LE ROMAN LE PLUS CÉLÈBRE DE L'ÉPOQUE
En i8445 il se produisit un grand événement. On en parlait partout et dans tous les mondes. Des annonces s'étalaient dans toutes les librairies. C'était l'apparition des Trois Mousquetaires ; un roman ! Mais quel roman ! Il passionnait la foule. Les années n'avaient pas affaibli sa vogue et on lui prédisait une long-évité qui dure toujours.
Les Trois Mousquetaires ornaient toutes les bibliothèques. Ils étaienttoujoursdéfraîchisparce qu'ils étaient trop feuilletés. Je me rappelle à ce propos une visite que je fis à Meilhac qui souffrait atrocement de rhumatismes : « Ah ! mon ami, me
dit-il, j'ai un médecin qui vient tous les jours, qui me donne consciencieusement des drogues dont il n'épuise pas les variétés. .bx les prends. Résultai nul. Un beau jour, je me levai, j'allai à ma bibliothèque. Je saisis un volume, je le lui présentai et je lui dis : «. Tenez, voilà le seul de qui me soulage mieux <pie tous vos médicaments. Je lis cinquante pages, cent pages... j'oublie mon mal. — C'étaient Les Trois Mousquetaires. Avoue/ (pie c'est une consultation moins coûteuse... et plus efficace.»
•le l'ai lu ce roman, dans ma jeunesse, je l'ai relu quarante ans après, quoi qu'il me lui resté gravé dans l'esprit ; mais j'étais guidé par un sentiment de curiosité; je voulais savoir si uns impressions, si vives autrefois, n'auraient pas été altérées par le temps, si elles ne s'étaient pas affaiblies avec la réflexion et avec l'âge. J'avais emporté mes Mousquetaires pendant des vacances au bord du lae de Genève, et. je passai deux on trois journées à les relire avec la même intensité d'intérêt, avec le même agrément, la même allégresse, sinon avec la même ingénuité,
sans pouvoir me détacher des aventures de ces héros; et j'admirais cette verve, cette fertilité d'invention, cette variété d'intrigues. Je ne connaissais pas alors la genèse de ce roman, car ce roman a une histoire que je veux conter aux lecteurs à l'aide de documents irréfutables.
Après avoir eu la bonne fortune que son Bonhomme Bavât fût adopté par Dumas, Maquet, tout fier de celte première victoire, avait voulu poursuivre ses avantages; il écrivit, en i84i, Sylvandire, Il était tout naturel qu'il s'adressât à Dumas, qui lui avait fait un si bon accueil ; il lui remit son nouvel ouvrage, et Dumas, toujours généreux, accepta cette paternité nouvelle et inscrivit son nom seul sur la couverture. Maquet n'en prit pas ombrage. C'était pour lui une sorte d'entraînement, une occasion favorable de poursuivre ses relations avec Dumas et de les rendre ainsi plus étroites.
Après tout, il avait jusqu'alors travaillé seul, il n'y avait donc pas, à proprement parler, de collaboration; il se bornait à apporter sa copie à Dumas, qui la manipulait à son gré, sans
entente, sans échange d'idées; Maquet se serait bien gardé d'intervenir, tant il avait de respect et d'admiration pour le maître, tant il était heureux de voir que chacune de ses œuvres était favorablement accueillie. N'était-ce pas pour lui une sorte de brevet de capacité qui pouvait lui créer des droits pour l'avenir? Aussi quel stimulant pour lui, quelle exhortation à la persévérance ! Quel âpre désir de découvrir quelque sujet nouveau! Quelle jouissance d'exercer son industrie de chercheur! et surtout quelle heureuse bonne fortune s'il pouvait, toujours sans consulter Dumas, apporter quelque œuvre nouvelle! Mais une œuvre plus considérable, plus retentissante. Il avait déniché les Mémoires <!<• M. d'Artagnan, à peu près inconnus à cette époque.
La bonne aubaine ! Il se passionne aussitôt pour le sujet, pour son héros, pour ses héros. Notons incidemment que l'un d'eux, Porthos, est campé d'après le portrait de l'aïeul de Maquet. On a dit souvent que Porthos c'était Alexandre Dumas; non, c'était L'aïeul de Maquet; la force
herculéenne, la carrure, la bonhomie sont peintes d'après les récits que Maquet, tout jeune, a recueillis de ses parents.
Maquet, plein d'ardeur, écrit sans répit ; les feuillets s'accumulent, il est déjà en possession de plusieurs volumes, et il va porter son trophée à Dumas.
Dans une lettre qu'il adresse à Paul Lacroix, je lis ce passage qui précise la date de la collaboration véritable avec Dumas : « Nous avons fait ensemble Les Trois Mousquetaires, dont les premiers volumes furent écrits par moi, sans plan arrêté entre nous, d'après le premier volume des Mémoires de d'Artagnan. »
Dumas est en possession d'un grand roman de cape et d'épée; il l'adopte d'enthousiasme, comme il a adopté Le Bonhomme Bnvat et Si/lvandire.
Maquet possède admirablement son sujet. Il déclare expressément, dans ses notes, avoir fait les premiers volumes. Dans une liste de ses manuscrits, on lit ces lignes :
Manuscrit de la fin des Mousquetaires, mon premier travail — à moi seul.
Or nous avons fait la comparaison de ce premier travail avec le texte imprimé; il en résulte qu'à part quelques phrases modifiées ou interverties et quelques courts développements, le texte imprimé est conforme au manuscrit de Maquet.
Nous donnons un des plus curieux chapitres des Mousquetaires. Le lecteur pourra lui-même faire la comparaison entre le texte imprim le texte de Maquet, que nous mettons en ilaliques :
L'EXÉGl TION L'EXÊCl TION
11 était minuit à peu In Oois épais bordait la
près; la lune, échancrée route jusqu'à la rivière et
par la décroissance et en- s'étendait en Juins sur la
dantée ]>ar les der- rive extérieure.
nières traces de l'oraj On voyait la masse noire
se levail derrière la petite 'des arbres se profiler sur
ville d'Armentières, qui un ciel orageux envahi
découpait sur sa lueur par de '/ras nuages cui-
blafarde la silhouette om vrés qui faisaient une <s
fac-similé d'une page des Mousquetaires écrite
PAR AUGUSTE MAOUET
Cè+ôt*fB** ** £f~j*c*<i- cfi^t**éf*-
bre de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d'étain fondu; tandisque sur l'autre rive on voyait la niasse noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrée qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. A gauche s'élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette t'a i - Bail entendre un cri aigu, périodique et monotone.
Çà et là, dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lu gulne cortège, apparaissaient quelques ai bi es i>as et t rapus, qui semblaient
pèce de crépuscule au milieu de la nuit.
Les eaux roulaient lentetnent, refl 'étant cette lueur blafarde >/ui tombait du ciel.
La rive ultérieure s'étendait immensément à l'horizon, avec lequel elle allait se confondre, assombrissant à mesure sa pente insensible ; çà et là, de loin, apparaissaient quel- (jues arbres bas et trapus, nains difformes, <[ui semblaient accroupis dans la plaine pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair couvrait l'horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l'eau en deux parties. Pas un souffle de venl ne glissait dans l'atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature, le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d'énergie.
Deux valets entraînaient milady, qu'ils tenaient chacun par un bras ; le bourreau marchait par
De temps à autre, un large éclair ouvrait le nuage dans toute sa longueur et coupait comme un effrayant cimeterre le ciel et l'eau en deux parts.
Pas un souffle de vent ; un silence de mort écrasait toute la nature. Le sol était glissant d'une pluie récente, et les herbes ranimées jetaient leurs parfums avec plus d'énergie.
Milady, entraînée par deux valets, fut amenée au bord de la rivière. Sa bouche était muette, mais
derrière, et lord de Winter, d'Artagnan, Athos. Por- 1 1 h >s et .Vramis marchaient derrière le bourreau.
Planche t et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisit milady du côte la rivière. Sa bouche était muette ; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu'elle regardait.
Comme elle se trouva il de quelq q axant,
elle dit aux valets :
— M\\\o pistoles à chacun de Mais si nous pro-
/. ma fuite ; mai Mais me livrez à VOS
maîtres, j'ai ici près des vengeurs qui vous feront r cher ma mort.
'ii imaud hésitait, Mous-
ses yeux parlaient avec une inexprimable éloquence.
Elle suppliait tour à tour chacun de ceux quelle regardait.
Elle dit, en chemin, aux
raids :
— J'ai cinq cents pistoles à nous donner si vous protégez ma fuite, mais si nms me livrez à vos maîtres, j'ai ici même des vengeurs, vous sere: tous mis à mort.
G r imaud hésitait, Mous-
quelon tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la Yoix de milady, s'approcha vivement ; lord de Winter en fit autant.
— Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrives au bord de L'eau, le bourreau s'approcha de milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s'écrier :
— Vous êtes des lâches, vous êles de misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme ; prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.
queton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu parler, s'approcha; lord Winter en fit autant.
— Renvoyez ees valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.
Arrivés à a/} bateau sur le bord, les quatre juges firent un signe au liourreau, qui lia les mains et les pieds de milady.
Alors elle s'écria :
— Vous êtes des lâches, vous êtes de misérables assassins, je suis une femme victime de vos peurs et de vos calomnies. Prenez garde! je serai secourue et vengée!
— Vous n'êlcs pas une femme, dit froidement Athos, vous n'appartenez pas à l'espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l'enfer et que nous allons y faire rentrer.
— Ah ! messieurs les hommes vertueux! dit milad y, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tète est à son tour un assassin.
— Le hourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa largo épée ; c'est le dernier juge, voilà tout :
Nachrichter, cou me disent nos voisins les Allemand i,
lit, comme il la liait en disant ces paroli s, milad)
— Vous n'êtes pas une femme, dit Allias froidement, vous êtes un monstre, vous n'êtes pas de la race humaine. Toute votre vie est un tissu de crimes et d'horreurs. Nous n'avons pas peur de ri, us. et nous l'avons prouvé, les uns exposés au fer, aux poisons de vos assassins, les autres persécutés par ras amis, dont mus étiez l'instrument funeste. Regardezvous à celle heure suprême.
Imites les mauvaises pussions, l'amour de la débauche mêlé à l'amour du sang, l'avarice, l'impiété, la (1) sont écrites sur mire front cl en déshonorent la beauté. Je vous ai déjà épargnée moi, madame, cl ce n'est pus moi
(i) Le mot est resté en blauc sur le manuscrit.
poussa deux ou trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
— Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous m'accusez, hurlait milady, conduisez-moi devant un tribunal ; vous n'êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
— Je a ous avais proposé Tyburn, dit lord de Winler, pourquoi n'avez-vous pas voulu ?
— Parce que je ne veux pas mourir ! s'écria milady en se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir !
— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune en-
qui vous condamne et qui vous tue aujourd'hui, c'est voire frère, voire amant, voire mari, dont tes ombres planent en ce moment audessus de votre tête et répandent l'horreur sur votre visage. Ils vous crient: a A mort! » Allez, madame, rende: votre âme, de peur qu'elle ne se souille davantage, el tâchez de fléchir Dieu, les hommes ne peuvent plus rien pour vous.
— Mais qui donc oserait toucher un cheveu de ma tête? Vous, les hommes vertueux! c'est un crime aussi!
— Le bourreau n'est pas un criminel, madame, répondit l'homme au manteau rouge en frappant sur son large couteau.
— Ceux-là sonl-ils des
HISTOIRE H IWE COLLABORATION
core que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d'Artag
— J'entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit milady,
— Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et ïuus en êtes sortie pour perdre mon frère.
Milady poussa un cri d'effroi, et ton il i genou\.
Le boui reau la souleva bous les bras, et voulut l'emporter vers le bateau.
— Oh ! : ni s'écria-t-elle, mon Dieu ! allez-vous donc me noyer !
;i quelque chose de si déchiranl que d' \i tagnan, qui d'abord était le plus achai né à la poursuite de milady, se a aller sur une souche, ol pencha la tête, se bou-
j uges ! hurla milady, cl elle poussa des cris qui firent un bruit êlrançie dans la profondeur des bois et de la nuit.
— Nous sommes des gens qui se vengent, répondit d'Artagnan.
— J'aime mieux que vous me conduisiez itérant un tribunal, en pri-
— [,e Cardinalvous sauverait, n'est-ce pas:' dit lord \\ inter. Je VOU proposé Tyburn à Portsmouth, pourquoi n'aveznuis jtas accepté?
— Je ne veux pas mourir 1 je ne veux pas mourir!
— Vous mourrez < ependant, dit Athos.
— ,/c vous jure que j'entrerai dans un cloître,
je VOUS jure. ..
chant les oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgré cela, il l'entendait encore menacer et crier.
D'Àrtagnan était le plus jeune de fous ces hommes, le cœur lui manqua.
— Oh ! je ne puis voir cet affreux spectacle ! je ne puis consentir à ce que cette femme meure a in i !
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'était reprise à une lueur d'espérance.
— D'Artagnan ! d'Artagnan ! cria -t- elle, souviens-toi que je t'ai aimé!
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos se leva, lira son épée, se mit sur son chemin.
— Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-
— Vous n'avez jamais (en a vos serments.. .
— Vous lui pardonneriez, s'écria le bourreau, que moi, je la f lierais sous vos yeux... elle a poussé mon frère au crime, et à la mort.
Milady poussa au cri d'effroi et tomba sur les genoux.
Artagnan, assis sur une souche, pleurait.
— Je ne puis voir cet affreux spectacle, dit-il, je ne puis consentir à ce que file femme meure ainsi.
— Artagnan ! s'écria Porthos, dussé-je croiser le fer contre vous, elfe mourra ! Pas de faiblesse !
je croirais que vous êtes un lâche, ami!
Vengeons la malheureuse femme qui s'est sacrifiée pour vous.
il, nous croiserons le fer ensemble.
D'Artagnan tomba à genoux et pria.
— Allons, continua Atlios, bourreau, fais ton devoir.
— Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être juste eu accomplissant ma fonction sur cette femme.
— C'est bien.
Athos lit un pas vers niilaiK .
- Je vous pardonne, dit-il, le mal (pie vous m'avez fait; je \ous pardonne mon avenir luise, moo honneur perdu, moD amoui souilla et monsalut à jamais i "inpromis parle désespoir où vous m'avez jeté. Moud /. en paix.
Artagnan ne répondit rien. Milady, qui avait ressaisi évidemment relie lueur d'espérance, appela d'une voix entrecoupée :
— Artagnan ! A rtagnan ! je /'ni aimé!...
D'Artagnan se mil à genoux el pria.
— Minus ! dii Athos, bourreau, fais /"/? devoir!
lu as souvent servi lu ven~ geance des hommes, aujourd'hui fu es ministre de la justice de bien.
— Aussi vrai que je suis lion catholique, tncsscigneurs, <(ii celui-ci, je rcrois fermement être juste en accomplissant ma fonction
sur celle femme.
— Je vous pardonne le mol que i-niis m'avez fait, il il Athos d milady, mon avenir /misé, mon seul amour souillé, m<>u Imu-
Lord de Winter s'avança à son tour.
— Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frère, l'assassinat de Sa Grâce lord Buckingham ; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne.
Mourez en paix.
— Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqué votre colère ; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix.
- / am lost! murmura en anglais milady, Imust die.
rieur perdu et mon salut compromis par le désespoir où vous m'avez jeté.
— Je vous pardonne, dit lord Winter, l'assassinat de mon frère, l'assassinat de Sa Grâce lord Buckingham, du pauvre Felton, vos tentatives sur ma personne, je vous les pardonne, ma sœur, devant Dieu.
— El moi, ditArtagnan, je vous demande pardon d'avoir, par une fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqué votre colère ; mais je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles sur moi! Je vous pardonne et je pleure sur vous !
— Je suis perdue! murmura milady en anglais, je suis morte !
•IUn D'UNB COLLAUOKATION
Alors elle se releva d'elle-même, jeta tout autour d'elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un œil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta, elle n'entendit rien.
Elle n'avait au tour d'elle que des ennemis.
— Où vais-je mourir?
dit-elle.
— Sur l'autre rive, répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le pied, Athos lui remit une somme d'argent.
— Tenez, dit-il, voici le prix de l'exécution : que l'on voie bien que nous agissons en juges.
— C'est bien, dit le bourreau ; et que maln-
Dès ce moment elle se releva, regarda encore une fois autour d'elle avec un de ces regards clairs qui semblent partir d'un œil île flamme; elle écouta, cl n'entendit rien.
— Ma mort sera vengée, dit-elle. Oàvais-je mourir?
— Sur Vautre rire, madame, et nous allons prier pour vous.
Tous se mirent à genoux.
Le bourreau fit entrer milady dans la barque et Athos lui remit une somme d'argent en lui disant :
— Qu'on roie que nous
agissons en juges.
— Que cette femme sache bien que je n'accomplis pas
tenant, à son tour, cette femme sache que je n'accomplis pas mon métier, mais mon devoir.
Et il jeta l'argent dans la rivière.
Le bateau s'éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l'exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d'un nuage pâle qui surplombait l'eau en ce moment.
On le vit aborder sur l'autre rive ; les personnages se dessinaient en noir sur l'horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses
mon métier, mais mon devoir, dit le bourreau ; et il jeta l'argent dans la rivière,
Le bateau s'éloigna lentement sous les reflets d'un /mage pâle qui surplombait l'eau en ce moment.
On le vil aborder à l'autre rive. Les personnages se découpaient en noir sur l'horizon rongeât re.
Milady pendant le trajet avait détaché les cordes de ses pieds. Elle sauta légè-
pieds : en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais lesolétait humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomha sur ses genoux.
I ne idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit cpie le ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude où elle se trouvait, la tète inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l'autre ri\e, le bourreau lever lentement ses deux bras, un rayon de la lune se refléta sur la lame de sa 1 i ; e épée, les deux bras n tombèrenl . on entendit 1>- sifflement <lu cimetei i <■ et le cri de la victime, puis une masse tronquée B'affaissa sous le coup.
rement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide, elle glissa sur des jour* et tomba.
I ne idée superstitieuse la frappa sans doute, elle comprit que le ciel lui refusait son secours, et resta dans l'attitude d'une suppliante, la tête inclinée et les mains jointes.
On vit a/ors, spectacle horrible, le bourreau lever lentement ses deux /'ras nui retombèrent, et une masse tronquée s'affaissa sous le coup. On avait entendu le sifflement du cimeterre et le gémissement de la victime.
Puis l'homme s'enveloppa de son manteau, poussa le corps dans la rivière et disparut dans les ténèbres.
Les mousquetaires en se relevant cherchèrent des yeux lord Win ter et Artagnan. Le premier s'était enfui, on ne le revit plus.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, retendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le rechargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :
— Laissez passer la justice de Dieu ! s'écria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se referma sur lui.
Nous aurions pu poursuivre celte comparaison entre le texte écrit et le texte imprimé pour les autres chapitres. Mais nous n'avons pas voulu fatiguer le lecteur. Les documents comparatifs qui ont été établis par Mme Daubray, ma secrétaire, avec le soin scrupuleux et cette fidèle exactitude qu'elle apporte dans son tra-
oo însTomn d une collaboration
vail, seront déposés, selon la volonté de M"'e L. Roiffé, à la Bibliothèque nationale, et pourront être consultés par les chercheurs el les curieux. On pourra ainsi vérifier leur incontestable authenticité. Mais celle authenticité même entraîne avec elle celle révélation : Maquet a couru el écril Les Trois Mousquetaires.
Oh! ayons l'indulgence et la générosité de Maquet : n'enlevons pas à Dumas ce qui lui appartient. Il eut sa part active de collaboration, il modifia l'ordonnance de quelques chapitres, il ajouta quelques développements, mais c'est bien Maquel qui courut et conduisit le roman.
Maquel avait remis sou travail à Dumas.
On causa. Lin sujet si beau, si vaste, devait nécessairement inspirer à Dumas quelques nouveaux épisodes. Mais le plan et l'intrigue étaient si bien ordonnés, les feuillets étaient si nombreux que l'opération de révision était relativement facile. Ce n'était plus qu'une mise au point.
Alors commença la série des courts billets . par Dumas à Maquel ; non-, donnerons
HISTOIRE D'UNE COLLABORATION 5l
ici ceux qui concernent Les Trois Mousquetaires :
De la copie le plus vite possible, quand ce ne serait qu'une dizaine de pages, et surtout le premier volume de d'Artagnan.
Je vous préviens que j'aurai besoin de la suite pour le 10. Envoyez-moi le plus tôt possible le volume de
d'Artagnan.
N'oubliez pas de vous procurer le volume de l'histoire de Louis XIII qui traite du procès de Ghalais et les pièces y relatives. Apportez-moi en même temps ce que vous avez de travail préparé pour Athos.
Ces! curieux, je vous avais écril ce malin pour que vous introduisiez le bourreau dans la scène, puis j'ai jeté la lettre au feu en pensant que je l'introduirais moi-même.
Or le premier mot que je lis me prouve que nous nous sommes rencontrés.
A vous, et piochez, car je suis sans besogne depuis deux heures.
Que j'en aie pour onze heures du soir.
Nous avons dans votre prochain chapitre à apprendre par Aramis, qui a promis à d'Artagnan de s'en informer, dans quel couvent est Mm* Bonacieux, ce qu'elle fait dans ce couvent et de quelle protection la reine l'entoure.
Au bas de ce dernier billet on lit l'annotation suivante :
Donc, à Maquet de développer dans son chapitre
cette idée arrêtée d'avance entre les deux auteurs.
Cette note, comme bien d'autres que nous lirons plus loin, a été écrite par Maquet lui-même à l'époque du procès. Il confia à ses avocats et annota pour eux les billets destinés à défendre le rôle joué par lui dans cette collaboration et contesté [par ses adversaires.
Le succès Fui étourdissant; on attendait avec impatience la publication de chaque feuilleton dans le Siècle, el quand les volumes parurenl chez Baudry, les éditions se succédèrent sans interruption, tanl elles étaient rapidement enlevées par la foule. Maquet assista à ce triomphe
en spectateur. Il eut une consolation, sinon profitable, du moins réconfortante : il entendit, il lut le récit des louanges délirantes adressées à Dumas. Il avait probablement l'àme d'un philosophe, il jouissait d'un succès dont un autre avait le bénéfice. Il eut encore une récompense : un volume, un volume de prix, le plus précieux assurément de sa bibliothèque, le tome Ier de l'édition originale des Trois Mousquetaires, revêtu de cette dédicace :