient à huit et dix pieds contre les lucarnes et retombaient dans la neige; puis tout à coup deux ou trois cris terribles s'enten- 25 daient, toute la bande descendait la rue comme le vent; ils avaient pris un chien et couraient le dévorer sous les roches.
D'autres fois je frissonnais de les entendre souffler et gratter sous notre porte. Le père alors se levait, 30 il allumait une torche de paille sur l'âtre, et ces bêtes affamées s'en allaient plus loin.
J'ai toujours cru que les hivers en ce temps
étaient plus longs que de nos jours et bien plus rigoureux. La neige montait souvent à deux et trois pieds; elle tenait jusqu'en avril, à cause des grandes forêts, qu'on a défrichées depuis, et des étangs sans nombre que les couvents et les sei- 5 gneurs laissaient en eau dans les vallées, pour n'avoir pas besoin de les planter et de récolter tous les ans. C'était plus commode. Mais ces grandes masses d'eau, ces bois et ces marais entretenaient l'humidité dans le pays et refroidissaient l'air. 10
Maintenant que tout est partagé, labouré, ensemencé, le soleil entre partout, et le printemps fleurit plus vite ; c'est ce que je pense. Mais, que ce soit pour cette raison ou pour une autre, tous les anciens vous diront que les froids arrivaient plus tôt, qu'ils 15 finissaient plus tard, et que tous les ans des bandes de loups attaquaient les écuries, et venaient enlever les chiens de garde jusque dans la cour dta fermes.
Or, à la fin d'un de ces longs hivers, quinze jours ou trois semaines après Pâques, il arriva quelque 20 chose d'extraordinaire aux Baraques. Ce jour-Là, j'avais dormi tard, comme il arrive aux enfants, et je me dépêchais de courir à l'auberge des Trois- Pigeons, dans la crainte d'être grondé par Nicole. Nous devions recurer le plancher de la grande salle 25 avec de l'eau de lessive, ce qui se faisait toujours au printemps, et puis trois ou quatre fois dans l'année.
On ne pouvait pas encore conduire les bêtes à la
pâture, la neige commençait seulement à fondre derrière les haies ; mais il faisait déjà chaud, et tout le long de la rue on ouvrait les portes et les lucarnes des maisons, pour renouveler l'air ; on poussait les 6 vaches et les chèvres hors des écuries, pour sortir le fumier et laver les étables. Claude Huré remettait une cheville à sa charrue, sous le hangar, Pierre "Vincent repiquait la selle de son bidet; le temps des labours approchait, chacun s'apprêtait d'avance ;
10 et les vieux, leur petit Benjamin sur le bras, respiraient aussi, devant la hutte, le bon air qui venait des montagnes.
C'était un beau jour, un des premiers de l'année.
15 Comme j'approchais de l'auberge, dont toutes les fenêtres en bas étaient ouvertes, je vis la bourrique du père Bénédic attachée à l'anneau de la porte, sa grande cruche de fer-blanc sur le dos, et ses deux paniers d'osier sur les hanches.
20 L'idée me vint que le père Bénédic prêchait chez nous, selon son habitude lorsque des étrangers remplissaient l'auberge, et qu'il espérait leur tirer quelques liards. — C'était le frère quêteur du couvent de Phalsbourg, un vieux capucin, la barbe jaune et
25 dure comme du chiendent, le nez en forme de figue, avec de petites veines bleues, les oreilles plates, le front en arrière, les yeux tout petits, sa robe de bure si râpée, qu'on pouvait en compter tous les fils, le capuchon en pointe, jusqu'au bas du dos, et les
30 orteils crasseux hors de ses savates. Avant d'entendre sa clochette, on sentait déjà l'odeur de la soupe et du vin.
Histoire oVun Paysan, 39
Maître Jean ne pouvait pas le souffrir, mais la mère Catherine lui conservait toujours un bon morceau de lard.
J'entrai donc. Et voilà que dans la grande salle, autour de la table, se trouvait une quantité de 5 monde : des Baraquins, des rouliers d'Alsace, Nicole, la mère Catherine et le père Bénédic. Maître Jean, au milieu d'eux, leur montrait un sac rempli de grosses pelures grises, disant que ces pelures venaient du Hanovre ; qu'elles produisaient des racines excel- 10 lentes en si grand nombre, que les gens du pays en avaient de quoi manger toute l'année. Il les engageait à en planter, leur prédisant qu'où ne re verrait plus la famine aux Baraques, et que ce serait une véritable bénédiction pour nous tous. 15
Maître Jean disait ces r-hoses simplement, la figure joyeuse ; Chauvel, derrière, avec sa petite Marguerite, écoutait.
Les autres prenaient de ces pelures dans leur main, ils les regardaient, ils les sentaient, et puis ils 20 les remettaient dans le sac, riant en dessous comme pour dire :
" A-t-on jamais vu planter des pelures ? C'est contraire au bon sens."
Quelques-uns même se donnaient de petits coups 25 de coude par derrière, pour se moquer du parrain. Tout à coup le père Bénédic, son gros nez penché et ses petits yeux de hérisson fermés d'nn air moqueur, 6e mit à rire en se retournant, et toute la bande éclata de rire. 30
Maître Jean, indigné, leur dit :
" Vous riez comme de véritables bêtes, sans savoir
40 Histoire oVun Paysan.
pourquoi. N'êtes- vous pas honteux de rire et de faire les malins, quand je parle sérieusement ? . . ."
Mais ils riaient plus fort, et le capucin, voyant alors Chauvel, s'écria :
5 " Ah ! ah ! c'est de la semence de contrebande ; je m'en doutais 1 "
C'était vrai, Chauvel nous avait apporté ces pelures du Palatinat, où beaucoup de gens en plantaient déjà depuis quelques années ; il nous en avait 10 dit le plus grand bien.
"Cela vient d'un hérétique!" criait le père Bénédic, "comment voulez-vous que des chrétiens en sèment et que le Seigneur y répande ses bénédictions?" 15 " Vous serez bien content de vous mettre de temps en temps une de mes racines sous le nez, quand elles seront venues," lui cria maître Jean, en colère.
"Quand elles seront venues!" dit le capucin, les
main jointes d'un air de pitié, " quand elles seront
20 venues ! . . . Hélas ! croyez-moi, vous n'avez pas trop
de terres pour vos choux, vos navets et vos raves. . .
Laissez ces pelures, elles ne donneront rien . . .
rien ! . . . C'est moi, pater Bénédic, qui vous le dis."
" Vous dites bien d'autres choses auxquelles je ne
25 crois pas," lui répondit maître Jean, en remettant le
sac dans son armoire.
Mais ensuite il se reprit, et fit signe à sa femme de donner une bonne tranche de pain au capucin; dey gueux pareils entraient partout, ils pouvaient 80 vous décrier et vous faire le plus grand tort.
Le capucin et les Baraquins sortirent alors ; moi, \e restai là, tout désolé des moqueries qu'on avait
faîtes contre le parrain. Le père Bénédic criait dans l'allée :
" J'espère bien, dame Catherine, que vous sèmerez autre chose que des pelures du Hanovre; c'est à souhaiter ! car autrement, je risquerais de passer ici 5 cent fois sans charger ma bourrique. Je vais bien prier le Seigneur pour qu'il vous éclaire."
Il nasillait et traînait exprès la voix. Les autres, dehors, riaient en remontant la rue ; et maître Jean, à sa fenêtre, disait : 10
" Essayez donc de faire du bien aux imbéciles, voilà votre récompense I "
Chauvel répondit :
" Ce sont de pauvres êtres qu'on entretient dans l'ignorance, pour les faire travailler au profit des 15 seigneurs et des moines ; ce n'est pas leur faute, maître Leroux, il ne faut pas leur en vouloir. Si j'avais un bout de champ, j'y planterais ces pelures ; ils verraient ma récolte, et se dépêcheraient de suivre mon exemple; car, je vous le répète, cette plante 20 rapporte cinq et six fois plus que n'importe quel froment ou légume. Ses racines sont grosses comme le poing, excellentes à manger, très-saines et trèsnourrissantes. J'en ai goûté moi-même : c'est blanc, farineux, dans le goût des châtaignes. On peut les 25 cuire au beurre, à l'eau, n'importe comment, et c'est toujours bon."
u Soyez tranquille, Chauvel," s'écria maître Jean, " ils n'en veulent pas, tant mieux, j'en aurai seul ! Au lieu d'ensemencer le quart de mou enclos, j'ense- 30 mencerai le clos tout entier."
" Et vous ferez bien. Toute terre est bonne pour
ces racines," dit Chauvel, " mais principalement la terre sablonneuse."
Ils sortirent, causant encore de ces cboses ; puis Chauvel retourna dans sa baraque, maître Jean
5 entra travailler à la forge, et Nicole et moi nous commençâmes à renverser nos bancs et nos tables les uns sur les autres, pour laver le plancher.
Jamais cette dispute de maître Jean et du capucin ne m'est sortie de l'esprit, et vous le comprendrez
10 facilement, quand je vous aurai dit que les grosses pelures grises apportées par Chauvel étaient la première semence de pommes de terre qu'on ait vue chez nous; de ces pommes de terre qui nous ont préservés de la disette depuis quatre-vingts ans.
15 Tous les étés, lorsque je vois de ma fenêtre l'immense plaine de Diemeringen se couvrir à perte de vue, jusqu'à la lisière des bois, de grosses troches vertes qui s'enflent, qui fleurissent, et changent en quelque sorte la poussière elle-même en nourriture
20 pour les hommes; quand je vois en automne, ces milliers de sacs, debout dans les champs, les hommes, les femmes, les enfants qui chantent et se réjouissent en les chargeant sur leurs charrettes ; quand je me représente le bonheur des paysans
25 jusqu'au fond des plus misérables chaumières, en comparaison de notre épouvante à nous autres d'avant '89 ; longtemps avant le mois de décembre, parce qu'on prévoyait déjà la famine ; quaud je songe à la différence, ces moqueries, ces éclats de
80 rire des imbéciles me reviennent, et je m'écrie en moi-même :
" Oh ! maître Jean, oh ! Chauvel, pourquoi ne
Histoire oVun Paysan, 4.3
pouvez-vous pas revivre une heure pendant la récolte et vous asseoir à la tête d'un champ, pour reconnaître le bien que vous avez fait en ce monde ; cela vaudrait la peine de revivre! Et le père Bénédic devrait revenir aussi, pour entendre les 5 coups de sifflet et les éclats de rire des paysans, lorsqu'ils le verraient avec sa bourrique, gueusant par les chemins."
Et songeant à ces choses, je me figure que l'Etre suprême, dans sa justice, les laisse revenir ; qu'ils 10 sont au milieu de* nous et que chacun jouit de son bon sens ou de sa bêtise, dans les siècles des siècles.
Dieu veuille que ce soit vrai ; ce serait la véritable vie éternelle.
Enfin, voilà comment la semence des pommes de 15 terre fut reçue chez nous.
Maître Jean paraissait rempli de confiance, mais il n'était pas au bout de ses peines. C'est dans ce temps que la bêtise du monde parut dans tout son jour, car le bruit se répandit que Jean Leroux 20 perdait la tête et qu'il semait des épluchures de navets pour avoir des carottes. Les marchands de grains et tous ceux qui passaient à l'auberge le regardaient d'un air moqueur, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Naturellement ces 25 abominations l'indignaient; il en parlait le soir avec amertume, et sa femme en était chagrine. Mais cela ne l'empêcha pas de retourner son enclos derrière l'auberge, de le bien fumer et d'y planter les pelures du Hanovre. Nicole l'aidait, moi je 30 portais le sac.
Les Baraquins et les passants se penchaient sur
le petit mur du verger, qui longe le chemin, et nous regardaient en clignant des yeux.
Personne ne disait rien, parce qu'on pensait bien que maître Jean, à bout de patience, sortirait avec 5 sa trique pour répondre aux malins.
Si je vous racontais tout ce qu'il nous fallut supporter de moqueries avant la récolte, vous auriez de la peine à le croire ; plus les gens sont bornés, plus ils aiment à rire de ceux qui montrent du bon sens,
10 lorsque l'occasion s'en présente, et l'occasion paraissait très-bonne aux Baraquins. Quand on parlait des racines du Hanovre, aussitôt tous les imbéciles éclataient de rire.
J'étais même forcé de me battre tous les jours à
15 la pâture avec les garçons du village, car ils me voyaient à peine descendre au vallon, que tous se mettaient à crier :
" Hé ! voici le Hanovrien, celui qui porte le sao de maître Jean."
20 Alors je tombais dessus avec mon fouet, et souvent ils se mettaient à dix contre moi, sans honte, et me cinglaient de coups en criant :
"A bas les racines du Hanovre 1 ... à bas les racines du Hanovre ! "
25 Nicolas ni Claude n'étaient plus là malheureusement. Nicolas travaillait dans les coupes à ébrancher les arbres, et Claude tressait des paniers et faisait des balais avec le père, ou bien il allait chercher des brindilles de bouleau et des genêts du
30 côté des Trois-Fontaines, avec la permission de Georges, le garde forestier du Schwitzerhof — pour W le cardinal-évêque— près de Saint- Witt.
Je recevais donc seul la giboulée, mais je ne pleurais pas ; ma fureur était trop grande.
On pense d'après cela si j'aurais voulu voir pousser les racines et nos ennemis confondus ! Tous les matins, au petit jour, j'étais penché sur le mur 5 de l'enclos, à regarder si rien ne venait, et quand je n'avais rien vu, je m'en allais tout triste, reprochant dans mon âme au père Bénédic d'avoir jeté sur notre champ un mauvais sort.
Avant la Révolution tous les paysans croyaient 10 aux mauvais sorts, et cette croyance avait même fait brûler autrefois des milliers de malheureux. Si j'avais pu faire brûler le capucin, il n'aurait pas attendu longtemps, car mon indignation contre lui était terrible. 15
A force de batailler contre ceux de Lutzelbourg, des Baraques d'en haut et des Quatre- Vents, une sorte de fierté m'était venue ; je me faisais gloire de défendre nos racines, et pourtant jamais je n'eus l'idée de m'en glorifier ; ni maître Jean, ni Yalentin, 20 ni la mère Catherine ne savaient rien de ces choses ; mais le père, en voyant le soii les longues raies rouges qui me cinglaient les jambes, s'étonnait:
" Comment, Michel," disait le pauvre homme, " toi que je croyais si paisible, tu fais aussi comme 25 Nicolas: tu donnes et tu reçois des coups ' Prends garde, mon enfant, un seul coup de fouet peut vous crever les yeux. Alors, que deviendrionsnous, que deviendrions-nous ? "
Il hochait la tête tout pensif, et continuait à 30 travailler.
Les jours de pleine lune en été, toute la famille
travaillait devant notre porte, pour ménager l'huile de faîne. Lorsqu'on entendait au loin, bien loin, l'horloge de la ville tinter dix heures, le père se levait; il serrait les genêts et les saules, et puis 5 regardant un instant le ciel tout blanc d'étoiles, il s'écriait :
" Ah ! mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes grand ! Que votre bonté repose sur vos enfants 1 "
Jamais on n'a dit ces paroles avec autant d'admi-
10 ration et de tendresse que mon pauvre père; on
voyait qu'il comprenait ces choses bien mieux que
nos moines, qui récitaient leurs prières comme je
prends ma prise de tabac, sans y faire attention.
Ensuite nous rentrions, la journée était finie. 15 Cela se passait en mai et juin. Les orges, les seigles et les avoines grandissaient à vue d'œil ; dans l'enclos de maître Jean, rien ne poussait encore.
Mon père m'avait déjà parlé plusieurs fois des racines du Hanovre, et je lui racontais tout le bien 20 que cette plante pourrait nous faire.
" Dieu le veuille, mon enfant," me disait-il, u nous en avons grand besoin ; la misère augmente de jour en jour ; les charges sont trop fortes, les corvées nous prennent aussi trop de journées 1 " 25 Et la mère criait :
" Oui, surtout quand on est encore forcé de faire celles des autres! Nous avons bien besoin d'une plante qui nous sauve, qu'elle vienne du Hanovre ou d'ailleurs. Cela ne peut pas durer." 30 Elle avait raison ! Malheureusement, on ne voyait encore rien pousser dans l'enclos de maître Jean. Le parrain commençait à croire que le père
Bénédic n'avait pas eu tort de rire ; il songeait à retourner sa terre pour y semer de la luzerne. C'était dur, car on pouvait bien se figurer que tous les gens du pays allaient se moquer de lui pendant des années. Il faut absolument réussir pour que les 5 gueux se taisent; et voilà pourquoi si peu de gens osent entreprendre quelque chose de nouveau, voilà pourquoi nous restons dans l'ornière : c'est la crainte des imbéciles, de leurs moqueries et de leurs éclats de rire qui retient les hommes entreprenants et 10 courageux. Si nous sommes encore arriérés dans nos cultures, c'est à cela qu'il faut l'attribuer.
Nous étions donc désolés.
Si Chauvel n'avait pas fait alors sa grande tournée en Lorraine, la mère Catherine l'aurait accablé de 15 reproches, car elle lui mettait tout sur le dos.
Un matin, entre quatre et cinq heures, au commencement de juin, je descendais la rue comme à l'ordinaire pour éveiller Nicole, fourrager les bêtes et les conduire à la pâture. Il était tombé beaucoup 20 de rosée pendant la nuit ; le jour se levait rouge et chaud du côté des Quatre- Vents. En passant près de l'enclos, avant de frapper à la porte, je regarde par-dessus le mur, et qu'est-ce que je vois? A droite, à gauche, des touffes de feuilles verdâtres 25 qui s'élèvent partout : la rosée avait amolli la terre, les germes de nos racines sortaient par milliers.
Aussitôt je saute dans le champ, je reconnais que c'est bien vrai, que ces germes ne ressemblent à rien du pays, et je cours derrière la maison; je 30 frappe aux volets de la chambre où dormaient maître Jean et sa femme; je frappe comme un malheureux.
Maître Jean crie :
"Qui est là?"
" Ouvrez, parrain ! "
Il ouvre en chemise.
5 " Parrain, les racines poussent ! n
Maître Jean était bien en colère d'être réveillé, mais en entendant cela, sa grosse figure fut toute réjouie.
"Elles poussent?"
" Oui, parrain, de tous côtés, en haut, en bas du 10 champ. Dans une seule nuit elles sont venues."
" C'est bou, Michel," fit-il en se dépêchant de s'habiller, " j'arrive I — Hé 1 Catherine, les racines poussent ! "
Sa femme se leva bien vite. Ils s'habillèrent, et
15 nous descendîmes ensemble dans l'enclos. Ils virent
que je ne m'étais pas trompé ; les feuilles sortaient à
foison, c'était même extraordinaire. Maître Jean
dit d'un air d'admiration :
"Tout ce que Chauvel nous avait raconté arrive. 20 Le capucin et les autres vont avoir le nez long! . . . Ha I ha ! ha 1 quelle chance ! . . . Mais à cette heure, il faut butter les pieds, et je le ferai moimême. Nous suivrons de point en point ce que nous a recommandé Chauvel. Cet homme est rempli 25 de bon sens, il a plus de connaissances que nous, il faut suivre ses conseils."
Dame Catherine l'approuvait.
Nous rentrâmes ensuite à l'auberge. On ouvrit
les fenêtres, j'allai fourrager le bétail et je partis
30 sans rien dire à personne, étant moi-même trop
étonné. Mais une fois au vallon, comme les autres
garçons criaient:
Histoire oVun Paysan. 49
•* Voici le Hanovrien ! "
Au lieu de me fâcher, je leur répondis glorieusement :
" Oui, oui, je suis celui qui portait le sac de maître Jean, je suis Michel." 5
Et voyant qu'ils s'étonnaient :
"Allez voir là-haut," leur dis-je en montrant l'enclos avec mon fouet, '• elles poussent, nos racines, et plus d'un gueux sera content d'en avoir dans sa cave ! " 10
J'étais tout fier. Les autres se regardaient surpris ; ils pensaient :
" C'est peut-être vrai ! "
Mais ensuite ils se mirent à siffler, à crier, et je ne leur répondis pins ; l'envie de me battre était 15 passée ; j'avais eu raison, c'était bien assez pour moi.
Lorsque je rentrai, vers six heures, on ne disait encore rien au village ; seulement, le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, le bruit se ré- 20 pandit que les racines de Jean Leroux poussaient, et que ce n'étaient ni des raves, ni des navets, mais une plante nouvelle. Du matin au soir, des gens se penchaient snr notre mur et regardaient en silence ; ils ne se moquaient plus de nous ! Le parrain nous 25 avait aussi recommandé de ne rien leur dire, parce qu'il vaut mieux que les gens reconnaissent euxmêmes leurs torts, sans qu'on leur fasse de reproches.
Malgré cela, maître Jean lui-même, un soir que le capucin passait avec sa bourrique, ne put s'empê- 30 cher de lui crier :
" Hé I père Bénédic, voyez donc I le Seigneur a
( «BUOTHKA )
béni la plante des hérétiques; voyez comme elle vient ! "
"Oui," répondit le capucin en riant, "j'ai vu ça,
j'ai vu ça! Que voulez-vous? Je croyais qu'elle
5 venait du diable, elle vient de Notre-Seigneur.
Tant mieux . . . tant mieux ! nous en mangerons
tout de même, si elle est bonne, bien entendu."
Ainsi, les capucins avaient toujours raison : quand une chose réussissait, le Seigneur l'avait 10 faite ; quand elle tournait mal, c'était le diable, et les autres devaient seuls supporter la perte.
Que les hommes sont bêtes d'écouter des êtres pareils ! Autant les enfants, les infirmes et les vieillards méritent d'être secourus, autant les fainé- 15 ants méritent d'être chassés. C'est une grande consolation pour moi de ne leur avoir jamais rien donné. Tous les gueux, capucins ou non, qui se présentent à la feime, sont reçus par mon ordre, dans la cuisine, à midi. Ils voient les domestiques 20 et les servantes, frais et joufflus, autour de la table, en train de manger et de boire un bon coup, comme cela doit être lorsque l'on travaille ferme et longtemps. Cette vue leur ouvre l'appétit. Mon garçon de labour, le vieux Pierre, entre deux grosses 25 bouchées, Jeur demande:
" Que voulez-vous ? "
S'ils commencent à faire leurs grimaces, on leur présente le manche d'une pioche ou d'une pelle, on leur offre de l'ouvrage ; presque toujours, ils s'en 30 vont la tête basse, en pensant :
" Il paraît que ces gens-là ne veulent pas travailler pour nous. . . . Quelle mauvaise race ! "
Histoire cCun Paysan. 51
Et moi, sur ma porte, je ris en leur souhaitant bon voyage.
Si l'on avait fait la même chose aux capucins et à tous les paresseux de cette espèce, ils n'auraient pas réduit les paysans à la misère, et dévoré pendant 5 des siècles le fruit de leur travail.
Mais il faut que je vous raconte maintenant la floraison et la récolte de nos pommes de terre, et ce qui mit Jean Leroux en plus grande estime et considération encore qu'il n'était avant dans le pays. 10
En juillet, l'enclos de maître Jean se voyait de la côte de Mittelbronn, comme un grand bouquet vert et blanc, les tiges montaient presque au niveau du mur.
Durant ces srrands jours de chaleur, quand tout 15 semble dessécher dans les champs, c'était une joie de regarder nos belles plantes s'étendre de plus en plus ; il ne fallait qu'un peu de rosée le matin pour les entretenir dans leur fraîcheur ; et l'on se figurait au-dessous les grosses racines en train de s'allonger 20 et de prendre du corps.
Nous y rêvions pour ainsi dire toujours, et le soir, nous ne parlions plus que de cela ; les gazettes elles-mêmes étaient oubliées, parce que les affaires du Grand-Turc et de l'Amérique nous intéressaient 2b moins que les nôtres.
Nous voyions bien, au commencement de septembre, que toutes les fleurs étaient tombées et que les pieds se desséchaient de jour en jour ; nous pensions : 30
" Il est temps de sortir les racines 1 "
Mais le parrain disait :
62 Histoire oTun Paysan,
" Chauvel nous a prévenus qu'on les sort en octobre. Au 1er octobre, nous essayerons par un pied, et s'il faut encore attendre, on attendra."
C'est ce qu'il fit le 1er octobre au matin, par un 5 temps de brouillard. Yers dix heures, maître Jean sortit de la forge ; il entra dans la cuisine, prit une pioche derrière la porte et descendit dans l'enclos.
Nous le suivions.
A la première touffe, il fit halte et donna son coup 10 de pioche. Et quand il eut enlevé la motte et que nous vîmes ces grosses pommes de terre roses tomber autour ; quand nous vîmes qu'au second, qu'au troisième coup, il en sortait autant, et que cinq ou six pieds remplissaient la moitié d'un panier, alors nous 15 nous regardâmes bien étonnés I Nous ne pouvions en croire nos yeux.
Maître Jean ne disait rien. Il fit quelques pas,
prit un autre pied au milieu du champ, et donna un
nouveau coup de pioche. Ce pied avait autant de
20 pommes de terre que les autres et de plus belles ;
c'est pourquoi le parrain s'écria :
" Je vois maintenant ce que nous avons ; il faut
que l'année prochaine, mes deux arpents sur la côte
soient plantés de ces racines ; et le reste, nous le
25 vendrons un bon prix ; ce qu'on donne pour rien
aux gens, ils le regardent aussi comme rien."
Sa femme avait ramassé les pommes de terre dans un panier ; il le prit, et nous rentrâmes à la maison.
Dans la cuisine, maître Jean me dit d'aller
30 chercher Chauvel, rentré depuis la veille au soir,
d'une longue tournée en Lorraine. Il demeurait
avec sa petite Marguerite à l'autre bout des Ba-
raques- Je courus le prévenir, et tout de suite il arriva, pensant bien que maître Jean venait de déterrer ses racines, et souriant d'avance.
Comme il entrait 'dans la cuisine, le parrain, les yeux brillants de joie, lui montra le panier au bord 5 de l'âtre, en s'écriant :
" Voilà ce qui vient de six pieds, et j'en ai déjà mis autant dans la marmite."
" Oui, c'est ça," répondit Chauvel sans paraître étonné, il c'est bien ça; je vous avais prévenu." 10
"Vous dînez avec nous, Chauvel," dit maître Jean, "nous allons les goûter; et si c'est bon, ce sera la richesse des Baraques."
4 C'est très-bon, vous pouvez me croire," fit le colporteur; "c'est surtout une très-bonne affaire 15 pour vous ; rien que sur la semence, vous gagnerez quelques centaines de livres."
" Il faut voir," s'écria maître Jean, qui ne se tenait plus de joie, u il faut voir! "
Dame Catherine venait de casser des œufs pour 20 faire une omelette au lard ; elle avait déjà dressé la grande soupière, où fumait une bonne soupe à la crème. Nicole descendit à la cave remplir la cruche de petit vin bianc d'Alsace, et puis elle remonta mettre la table. 25
Le parrain et Chauvel entrèrent dan s la salle. Ils comprenaient bien que ces racines allaient être une bonne affaire ; mais de croire qu'elles changeraient l'état du peuple, qu'elles aboliraient la famine et qu'elles feraient plus pour le genre humain que le 30 roi, les seigneurs et tous ceux qu'on élevait jusqu'aux nues, une idée pareille ne pouvait leur venir ; sur-
tout à maître Jean, qui voyait principalement son profit dans la chose, sans pourtant oublier tout à fait le reste.
"Pourvu qu'elles aient seulement le goût des 5 navets," disait-il, " je n'en demande pas plus."
" Elles sont bien meilleures. On peut les mander de mille façons," répondait Chauvel. " Vous devez bien penser que si je n'avais pas été sûr que la plante était bonne, utile pour vous et pour tout le 10 monde, je n'aurais pas mis ces pelures dans mon panier, — il est assez lourd sans cela ! — et je ne vous aurais pas conseillé d'en planter dans votre enclos."
" Sans doute ! Mais on peut pourtant dire son mot. Moi, je suis comme saint Thomas, il faut que je 15 voie, que je tâte," dit maître Jean.
Et le petit calviniste, riant en dessous, lui répondit :
" Vous avez raison ! Mais vous tâterez . . . voici que Nicole dresse la table ... ce ne sera pas long." 20 Tout était prêt.
En ce temps, les domestiques et le maître mangeaient ensemble, mais la servante et la femme du maître servaient ; elles ne s'asseyaient à table qu'après le repas.
25 Nous venions donc de nous asseoir, maître Jean et Chauvel contre le mur, d'un côté ; la petite Marguerite et moi de l'autre; on allait manger, quand le parrain s'écria :
" Hé ! voici Christophe ! " 30 C'était M. Christophe Materne, curé de Lutzelbourg, un homme grand, roux et crépu, comme tous les Materne de la montagne. Le parrain
l'avait vu passer devant nos fenêtres ; nons l'entendions déjà trépigner sur les marches dehors, pour détacher la glèbe de ses gros souliers ferrés, et presque aussitôt il entra, ses larges épaules en voûte sous la petite porte, le bréviaire sous le bras, 5 son grand bâton de houx à la main, et le tricorne râpé sur sa grosse chevelure grisonnante.
"Ah! ah!" s'écria-t-il d'une voix terriblement forte, "je vous retrouve encore ensemble, par \ «aillots ! . . . Vous complotez bien bûr de rétablir l'Edit 10 de Nantes ? "
" Hé ! Christophe, tu arrives bien," lui répondit maître Jean tout joyeux; "assieds-toi. . . . Eegarde ... je levais le couvercle de la soupière."
" C'est bon," répondit le curé d'un air de bonne 15 humeur, en accrochant son tricorne au mur et déposant son bâton près de l'horloge, " c'est bon ... je te vois venir ... tu veux m'apaiser; mais cela ne va pas, Jean ! Ce Chauvel te gâte ; il faut que je le signale au prévôt." 20
" Et qui fournira des Jean-Jacques à MM. les curés de la montagne ? " fît Chauvel avec malice.
" Taisez-vous, mauvaise langue," répondit le curé, " tous vos philosophes ne valent pas un verset de l'Évangile." 25
"Hé ! l'Evangile," s'écria le petit calviniste; "nous n'avons jamais demandé que cela, nous autres ! "
" Oui, oui," fit M. Materne, " vous êtes de braves gens . . . nous le savons, Chauvel ; mais nous connaissons aussi le dessous des cartes." 30
Puis s'adressant à Marguerite et à moi, et passant sa grande jambe entre nous deux
"Allons, mes enfants," dit-il avec douceur, " faites-moi place."
Nous nous serrions, repoussant nos assiettes à droite et à gauche. Enfin, M. le curé s'assit; et, 5 pendant qu'il mangeait sa soupe, moi sur le bout du banc, je le regardais du coin de l'œil, sans oser lever le nez de mon assiette, tellement je lui trouvais l'air terrible, avec ses grands yeux gris, sa tête crépue et ses mains de géant !
10 C'était pourtant le meilleur des hommes que ce brave curé Christophe. Au lieu de vivre tranquillement du produit de la dîme et de mettre quelque chose de côté pour ses vieux jours, comme beaucoup de ses confrères, il ne pensait qu'à travailler et à se
15 dévouer pour les autres. En hiver, il tenait luimême l'école de son village ; et, pendant les beaux jours, quand les enfants conduisaient les bêtes à la pâture, il taillait du matin au soir, dans la pierre ou le vieux chêne, des images de saints et de saintes
20 pour les paroisses qui n'avaient pas le moyen d'en acheter. On lui amenait le morceau de bois ou le bloc de pierre, et il vous renvoyait le saint Jean, la sainte Vierge ou le Père éternel.
Maître Jean et M. Materne étaient du même
25 village; c'étaient deux vieux amis, ils s'aimaient bien.
•' Hé ! dis donc, Christophe," s'écria tout à coup le parrain, qui venait d'achever sa soupe, " est-ce que tu commenceras bientôt ton école? "
30 " Oui, Jean, la semaine prochaine," répondit M. le curé. 4' C'est même pour cela que je suis en route ; je vais à Phalsbourg chercher du papier et des livres.
Histoire oVun Paysan, 57
Je pensais commencer le 20 septembre, mais il a fallu finir un s tint Pierre pour la paroisse d'Aberschwiiler, qui rebâtit son église. J'avais promis, j'ai voulu tenir ma promesse."
" Ah ! bon ! Alors, c'est pour la semaine pro- 5 chaine."
" Oui, lundi prochain, nous commencerons."
"Tu devrais bien prendre ce garçon-là," dit le parrain en me montrant; '• c'est mon filleul, le fils de Jean-Pierre Bastien. Je suis sûr qu'il appren- 10 drait de bon cœur."
En entendant cela, je devins tout rouge de plaisir, car je désirais depuis longtemps aller à l'école.
M. Christophe s'était retourné de mon côté :
" Voyons," fit-il en posant sa grosse main sur ma 15 tête, '* regarde-moi."
Je le regardai les yeux troubles.
" Comment t'appelles-tu ? "
" Michel, monsieur le curé."
" Eh bien ! Michel, tu seras le bienvenu. La 20 porte de mon école est ouverte pour tout le monde ; plus il vient d'écoliers, plus je suis content ! "
" A la bonne heure," s'écria Chauvel, " voilà ce qui s'appelle parler ! "
Et maître Jean, levant son verre, porta la santé 25 de son ami Christophe.
Ceux qui vont aujourd'hui tranquillement à l'école de leur village, et qui reçoivent en quelque sorte pour rien les leçons d'un homme instruit, honnête, et très-souvent capable de remplir une meilleure 30 place, ceux-là ne se figurent pas combien d'autres avant la Kévolution, auraient envié leur sort. Us
58 Histoire oVun Paysan,
ne se figurent pas non pins la joie d'un pauvre garçon comme moi, lorsque M. le curé voulut bien me recevoir, et que je me dis :
" Tu sauras lire, écrire ; tu ne vivras pas dans 5 l'ignorance, comme tes pauvres parents ! "
Non, ces choses, il faut les avoir senties ; il faut avoir vécu dans un temps pareil. Aussi les malheureux qui ne profitent pas d'un si grand bienfait, sont bien à plaindre ; ils sauront un jour ce que c'est de 10 traverser la vie au dur service des autres ; ils auront le temps de se repentir. Moi, j'étais en quelque sorte ébloui de mon bonheur ; j'aurais voulu courir à la maison, prévenir mon père et ma mère de ce qui m'arrivait ; je ne tenais plus en place I 15 Tout ce qui me revient encore de ce jour, c'est qu'après l'omelette, la mère Catherine apporta les pommes de terre dans une corbeille. Elles étaient cuites à l'eau, blanches, les pelures crevées ; la farine en tombait, et M. Christophe demandait en se pen- 20 cbant:
" Qu'est-ce que c'est, Jean ? D'où cela vientil?"
Le parrain nous ayant dit d'en goûter, on trouva ces racines tellement bonnes, que toute la table 25 disait:
*' Nous n'avons jamais rien mangé d'aussi bon! " M. le curé, apprenant que c'étaient là justement ces racines dont tout le pays s'était moqué, et qu'un quart d'arpent allait en donner au moins quinze sacs, 30 ne voulait pas le ci oire :
"Ce serait trop beau," disait-il; "ce n'est pas possible 1 "
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Et comme, à force de mander et de nous extasier, cela ne glissait plus, la mère Catherine vida un grand pot de lait dans une écuelle, pour nous aider. Alors les bras ne faisaient plus qu'aller et venir; tellement qu'à la fin M. Christophe dit, en posant sa 5 cuillère sur la table :
"C'est assez, Jean, c'est assez ! On serait capable de se faire du mal ; c'est trop bon I "
Nous pensions tous comme lui.
Avant de partir, M. le curé voulut voir notre 10 enclos. Il se fit expliquer la manière de cultiver les racines du Hanovre ; et quand Chauvel lui dit qu'elles venaient encore mieux dans les terrains sablonneux des montagnes, que dans les terres fortes de la plaine, il s'écria : 15
" Écoutez, Cbauvel ! En apportant ces pelures dans votre panier ; et toi, Jean, en les plantant dans ta terre, malgré les moqueries des capucins et des autres imbéciles, vous avez plus fait pour notre pays, que tous les moines des Trois-Evêchés depuis 20 des siècles. Ces racines seront le pain des pauvres ! "
Il recommanda ensuite au parrain de lui conserver de la semence, disant qu'il voulait la mettre dans son jardin, pour donner l'exemple; et qu'il fallait que, dans deux ou trois ans, la moitié du finage de 25 sa paroisse fût plantée de ces bonnes racines. Après quoi il partit pour Phalsbourg.
C'est ainsi que les pommes de terre sont venues dans notre pays. J'ai pensé que cela ferait plaisir aux paysans de l'apprendre. 30
L'année suivante, le parrain en mit dans son champ carré, sur la côte, et il en récolta plus de
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soixante sacs ; mais le bruit s'étant répandu qu'elles donnaient la lèpre, personne ne voulut en acheter, sauf Léturaier, des Baraques, et deux laboureurs de la montagne. Heureusement, l'automne d'après, la
5 nouvelle arriva dans les gazettes qu'un brave homme, nommé Parmentier, avait planté de ces racines aux environs de Paris, qu'il les avait présentées au roi, et que Sa Majesté en avait mangé ! Alors tout le monde voulut en avoir, et maître Leroux, qne la
10 grande bêtise des gens avait fâché, leur vendit «a semence très-cher.