‹ Histoire d'un sous-maîtreChapitre 8 sur 8 · SENTINELLE PERDUE · texte numérisé non relu

SENTINELLE PERDUE

Ils étaient trente mille entre Nice et Savone, Au milieu des rochers que Mont-Albo couronne 5 Vainqueurs à Loano, décimés par la faim, La poudre leur, manquait, les souliers et le pain.

Une nuit, à cette heure où le silence arrive,

Quand des gardes du camp retentit le qui-vive,

Quand le chant du clairon pour la dernière fois

Eveille les échos endormis dans les bois.

Et que tout bruit s'éteint dans l'immense étendue,

A cette heure, un soldat, sentinelle perdue,

L^arme au bras, Pœil rêveur, embrassant du regard

Les feux de l'ennemi dispersés au hasard, -

Songeait à la patrie!... Et par delà les cimes

Que la lune argentait au revers des abîmes,

Il lui semblait gravir, sur les flancs d'un coteau,

Le sentier qui jadis le menait au hameau;

278 La Sentinelle perdue.

Puis, arrivant soudain au seuil d'une chaumière^

Il voyait deux vieillards, assis à la lumière

D'un foyer tremblotant dans le sombre réduit;

Et tocK deux s'oubliaient au milieu de la nuit.

Tous deux, le front penché, poursuivaient ce long rêve

Qu'on appelle la vie, et que la mort achève |

Et la femme disait : « Voici bientôt un an Qu'il n'est plus arrivé de nouvelles de Jean. Nous a-t-il oubliés? Que fait-il à cette heure? Dois-je encore espérer, ou faut-41 que je meure Sans revoir mon enfant? Les fiches sont heuretix. Us gardent des enfants qui leur ferment les yeux! Les pauvres, délaissée, meurent dans la souffrances^.- n

Et l'homme répondait après un long silence :

« Femme, pour être juste, il faut se souvenir!

Tu gémis de ton sort, tu devrais le bémr.

Quand je suivais mes bœufs, en sillonnant la plaine.

Par la {^uie et les vents, respirant avec peine.

Et que je me disais : « Arrive la moisson;

(( Pour l'avoir, il faudra payer une rançon.

« Le moine et le seigneur sont makres de nos terre»;

« Le vin, l'huile, le blé, la gerbe que vjt serres,

(( Le sillon que ta main féconde avec amour,

« L^herbe qui sur ta feux se penche tout le jour,

« L'arbre, le fruit, la fleur, et toi-même et ta kxEoat,

ta Sentinelle perdue, ^jç

« Le se^neur y pnécend^ le moine les récUine I « Toi^ m n'es rkn! Tu n^es qu'un màtnuUy un yilaia; (( Ton loc^ c^es£ le travail, ec le mépris ton g^ia, a Dieu lui-même le' veuc ! Dès avant leur naissance, (( Il donne aux uns la xrharge, auj( ^unres la puissance. »

« Alors, les reins courbés, )e sentais la jsueur

Descendre lentement de mon front sur mon cœur.

Et le soir, en rentrant dans ma pauvre chaumière.

Quand Tenfam accourait et me criait : Mon père!

Quand il me souriait et me tendait les bras.

Tout mon corps frissonnait, je me disais tout bas :

« Pauvre enfant, tu seras une bête de somme,

« Ton père est un manant, il n'a pu faire un homme! »

Ces temps sont loin de nous. A force de souffrir,

Le peuple s'est levé pour vaincre ou pour mourir.

Il a brisé ses fers. Une France nouvelle,

La France d&s manants a chassé devant elle

Les maîtres, les valets, les moines et les rois ;

Elle a fondé pour tous l'égalité des^ droits.

Et tu gémis !... Ton sort te paraît misérable !

Femme, écoute... Avant tout, il faut être équitable :

C'est nous, ce sont nos droits que le peuple défend.

Bien d'autres, comme nous, ont là-bas leur enfant.

Celui qui ne sait pas faire de sacrifice,

Qu'il reprenne son joug, et que Dieu le n^audisse !

Car c'est la folle avoine, avide de terrain,

Qui profite de tout et ne rend pas up gfjùn. w

28o La Sentinelle perdue,

« Oui, dit la femme, un an !... Depuis toute une année,

Je suis là, misérable, infirme, abandonnée...

Lui, peut-être il est mort, sans amis, sans secours.

Mon pauvre enfant y mon fils !... ma vie et mes amours,

Que je portais aux champs en remuant la terre.

Pour le voir et lui rire, et qui me disait : « Mère,

« Lorsque je serai grand, je piocherai pour deux;

« Tu ne feras "plus rien, nous serons bien heureux!

« Mère, repose-toi. Laisse, que je t'embrasse ! »

Il m'essuyait le front, et je n'étais plus lasse.

Et le soir il voulait porter seul les boyaux.

« Je suis fort! » disait-il, courbant son petit dos.

Ah ! c'était le bon temps ! Que me faisaient la peine.

Les chagrins, les soucis que la misère amène.

Le moine et le seigneur qui nous prenaient le pain,

La souffrance du jour, la peur du lendemain?...

Le mépris des valets , notre cœur le surmonte ;

C'est pour mon pauvre enfant que je buvais la honte !

La honte et les chagrins sont bientôt effacés.

Je le voyais grandir, n'était-ce pas assez?

Il prenait de la force, et les gens du village

Aux luttes de Saint-Jean admiraient son courage.

Ils disaient en riant : « Jeanne, réjouis-toi,

(( La fille du bailli va couronner le roi... ))

Comme tout me revient ! Mon Dieu, quelle souffrance ! »

« Nous devons, dit le vieux, notre sang à la France. C'est notre mère à tous ; elle a bâti sur nous

La Sentinelle perdue, 281

Sa force et sa grandeur, dont le monde est jaloux. Les nobles autrefois allaient seuls à la guerre ; Aujourd'hui je suis noble, et je défends ma terre. Aurais-je moins de cœur qu'un prince ou qu'un baron? Ne serais-je Français et libre que de nom?

Faudra- t-il envoyer un duc pour me défendre? La servitude alors ne peut se faire attendre; Celui qui me défend est déjà mon seigneur, Il prouve assez son droit en montrant plus de cœur. Grâce à Dieu, nous valons toute cette noblesse ; * Mon fils combat pour moi, je n'ai point de vieillesse. Je me retrouve en lui, je suis aux premiers rangs ; Je frappe avec son bras les soutiens des tyrans. Gémis, si tu le veux, cesse de te contraindre ! , . , Mais Jean fait son devoir, je ne saurais te plaindre S'il pouvait oublier ce qu'il doit au, pays, S'il reculait jamais devant nos ennemis.

S'il désertait nos droits,- s'il reniait ses pères. Alors je verserais des larmes bien amèrès...

Je serais dégradé ! — Mais c'est trop discourir. Le vieux sang du vilain ne peut se démentir. »

Ainsi passait le rêve, et sur la plaine immense Le soldat écoutait au milieu du silence :

Tout se taisait au loin ; le ciel profond et pur Reposait sur les monts sa coupole d'azur ; Les chevaux au piquet hennissaient d'un ton grêle, Et le cri prolongé : « Garde à toi, sentinelle ! »

282 La Sentinelle perdue.

S'étendait dans la nuit comme un dernier soupir De la brise qui tombe et semble s'assoupir.

Mais autour de ces feux où se gardait l'armée.

Sous Téclair de la flamme et la pâle fumée.

Combien d'autres rêvaient, endormis sur leurs sacs,

Ou debout et pensifs dans Tombre des bivacs l

£t combien revoyaient au beau pays de France

Le chaume verdoyant où notre cœur s'élance,

La îuellc où de loin on entend aboyer

L'ami de la maison, le vieux chien du foyer,

La porte et soji loquet, la petite fenêtre

Qu'ombrage le vieux lierre, — où s'incline peut-être

La grand'mére tremblante, appelant du regard

L'enfant qu'il faut bénir, et qui viendra trop tard !

Combien d'autres perdus dans un rêve plus sombre,

De ces temps malheureux voyaient repasser l'ombre,

Où, durant leuj" jeunesse, éveillés un matin.

Ils avaient entendu bourdonner le tocsin

Sur la plaine et les monts, de village en village.

Comme on entend la nuit s'élever un orage! |

Les Prussiens arrivaient !,.. On entendait des cris : I

« Aux armes, citoyens, il faut sauver Paris I »

Et Ton voyait courir, comme des fourmilières. Les manants, les vilains sortant de leurs tanière§, La hache sur l'épaule, et brandissant leurs fauit A la rouge lueur des couvencs, des château^ I

La Sentinelle perdue, 283

Quel temps ! quelle misère! et depuis que d'alarmes!...

Les Bretons soulevés, le pays tout en armes ; ,

L'Europe qui sur nous épuise ses soldats ;

La tribune qui tonne au milieu des combats;

La patrie en danger et la guerre civile

Qui margue les suspects, poursuit, condamne, exile.

Immole à la vengeance, et non pas au devoir,

Les partis tour à tour renversés du pouvoir !

Que de crimes commis au- nom de la justice l

Que d'esprits éminents dévoués au supplice !

Tout saigne et se confond dans un vaste tombeau ;

Le cœur de la patrie est aux mains du bourreau !

Il le fallait, hélas ! Le soc impitoyable, En creusant son sillon, enterre dans le sable L'ivraie et le bon grain, le chardon et la fleur : Tout, périt pour renaître ou plus grand ou meilleur ! Ne plaignons pas le sort du juste qui succombe, Sa force et sa vertu renaissent de la tombe.r C'est au prix de son sang que la postérité Dbit recueillir un jour la sainte liberté.

Cela suffit. Qu'importe où sa cendre repose?

Il est beau de mourir pour une juste cause.

Le reste n'est qu'un songe, et c'est avoir vécu Que d'affirmer le droite même en tombant vaincu.

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