A. NEFFTZER
Monsieur Maquet, ^6, rue de Bondy.
(( M. Dumas nous néglige singulièrement. » Évidemment. Diriger un théâtre, écrire des romans, des pièces, et plusieurs romans et plusieurs pièces en même temps, c'était trop. Maquet offrait une cible toute trouvée. Dumas pouvait signer tous les traités à lui seul, on ne
s'en adressait pas moins à Maquet directement, puisque Dumas était insaisissable.
Maquet pressait Dumas de tirer une pièce de La Dame de Monsoreau ; il n'avait certes pas tort puisque, maintenant encore, chaque reprise de ce drame fournit une belle série de représentations, mais Dumas y renonce :
Mon cher ami,
Je vous assure qu'avec la meilleure volonté du monde, je ne saurais me tirer de la Dame de Monsoreau. Je ne sais où donner de la tête.
Il serait monotone de passer en revue tous les ouvrages, car les billets de Dumas se ressemblent et fixent nettement le mécanisme de la collaboration. Olympe de Clèves, La Tulipe noire, Ingénuey Les Drames révolulionnaires sont ensemble sur le chantier ; Dumas demande 200 pages de La Tulipe, 35o à 4oo pages à^Ingénue ; pour Olympe de Clèves, citons seulement ces indications de Dumas :
Mon ami, je crois qu'il y a une petite erreur dans notre plan.
126 HISTOIRE D'tJXE COT.L VBORATION
Nous étions convenus que M. de Mailly allait chercher Olympe pour combattre l'influence que le roi venait de prendre sur sa femme ou plutôt que sa femme menaçait de prendre sur le roi;
Qu'en revoyant Olympe il en redevenait amoureux et qu'alors il se décidait pour garder sa maîtresse à laisser sa femme devenir maîtresse du roi.
Il y avait dans ce revirement quelque chose de charmant qui disparaît à mon avis si M. de Mailly va chercher Olympe sans aucune raison de la faire débuter et seulement pour acquitter une promesse.
Je voudrais bien voir la suite de votre copie, cher ami, pour voir où elle me mène, parce qu'à moins de bonnes raisons comme vous m'en donnez si souvent, je tiendrais à ma première idée.
C'est-à-dire :
Mailly jaloux de sa femme.
Mailly allant chercher Olympe.
Mailly redevenant amoureux d'Olympe.
Mailly laissant sa femme devenir la maîtresse du roi plutôt que de renoncer à Olympe.
De cette façon, après le chapitre Érotamie, je reprendrais mon récit, que je ferais remonter à quatre mois, afin d'avoir la gelée, qui fait bien. Pendant ces quatre mois, toutes les intrigues que vous avez dû dérouler dans les cent pages suivantes.
HISTOIRE d'une COLLABORATION I27
Vous voyez donc que j'ai besoin de copie on qu'il faut que je m'arrête.
A vous.
On comprend que Dumas veuille savoir où Maquet le mène, mais Maquet voudrait bien savoir aussi , lui, où le mène ce travail acharné. Puisque sa collaboration est si publique qu'on lui réclame les romans sig-nés Dumas, le moment n'est-il pas venu de tenter une démarche pour obtenir la double sig-naturc ? Mais Maquet, toujours réservé pour lui-même, ne veut pas se mettre en avant. Il a recours à son ami Lacroix, et ce qui l'encourag'e c'est qu'autour de lui on s'étonne que le travail si énorme auquel il se livre soit si mal récompensé. Lacroix n'hésite pas. Il voit Dumas et se heurte à un relus. Dumas considère que tout est pour le mieux. Je le crois bien. Lacroix n'est pas satisfait, et cependant il conseille à Maquet de « ne pas rompre la g-lace dans l'intérêt de deux personnes : Maquet et Dumas ». Maquet est naturellement désappointé, il l'est d'autant plus que Dumas, toujours
128 HISTOIRE D^JNE COLLABORATION
harcelé par ses créanciers, cherchait à se créer des ressources en dehors, puisque sa collaboration théâtrale avec Maquet devait solder une partie de l'arriéré ; alors Dumas laissait Maquet travailler seul pour eux deux et il acceptait la collaboration déjeunes auteurs dont il tirait un profit immédiat. Maquet, assez irrité, écrivait, en décembre i85o, cette lettre à Dumas :
Mon cher Dumas,
Vous ne vous apercevez pas que vous abandonnez complètement et nos contrats et notre amitié. Ceux-là nous garantissaient contre le malheur qui peut venir de nous, celle-ci contre le malheur qui peut venir des autres.
Jamais le prix de nos travaux ne m'arrive. Vous me laissez dans la gêne quand vous devriez me faire payer préférablement à tout.
Vous ne songez pas, cher ami, que j'ai pour vous surDulong et sur Porcher des arriérés considérables.
Vous ne vous rappelez pas que dans nos coinptes à nous deux l'arriéré ne se comble pas.
Vous avez touché vos primes au théâtre et on me refuse les miennes. En effet, pourquoi s'y occuperaiton de moi quand on vous voit chercher à droite et à
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