‹ Histoire d'un regimentChapitre 106 sur 135 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le 32 e de marche à l’armée de l’Est (division Cremer).

Pendant que le 52e de ligne sauvait l’honneur à Metz, le 32e de marche était organisé à Limoges. Nous avons exposé les règles qui présidaient à ces formations, et dit qu’il n’existait, entre les deux numéros, d’autre point commun que le souci de la tradition, selon laquelle les hommes de toutes les époques se souvinrent que jamais le renom de la 32e n’avait été terni.

Le 52e de marche appartint d’abord à l’armée de la Loire (2e brigade, général Dupré; 3e division, général de brigade Peitavin; 15e corps d’armée, général de division de La Motte-Rouge), en vertu de la composition arrêtée pour le 15" corps, par le Ministre de la guerre, le 20 septembre 1870. Ce qui sera l’honneur du général de La Motte-Rouge sera d’avoir, en moins de quinze jours, organisé un corps d’armée qui a été le noyau de tous les autres.

Le 4 octobre, le 52", que commandait le lieutenant-colonel Ilocédé, fut dirigé surÉpinal, à l'effectif de 2 541 hommes, pour faire partie de l’armée des Vosges. Le 6, il se distinguait à la bataille de la burgonce, dans laquelle il perdait son colonel, mort le 9, 12 officiers et 500 hommes.

Placé alors sous les ordres du lieutenant-colonel Graziani, il prend part aux opérations dans les Vosges et dans la Haute-Saône, jusqu’au 16 novembre. Le 17, il est appelé à Gien, puis à Lyon, où il contribue à la formation de l’armée de l’Est.

IHSTOIIlE DT N H KG IME NT.

Bataillon des mobiles de la Gironde (commandant de Carayon-Latour).

( 57e de marche.

’ 1re légion des mobilisés du Rhône.

5 compagnies des chasseurs volontaires du Rhône. \ 1 compagnie de volontaires libres du Rhône.

5 batteries

l 1 armstrong de 9.

11 ne nous appartenait pas de rechercher la vérité, au milieu de toutes les polémiques qu’ont soulevées la personne et les actes du général Cremcr. Les événements de la terrible année sont encore trop près de nous pour qu’une histoire impartiale en ait été écrite. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que, dans cette division, général, officiers et soldats ont su se battre et se faire tuer. Était-il possible de faire autre chose à cette époque?

La bataille de Nuits mérite, à ce titre, d’étre citée; nous y avons également relevé d’habiles dispositions tactiques et de sages prescriptions.

Voici la part qu’y a prise le 52e de marche.

Le colonel Graziani1 commandait l’aile droite, à Concourt; il avait, avec lui, un bataillon du 52e.

Le commandant Ma fifre-Lacan, avec un bataillon, couvrait l’extrême gauche de scs avant-postes, sur le plateau de Chaux.

Le bataillon du commandant Pardieu fut placé en entier en réserve, dans le village de Chaux, à l’abri du feu des Prussiens.

La première ligne, formée de tirailleurs espacés et défilés, était très

Les soutiens étaient échelonnés en arrière, par petites fractions, et placés avec soin derrière des accidents de terrain, qui les dérobaient aux regards de l’ennemi. Ils avaient ordre, si les Allemands faiblissaient sous notre feu, de faire des retours offensifs, dès que les commandants des ailes

1. Nommé par décret de la veille. Né en 1855, chevalier de Légion d'Honnenr en Crimée, à vingt-deux ans, il est lué à trente-sept ans. C'était un vaillant et brillant chef, dont le 52“ s’honore. Son fils, lieutenant breveté, compte depuis 1880 dans ce régiment qu’un pieux souvenir lui a fait choisir.

faible.

LA 32e DEMI-BRIGADE.

le jugeraient convenable. En cas de retraite, ils devaient recueillir les tirailleurs, attendre l’ennemi à bonne portée et prendre, après quelques feux de salve, une vigoureuse offensive1.

Aussi, les Prussiens, tirant au hasard sur des hommes qu’ils ne voyaient pas, pris plusieurs fois en flanc par des compagnies dont ils ne soupçonnaient pas la présence, n’avançaient qu’avec timidité.

Malgré la supériorité de l’artillerie prussienne, nos pertes furent diminuées par la bonne disposition que prirent nos soutiens d’artillerie, établis à 400 mètres à droite et à gauche des batteries. Ils pouvaient ainsi soutenir efficacement le feu des pièces, et se porter aisément à leur secours, tout en se dérobant aux obus des batteries allemandes.

A l’aile droite, le colonel Graziani est mortellement blessé; les officiers s’empressent autour de lui et veulent le faire porter en arrière ; il refuse. Grâce à leur supériorité numérique, les Prussiens gagnaient du terrain; ils s’avançaient sur deux lignes : la première, précédée d’un épais rideau de tirailleurs, était formée de colonnes de compagnies; la deuxième, de bataillons serrés en masse. Leurs obus avaient incendié Concourt, que leur aile gauche débordait. Le colonel Graziani dirigea alors lui-même la retraite sur le château de la Berchère. Elle fut lente et exécutée par échelons, dans un ordre parfait. Ce fut dans cette marche rétrograde que le sergent-fourrier baron de Vassal-Cadilliac reçut une balle qui lui traversa l’épaule droite. Ce vaillant jeune homme n’en continua pas moins â se battre; une deuxième blessure le renversa. Cet intrépide soldat, zouave pontifical avant la guerre, était à peine remis de deux graves blessures qu’il avait reçues au combat de la Burgonce. En vertu des pouvoirs qui lui étaient conférés, le général Cremer le nomma sous-lieutenant. 11 fut le seul officier de la division qui vit confirmer par la commision législative le grade qu’il avait si bien gagné. Il n’en jouit pas longtemps, et succomba â ses blessures, peu de mois après.

Cependant, arrivé â la Berchère, le colonel Graziani renforce les points faibles, reprend pied, refoule l’ennemi par un énergique retour offensif, et meurt satisfait. Nos 18 pièces de canon, dédaignant le feu des 48 canons allemands qui tiraient sur elles sans risques, vu leur supériorité de portée, s’acharnèrent sur l’infanterie, et lui firent éprouver des pertes terribles.

A la fin de la journée, elles avaient tiré "2 800 coups de canon. Mais les

1. Le fait est assez rare, dans la guerre de 1870, pour mériter d’être signalé et recommandé à loccasion.

coffres étaient vides et l’infanterie n’avait plus de cartouches. Il n’y avait pas de munitions de réserve. N’avions-nous pas raison de dire que les soldats de ces années ne pouvaient que se faire tuer? Et ils le firent : sur un effectif de moins de 0 000 hommes, la division Cremer perdit "2 colonels, 5 chefs de bataillon; de nombreux officiers étaient blessés, I 500 hommes étaient hors de combat. Les pertes allemandes s’élevaient environ à 7 200 hommes. Werder battit en retraite sur Dijon, et Cremer sur Bcaune.

Pendant le reste de la campagne, le 32e de marche, commandé par le lieutenant-colonel Reboulet, compte toujours à la division Cremer, qui forme l’extrême aile gauche de l’armée Bourbaki.

Dans les trois journées des 15, 16 et 17 janvier 1871, la division s’était battue cinq fois : trois fois le jour, et deux fois la nuit.

Dans la nuit du 14 au 15, le départ eut lieu à deux heures du matin. Une dangereuse marche de flanc s’exécuta en présence de l’ennemi, par des chemins de traverse mal entretenus; les hommes suivaient à grand’peine par deux; à chaque instant, la compagnie du génie abattait les haies, comblait les fossés, ouvrait des passages à l’artillerie'. Chacune des batteries, espacées dans la colonne, occupait, à son tour, une série de positions d’où elle tirait sur le village de Chenebiers, occupé par les Allemands. Des tirailleurs protégeaient le flanc gauche.

Les troupes passent la nuit du 15 au 16 derrière les faisceaux, feux éteints. Cremer a prescrit, en cas d’attaque, de marcher à la baïonnette, sans tirer, le tir de nuit étant incertain, et dangereux pour les camarades plus que pour l’ennemi.

Le 16, nous gardons nos positions. Dans la nuit, vers deux heures du matin, les Prussiens font, avec leurs réserves, un vigoureux retour offensif. Le bataillon du commandant Pardieu était aux avant-postes. Son énergique résistance donne le temps au 57e de le secourir, et les Prussiens sont repoussés, après trois heures d’un combat de nuit. Le commandant Pardieu fut tué.

Au jour, le bataillon Maffre-Lacan, très habilement disposé en grand’gardes qui couvraient la droite et les derrières de la division, laisse approcher du bois qu’il occupait l’ennemi enhardi par le silence qu’observaient nos troupes, et, à bout portant, l’accueille par des fenx de salve. Les Prussiens reculent en désordre, les renforts arrivent et déterminent la retraite de l’ennemi.

1. Il y a toujours avantage, quand on le peut, à prendre les grandes routes.

LA 32e DEMI-BRIGADE.

au combat. En trois jours, la division avait perdu environ 1 000 à 1100 hommes. Elle avait plus souffert encore de la faim et du froid que du feu de l’ennemi. Ce fut là le commencement de ces privations et de ces souffrances que nos soldats devaient endurer, sans murmures, jusqu’à leur entrée en Suisse. En six semaines, la division Cremer, dont

l’effectif ne s’éleva jamais à 11 000 hommes, avait perdu S7 officiers et 5 800 hommes de troupe.

On sait par quelle suite de revers notre pauvre armée fut rejetée dans le Jura. Le général Clinchant, le commandant en chef de la dernière heure, s’évertuait à ramener ses troupes vers Lyon, en se glissant le long de la frontière suisse; mais l’armistice, qu’on croyait général pour toutes les armées de terre et de mer, suspendit fort mal à propos ce mouvement, et, quand on sut l’inexplicable exception qui frappait les départements de l’Est, il était trop tard pour se remettre en marche. Ce fut alors que

le général Clinchant, ne voulant livrer à l’ennemi ni un homme, ni un canon, demanda asile à la neutralité suisse.

On ne sait pas assez ce que cette nation amie a fait pour nos blessés, nos malades, et ces 85 000 hommes de l’année de l’Est, exténués par toutes les souffrances. Elle nous les a rendus vivants et sains, après deux mois de large hospitalité. Ce sont là des services qu’il ne faut pas oublier, et qui doivent nous inspirer la plus vive gratitude. Il n’est pas sans utilité de marquer, en opposition, l’indigne conduite de paysans français, qui, dans plusieurs pays de France, furent très durs pour nos troupes. Des soldats affamés prièrent l’aubergiste d’un hameau de leur prêter une marmite pour faire leur soupe; l’aubergiste leur demanda cinq sous. On fit payer 5 francs, 10 kilogrammes de paille, et les hommes étaient dans la neige, par 15 degrés de froid, depuis trois jours! 1 500 hommes de notre division eurent un ou plusieurs membres gelés, dans une seule nuit. Combien navrants sont les détails de cette retraite!

L’entrée en Suisse se fit, le 1er février, par un chemin frayé entre deux murs de neige; chaque homme, en entrant, jetait sa cartouchière et ses armes sur le bord de la route, où elles formèrent pendant plusieurs jours un épaulement de deux mètres de haut. Le défilé continua sans interruption pendant quarante-huit heures.

Nos soldats du 52e, qui avaient eu l’honneur de soutenir vigoureusement la retraite, à l’extrême arrière-garde, franchirent la frontière le 2.

« Leur entrée, écrit un Suisse, se fit en bon ordre; ils marchaient d’un pas martial et nerveux; le sac droit, la tente-abri pliée régulièrement; à leurs rangs, les officiers étaient sérieux et dignes. Mais les autres, mais la foule!

« Qu’on se figure une masse débandée, s’engouffrant dans tous les passages praticables; des régiments disloqués n’ayant plus ni drapeau, ni chefs; les officiers marchant en sabots, en pantoufles, au milieu des soldats, sans chaussures, qui déchiraient des pans d’habit pour emmailloter leurs pieds gelés. Ils se traînaient, à jeun, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux; tous confondus, dragons, lanciers, spahis, turcos et zouaves, mobiles et francs-tireurs, grands manteaux rouges ou blancs, cabans marrons, pantalons garance, vareuses bleues, toutes les coiffures, depuis le fez arabe jusqu’au béret béarnais, tous les dialectes, les accentsde France, depuis le vieil idiome de l'Armorique jusqu’aux cris stridentsde l’Atlas : un tumulte de langues, de couleurs et de misères.

« Les traînards surtout serraient le cœur, ceux dont les pieds enflés

avaient refuse le service, et qui, ralentissant le pas, étaient restés en arrière, tandis que les autres allaient toujours et que l’armée entière s’éloignait à perte de vue. Décharnés, tremblant de fièvre, les yeux enfoncés et ternes, ils marchaient encore d’un mouvement machinal, sans savoir où ils allaient; ils regardaient, mais sans voir; ils se laissaient abattre par l’ennemi qui, de loin, par derrière, jusqu’à la dernière heure, sans un éclair de pitié, tirait sur eux; les obus partant de batteries invisibles passaient par-dessus la montagne, et venaient éclater sur la route. Ainsi défilait cette lugubre procession de corps inertes, avec la stupeur et l’égoïsme du désespoir, abandonnant leurs morts, leurs mourants, s’abandonnant eux-mêmes, refusant parfois la vie que nous venions leur rendre, nous disant, quand nous leur tendions une gourde : « Laissez-moi tranquille. — Mais que voulez-vous donc? — Je veux mourir! »

Dès la première heure, pendant ce défilé lamentable, la foule bordait les routes, offrant du pain, du vin, des tasses de soupe : la population ouvrait toutes ses portes. 11 y aurait des volumes de traits touchants à citer. Ici, c’est une vieille blanchisseuse livrant son unique chambre à six hommes, et passant la nuit dans sa cuisine, à laver et à sécher leur linge pour le lendemain. Là, c’est une pauvre femme qui rencontre, étendu sur la route, un blessé dont les pieds gelés sont nus; elle ôte ses souliers et ses bas et les lui donne, puis se remet en chemin nu-pieds dans la neige. Toutes les classes, les castes, les partis coururent ensemble aux internés. Tandis que les hommes traversaient les rues, des bottes de paille sur le dos, les femmes du monde, agenouillées devant ceux qui avaient le plus souffert de la marche, lavaient leurs pieds gelés, meurtris, saignants. »

Aussi, quelle gratitude! Partout nos soldats se montrèrent doux, bons et reconnaissants. Le Conseil fédéral s’est fait un devoir, dans une lettre adressée au général Clinchant, de rendre hommage à la bonne conduite qui n’a cessé de régner parmi les officiers et les soldats de l’armée pendant son internement en Suisse. Pendant l’incendie de l’arsenal de Morges, où l’explosion des caissons tue trente soldats du 52e de marche et en blesse quatorze, les autres opèrent le dangereux sauvetage des munitions , et dix d’entre eux méritèrent d’être cités à l’ordre du jour pour leur dévouement.

Aussi, après deux mois passés ensemble, dans l’intimité de la vie de famille, les prisonniers et leurs gardiens se sont quittés les larmes aux yeux comme de vieux amis.

Dans la succession des tableaux détachés de notre histoire, ce bel

exemple de charité devait trouver sa place. Il mérite de notre part une pensée de reconnaissance, et volontiers nous disons avec le poète :

Salut! petite terre,

Grande de bonté,

Qui rends si douce et si chère L’hospitalité.

Va! la France a la mémoire De ces jours de deuil,

Où la défaite sans gloire, Brisait notre orgueil;

Où, fuyant, vaincus débiles, Un puissant vainqueur,

Tu nous as ouvert tes villes, Tes bras et ton cœur.

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