FÉVRIER 1796-24 PLUVIOSE AN IV
Jusqu'à présent, vous n'avez fait que la guerre de montagne et pris part à des affaires de postes seulement, très meurtrières à la vérité, et où la bravoure, l’activité, l’agilité du soldat français ont vaincu les obstacles de la nature et de l’art. Il s’agissait de multiplier les points d’attaque sur les flancs et les derrières de l’ennemi.
Mais le théâtre de la guerre va changer, nous allons déboucher dans des plaines. Dans la guerre de montagne, l’ordre habituel de balaillc n’était point déterminé : tantôt l’on se formait sur 2 rangs, tantôt sur 5, quelquefois sur un. La guerre de plaine exige des mesures et un ordre de bataille plus uniformes.
L’infanterie de ligne sera toujours formée sur 5 rangs, les officiers, sous-officiers placés conformément à l’ordonnance. J’en excepte pourtant le cas où une troupe aurait à défendre un retranchement ou une hauteur, un escarpement ou un fossé, qui la réduirait purement à la défensive.
L’infanterie de ligne pourrait être alors formée sur 2 rangs; alors, les deux tiers du corps seraient chargés de la défense immédiale de ces retranchements, hauteurs escarpements ou fossés, en éloignant par le feu le plus nourri et le plus meurtrier, l’approche de l’ennemi; l’aulre tiers serait placé en réserve pour porter des secours où besoin serait.
L’infanterie légère est habituellement sur 2 rangs et combat principalement par le feu; elle se meut avec agilité, quelquefois sans ordre et éparpillée, inquiète l’ennemi sur ses flancs et scs derrières. Donc, moins de profondeur que l’infanterie de ligne, destinée à agir principalement par son impulsion, et à combattre son ennemi à la baïonnette.
Il ne faut pas conclure de ces instructions que l’ordre de bataille soit celui qui convient pour l’ordre d’attaque.
Il s’agit de prescrire une manière d’attaquer qui favorise votre courage et votre impétuosité, qui vous débarrasse des difficultés d’une marche en avant, en observant un alignement très difficile à conserver, quand le front est très étendu, et qui enfin ôte toute crainte d’être renversé par une charge de cavalerie.
EXEMPLE. — ATTAQUE DE FRONT POUR UNE DIVISION. (4e DEMI-BRIGADE DE LIGNE ET lre LÉGÈRE.)
A. — 5 bataillons d’infanterie légère en avant sur deux rangs, les files à 2 ou 5 pas, les bataillons couvrant le front des 12 bataillons de la division et masquant scs mouvements.
B. — Au moment de l’attaque, les 12 bataillons déployés en front de bandière , à un signal convenu, se ploieraient en colonnes par bataillon (d’où 12 petites colonnes sur une même ligne), la colonne étant composée de quatre divisions d’égale force, chaque division à 5 pas de la précédente; la profondeur est de 12 pas pour une colonne. Intervalle entre 2 colonnes : un front de bataillon, s’il était déployé sur 5 hommes de hauteur.
C. — Au signal de l'attaque, les bataillons légers, à 150 pas du front des colonnes, marchent en avant et font un feu soutenu. Les 12 colonnes suivent au pas de manœuvre. A 50 pas du front ennemi, l’infanterie légère s’arrête; si l’ennemi tient ferme, elle redouble son feu.
D. — Les colonnes, serrées en masse par divisions, prendront le pas décharge. La première division croise la baïonnette et les trois autres ont les armes hautes; toutes doublent le pas, conservent leur ordre de profondeur, passent à travers l’infanterie légère, qui viendra se placer par pelotons dans les intervalles, et se précipitent à la baïonnettte sur la ligne ennemie. Une fois celle ligne rompue, l’infanterie légère, éparpillée en tirailleurs, la poursuit : les colonnes suivront et soutiendront l'infanterie légère, formées toujours en masse, et conservant imperturbablement cet ordre redoutable, pour se préparer à enfoncer de nouveau l’ennemi, s’il parvenait à se rallier et à opposer un nouveau front.
E. — Colonne attaquée par la cavalerie.
Faire balte, fournir une colonne sans intervalles, les officiers en serre-files derrière leurs divisions respectives, et faire face des quatre côtés. Le 1er rang croisera la baïonnette, mais ne se dégarnira de son feu que lorsqu’il pourra tirer à bout portant ; le second et le troisième rang exécuteront alors un feu de file* sur la cavalerie ennemie.
L’expérience m’ayant appris que le désordre se produit toujours à la queue d’une colonne, le chef de bataillon et l’adjudant sous officier se tiendront toujours à portée de la queue de la colonne pour la contenir et la forcer à suivre la tète. L'adjudant-major suffit au reste pour conduire la colonne et lui indiquer la direction.
Pour ce qui est des grenadiers, j’estime qu'au jour de bataille, il serait à propos de réunir les 12 compagnies de la division (5 pour le régiment), et d’en former un ou deux bataillons, commandés par un adjudant-général ou un chef de brigade capable.
Ces grenadiers seront placés en réserve, ou sur les flancs de l’attaque, ou pour protéger l’artillerie ou donner un coup de collier.
Nota. — Les hommes étant sur 5 rangs, comme il y a 4 divisions, cela fait douze hommes de profondeur, et une profondeur totale d’une vingtaine de pas.
Observations générales. — On ne se délivre du canon ennemi qu’en marchant sur lui. Exemple : l’attaque commencera à 500 toises1 2; le feu de l’artillerie de campagne n’est guère sensible qu’à 400 toises*; vous aurez donc parcouru, en dix minutes l’espace qui vous sépare de i’ennemi, vous aurez peu de feu à essuyer de sa part, jusqu’au moment où vous pourrez le serrer de près avec la baïonnette et où l’affaire sera à peu près terminée.
Cas particuliers . — Le terrain ou les circonstances peuvent empêcher de former la colonne. Alors :
1° Colonne d’une demi-brigade, même de deux si c’est nécessaire, mais l’attaque des colonnes sera toujours précédée d’une ligne de tirailleurs qui la favorise.
1, C’est le feu de rangs ou notre feu à volonté’actuel.