‹ Histoire d'une collaboration: Alexandre Dumas et Auguste Maquet; documents inéditsChapitre 3 sur 30 · A MADAME V · texte numérisé non relu

A MADAME V

Quand de ce long amour que vous nie promettez Le flambeau s'éteindra dans vos mains infidèles, N'en foulez point aux pieds les pâles étincelles. Yen jelez pas au vent les débris insnltés.

L'oubli fait une tache aux cœurs comme les nôtres, Et l'on n'est pas heureux pour avoir effacé Les quelques souvenirs de son bonheur passé. N'oubliez pas mon nom quand vous en saurez d'autres.

Si vous avez aimé le prononcer tout bas, S'il vous touchait au cœur, s'il charmait ri ille,

Ce nom qui maintenant en sursaut vous réveille, N'osez dire j Je oe le connais pas.

\ n Qom peut consoler sur sa funèbre couche Le mourant qui n'a plus de rêve ni d'espoir. Plus doux qu'aux lis blessés n'esl la brise du soir, Ce Qom le rafraîchit en effleurant sa bouche.

Et l'ange qui conduit les âmes devant Dieu Dépose la rigueur de son visage austère Pour celles qui longtemps aimèrent sur la terre Et qui mêlaient un nom à leur dernier adieu.

Auguste Maquet envisage l'avenir avec la belle passion du jeune homme qui vit dans les rêves dorés de quelque paradou, lorsqu'il trouve tout à coup dressé devant lui un homme grave qui a l'expérience de la vie : c'est son père. — Quoi ! des vers ! de la littérature ! viande creuse, mon enfant. Choisis : ou bien tu suivras la carrière du professorat, ou tu te débrouilleras seul dans la vie ; ne compte plus sur ta famille. Tu auras seulement ta place à la table quand tu viendras. C'est dit.

Maquet était trop fier pour se soumettre à l'ultimatum paternel; il avait dix-sept ans, il donnait quelques répétitions : il ne réclama jamais sa place à la table familiale. Il mit une sorte de point d'honneur à se tirer d'affaire par ses seuls moyens. Ce qui lui fait écrire dans ses notes :

Et les travaux héroïques pour gagner le pain

quotidien sans demander un sou à personne — et les amours. Les rêves — la liberté — la vie à pleins poumons. — Homme du monde par-dessus le marché — Ch. Lenormant. Mm" Récamier — la musique des Italiens — Et la Bibliothèque royale — Grisi, Rubini, Lablache.

Ah! ces dernières lignes! Ce qu'elles laissent entrevoir de gros sacrifiées ! Il fallait bien « représenter » pour aller chez Mme Récamier, aux Italiens... Il fallait se priver du nécessaire pour payer le superflu indispensable au jeune homme qui veut faire figure dans le monde des arts' et des lettres. Mais au moins cette vie de restrictions avait des compensations. Lancé dans les cénacles littéraires, on pouvait conserver de chaudes amitiés, échanger des aveux, confier ses espérances et ses découragements à de jeunes audacieux qui épousent es mêmes illusions, se leurrent des mêmes rêves et nourrissent l'espoir de « remuer un monde ».

La lettre suivante de Théophile Gautier nous révèle le caractère de toute une époque :

HISTOIRE D'UNE COLLABORATION l3

Auguste Maquet, chez M. Riaut, propriétaire à Brunoy Seine-et-Oise.

Je suis frappe de stérilité. Pas une idée dans celte pauvre tète, comme tu l'as dit dans certaine pièce. Parisina est restée en plan et je ne serai pas de longtemps capable d'écrire en vers ni même en prose. Je vis de la manière la plus stupide ou plutôt, je ne vis pas, je végète. Avec cela il pleut. — De la boue sous les pieds, sur la tête un ciel terne comme un œil d'ivrogne, le moyen de faire quelque chose ? — Oh ! poésie, bonsoir. — Depuis que tu es à Brunoy, j'ai rimé en\iron une vingtaine de vers élégiaques, plais à vomir dessus. Aussi tu ne les verras pas. Quedeviens-lu là-bas, toi ? Rien, probablement. Comme moi ici. — N'est-ce pas que c'est pitié, quand on se sent de la force à remuer un monde, que d'être réduits à rester là, comme des crapauds sous des pierres ou des vieilles femmes au coin du feu. C'est vraiment bien la peine d'avoir une âme et des bras!

Adieu, frère.

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