COMMENT JE CONNUS MAOQET
J'étais bien jeune quand je vis Aug'uste Maquet pour la première fois : j'avais environ quatorze ans. C'était en 1862 ; plusieurs fois ])ar mois je déjeunais à côté de lui. Mon père éprouvait un grand plaisir à le recevoir. On parlait de littérature, et j'étais curieux de savoir l'origine de cette nouvelle relation. Mon père me dit : « C'est notre ami Victor }3ois qui m'a amené Aug'uste Maquet. »
Victor Bois était un ingénieur distingué qui devint, en 1870, un des collaborateurs deDorian, ministre des Travaux publics sous le gouverne-
ment de la Défense nationale. Mon père ajouta : « La présentation ne date pas d'hier : il faut remonter jusqu'à i853. Victor Bois introduisit Maquet de la façon suivante : « Mon cher Jules Simon, Maquet est l'homme qui a collaboré aux romans de Dumas. Il n'est pas très connu parce qu'il est très modeste ; vous ne vous doutez pas du travail formidable qu'il a fourni : travail d'imag-i nation, travail de rédaction. Il n'a pas signé, c'est ce qui explique pourquoi il n'a pas conquis la célébrité qui lui appartenait et qui lui revenait de droit. Il a été masqué par le grand nom de Dumas, mais vous verrez par ce qu'il donnera procliainement ce qu'il a été capable de donner d'une façon anonyme. »
Et Victor Bois ajouta : « Ses amis doivent lui prêter leur appui. Il n'a pas recueilli le bénéfice littéraire que sa grande valeur aurait dû lui assurer. Il est presque inconnu pour le grand public qui ne lit pas son nom sur les volumes tires à des centaines de mille d'exemplaires. Et cependant ce qu'il a fait aurait suffi pour lui créer une belle réputation. »
Victor Bois était un enthousiaste. Mon père, en me racontant la conversation déjà ancienne, me dit : « Victor Bois a raison. Maquet, avec qui tu as déjeuné liier, est un des auteurs des MoaS' qiietaires'. Tu liras ce roman plus tard. Tu as autre chose à faire pour l'instant, mais quand tu le liras, tu seras charmé comme je l'ai été moimême. Dumas a sig-né seul Les Mousquetaires ; pour le public il est et il sera toujours l'auteur des Mousquetaires^ quand on démontrerait le contraire avec preuves à l'appui. »
Gomment en voyant Aug'uste Maquet, avec sa moustache un peu drue, ses yeux vifs, son allure élégante, son attitude dég^agée, et ayant lu plus tard Les Mousquetaires^ qui m'avaient passionné, ne voulais-je plus voir en lui désormais qu'un de ces mousquetaires descendus de son cadre? C'est toujours l'impression qu'il m'a laissée. Sa physionomie reflétait pour moi les personnages de ses romans de cape et d'épée, et je voyais à travers Dumas Auguste Maquet et à travers Maquet d'Artagnan.
Cette im[)ression était-elle bien juste? Je l'ai
éprouvée quand j'avais dix-huit ans ; et depuis lors je n'ai plus revu Maquet, qui vivait assez retiré. La conversation de mon père s'était profondément gravée dans mon esprit et m'avait conduit à ne plus séparer le nom d'Alexandre Dumas de celui d'Auguste Maquet.
Je ne croyais pas être appelé, cinquante ans plus tard, à unir encore plus étroitement les deux noms^ à établir, à l'aide de documents inédits, une fraternité littéraire laissée sciemment ou inconsciemment dans l'ombre, à rendre à Maquet la justice qui lui est due, à le mettre à son véritable rang, en dépit des crédules thuriféraires de Dumas, en dépit de la casuistique judiciaire du temps passé, en dépit des nuages qu'on a amoncelés pour obscurcir ou dénaturer une collaboration dont l'authenticilé s'appuie sur les déclarations, les lettres de Dumas lui-même et sur les manuscrits de Maquet.
Oui ne connaît Dumas? par ses livres, par ses pièces, aussi par lui-même, car il s'est raconté lui-même dans ses Mémoires, et avec quelle
HISTOIRE D UNR COLLABORATION Q
richesse de détails I certes son imagination s'est donné libre carrière, et c'est un attrait de plus.
Maquet avait eu, lui aussi, l'intention de se raconter, car il a laissé un certain nombre de notes ; il mentionnait les noms de ses amis de jeunesse : Théophile Gautier, un camarade de collèg-e, Gérard de Nerval, Petrus Vabre, Du Seigneur, Bouchardy, tous les combattants de la bataille d^Ilernoni. Ah! la belle époque! Quelle ardeur et quel enthousiasme ! Ces jeunes gens s'étaient divisés en tribus pour soutenir le drame à la première. Maquet était chef de la neuvième tribu. La révolution de i83o éclata. Voilà nos jeunes cervelles en mouvement, et les nouveaux croisés se retrouvent en ces jours de trouble, comme, quelques mois auparavant, au parterre du Théâtre-Français.
Ah ! sans doute, ils défendent la charte, mais la poésie ne perd pas ses droits, ils font des vers comme on en fait à vingt ans, avec celte vibrante ardeur qu'ils puisent dans les événements. Il passe dans toute cette jeunesse comme
une fièvre de littérature et de poésie. Maquet suit le mouvement. Il multiplie les essais. Il écrit des vers. Nous ne pouvons résister au désir de citer ceux-ci :
A :\î VDAAÎE X***
Quand de ce long amour que vous me promettez Le ilambeau s'éteindra dans vos mains infidèles, N'en foulez point aux pieds les pâles étincelles, N'en jetez pas au vent les débris insultés.
L'oubli fait une tache aux cœurs comme les nôtres. Et l'on n'est pas heureux pour avoir effacé Les quelques souvenirs de son bonheur passé. N'oubliez pas mon nom quand vous en saurez d'autres.
Si vous avez aimé le prononcer tout bas, S'il vous touchait au cœur, s'il charmait votre oreille, Ce nom qui maintenant en sursaut vous réveille. N'osez dire jamais : Je ne le connais pas.
Un nom peut consoler sur sa funèbre couche Le mourant qui n'a plus de rêve ni d'espoir. Plus doux qu'aux lis blessés n'est la brise du soir. Ce nom le rafraîchit en effleurant sa bouche.
Et l'ange qui conduit les âmes devant Dieu Dépose la rigueur de son visage austère Pour celles qui longtemps aimèrent sur la terre Et qui mêlaient un nom à leur dernier adieu.
Auguste Maquel envisage l'avenir avec la belle passion du jeune Jiomme qui vit dans les rêves dorés de quelque paradou, lorsqu'il trouve tout à coup dressé devant lui un homme grave qui a l'expérience de la vie : c'est son père. — Quoi ! des vers ! de la littérature ! viande creuse, mon enfant. Choisis : ou bien tu suivras la carrière du professorat, ou tu te débrouilleras seul dans la vie; ne compte plus sur ta famille. Tu auras seulement ta place à la table quand tu viendras. C'est dit.
Maquet était trop fier pour se soumettre à l'ultimatum paternel; il avait dix-sept ans, il donnait quelques répétitions : il ne réclama jamais sa place à la table familiale. Il mit une sorte de point d'honneur à se tirer d'aiïaire par ses seuls moyens. Ce ([ui lui fait écrire dans ses notes :
Et les travaux héroïques pour gagner le pain
12 HISTOIRE I) fJNE COLLABORATION
quotidien sans demander un sou à personne — et les amours, les rêves — la liberté — la vie à pleins poumons. — Homme du monde par-dessus le marché — Ch. Lenormant, M'"' Récamier — la musique des Italiens — Et la Bibliothèque royale — Grisi, Rubini, Lablache.
Ah! ces dernières lig'nes! Ce qu'elles laissent entrevoir de iîros sacrifices ! Il fallait bien « représenter » pour aller chez M"'*^ Récamier, aux Italiens... Il fallait se priver du nécessaire pour payer le superflu indispensable au jeune homme qui veut faire figure dans le monde des arts et des lettres. Mais au moins cette vie de restrictions avait des compensations. Lancé dans les cénacles littéraires, on pouvait conserver de chaudes amitiés, échanger des aveux, confier ses espérances et ses découragements à de jeunes audacieux qui épousent ^es mêmes illusions, se leurrent des mêmes rêves et nourrissent l'espoir de « remuer un monde ».
La lettre suivante de Théophile Gautier nous révèle le caractère de toute une époque :
HISTOIRE d'une COLLABORATION l3
Auguste Maqiiet, chez M. Riaiit, propriétaire à Brunoy
Seine-et-Oise.
Je suis frappe de stérilité. Pas une idée dans celte pauvre tête, comme tu l'as dit dans certaine pièce. Parisina est restée en plan et je ne serai pas de longtemps cajDable d'écrire en vers ni même en prose. Je vis de la manière la plus stupide ou plutôt, je ne vis pas, je végète. Avec cela il pleat, — De la boue sous les pieds, sur la tête un ciel terne comme un œil d'ivrogne, le moyen de faire quelque chose ? — Oli 1 poésie, bonsoir. — Depuis que tu es à Brunoy, j'ai rimé environ une vingtaine de vers élégiaques, plais à vomir dessus. Aussi tu ne les verras pas. Quedeviens-lu là-bas, loi? Rien, probablement. Comme moi ici. — N'est-ce pas que c'est pitié, quand on se sent de la force à remuer un monde, que d'être réduits à rester là, comme des crapauds sous des pierres ou des vieilles femmes au coin du feu. C'est vraiment bien la peine d'avoir une àmc cl des bras!
Adieu, frère.