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LA SEPARATION. — LES PROCES

Dumas avait pris une décision énergique après ses malheurs : il était parti pour Bruxelles. Là il pouvait travailler à l'aise sans perdre le temps à recevoir ses créanciers et, ce qui était plus agréable, retrouver des amis proscrits lors du coup d'État. Il conservait un fidèle souvenir pour Maquet et ne perdait jamais une occasion de rappeler les anciennes batailles.

Dans un de ses volumes. Causerie avec mes lecteurs, 22 novembre i853, on relève une phrase qui a la mélancolie d'un testament : « Catllina, un des meilleurs drames que j'aie faits avec Maquet dans une collaboration qui

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me sera toujours chère. » Et c'est un cri du cœur sincère. Dumas comprenait quelle perte il faisait en n'ayant plus ce sûr et fidèle compagnon avec lequel il avait vécu intellectuellement pendant dix années, à une époque qui marquait pour lui l'apog-ée de sa gloire. Ce grand enfant était un peu comme un orphelin, livré aux vents de la tempête, oblig^é de se débattre sans le secours de cette chaude amitié à laquelle il devait tant.

On peut dire que l'heure tragique sonnait j)Our Auguste Maquet. Certes il avait un brillant passé, mais connu seulement d'une élite, disposée à faire la part du lion à Dumas et ignorante du rôle prédominant qu'il avait joué dans cette collaboration anonyme. Il renonçait à associer désormais sa destinée à celle de Dumas. Il allait travailler seul et être jugé sur sa valeur personnelle. Il se mit résolument à l'œuvre, de 1862 à i856, et écrivit La Belle Gabrielle, Le Comte de Lavernie et La Maison du Baigneur ; il en tira ensuite des pièces.

Le succès fut éclatant. Il suffît de lire les

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articles de la critique de Tépoque. Et, au bout de soixante ans, les romans et les pièces ont gardé leur popularité. Ce fut pour Maquet une grande consolation, ce fut surtout une revanche, et même, mieux encore, Fattestation de sa manière, si on peut employer ce terme, la consécration de la parenté entre La Belle Gabr telle et Les Mousquetaires, C'est ce que Maquet fait ressortir dans la préface de sa sixième édition de La Belle Gabriel le, préface écrite en 1860, après la séparation, et d'où émane un accent de mélancolie :

Dans celle longue galerie de romans historiques que j'ai composés en société avec l'écrivain célèbre que l'on nomme aujourd'hui le plus fécond de nos romanciers, il est resté beaucoup de cadres vides.

Ce n'était pas une idée stérile que d'illustrer par des portraits ou des paysages la chronique de notre pays, et nous nous y étions dévoués tous deux avec une ardeur, je devrais dire avec une fièvre telle que l'intrépide attelage eut fini par labourer ainsi toute l'histoire de France, lorsque, tout à coup, pour des causes trop étrangères à la littérature, la charrue s'arrêta.

... Quoi qu'il en soit, demeuré seul sur le terrain naguère défriché, sinon moissonné à deux, je repris

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le joug, non sans chercher parfois à mon côté, moins par besoin de l'aide que par regret du compagnon, et, résolu à remplacer une force double par une double conscience, je continuai seul la tâche commencée.

La corrélation entre les œuvres anciennes et les œuvres nouvelles était incontestable.

Le Comte de Lavernie reliait Le Vicomte de Bragelonne au Chevalier d'Harmenlal^ La Belle Gabrielle s'intercalait entre La Dame de Monsoreau et Les Mousquetaires et la soudure était complétée par La Maison du Baigneur^ de sorte que, ainsi que le disait Maquet dans cette préface, (( notre galerie de romans historiques se continue maintenant sans interruption de la Saint-Barthélémy à la Terreur. »

Dumas et Maquet auraient écrit vraisemblablement ensemble ces trois romans complémentaires. Maquet les a écrits et signés seul, et rien ne marque mieux la parenté étroite de style et d'imagination entre les œuvres anciennes et les œuvres nouvelles, avec cette différence cependant que l'action est conduite d'une façon plus rapide. C'était, d'ailleurs, l'éternel objet de con-

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troverse entre Dumas et Maquet au sujet du nombre inusité de volumes. Maquet était le partisan résolu des romans plus resserrés, mais Dumas voulait, il n'y avait qu'à s'incliner.

Maquet était libre cette fois, mais comme il le constate lui-même dans la préface de La Belle Gabrielle, lorsqu'il se remet à sa table de travail, privé de l'ami des anciens jours, il ne peut se défendre d'une certaine émotion.

Il la traduit dans une lettre à un journaliste qui lui demandait des renseignements biographiques :

Monsieur,

La biographie que j'ai l'honneur de vous envoyer vous donnera une idée assez exacte de ma jeunesse et de mes travaux. L'auteur s'est adresse à ma famille, en 18/17, pour obtenir ces renseignements.

Il reste à combler la lacune qui sépare i848 de

Lorsque le Théâtre Historique, sur lequel j'avais fondé tout mon avenir — argent et renommée — eut succombé, tant sous le poids des aflaires publiques que sous la fâcheuse direction de Dumas, mal entouré, la faillite arriva et je me vis obligé de recom-

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mencer l'énorme travail que j'avais soutenu pendant dix ans.

Travailler n'était rien. Mais décidé à travailler seul, j'allais avoir à prouver ma valeur — comparativement à celle de Dumas. Tâche immense, puisque Dumas m'avait eu pour collaborateur et que je serais seul en face du monceau d'œuvres brillantes qu'il avait signées. J'eus ce courage ; ce ne sera pas un de mes moindres mérites un jour. J'écrivis pour la Gaîté un drame, Le Château de Grantier, qui eut un magnifique succès littéraire et un succès d'argent. Toute la presse, qui me guettait à cette manifestation, cria bravo avec un réel enthousiasme.

Valéria, au Théâtre-Français, eut un grand succès que je partageai avec M. Jules Lacroix.

J'écrivis Le Comte de Lavernie, roman historique, succès.

La Belle Gabrielle, immense succès.

La Maison da Baigneur, etc., vous les lirez.

Enfin, je reconquis une réputation plus solide que jamais au théâtre et dans la presse.

Je regarde aujourd'hui tout ce passé si brillant et si bruyant, sans regret, mais non sans une admiration, que vous me permettrez de trouver légitime.

Les Mousquetaires, Dollar mental, Monte-Cristo, Le Chevalier de Maison-Rouge sont, malgré beaucoup

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trop de négligences, de fort bons livres auxquels un peu de gloire restera plus tard. Si Dumas eût voulu suivre mon conseil et réduire d'un grand tiers tous nos ouvrages, j'en citerais dix excellents au lieu de quatre ou cinq.

Recevez, aime tiilor, mes compliments respectueux et bien dévoués.

MAQUET

La séparation ne fut g^uère favorable à Dumas. S'il produisit encore, il ne remporta guère de succès ; il suffît de citer Le Marbrier, La Tour Saint-Jacques, Le Verrou de la reine. Il faut faire cependant une exception pour L'Orestie, Irag-édie en Irois actes et en vers d'après Eschyle, qui fut représentée en 1806 à la Porte- Saint-Martin et qui reçut un chaleureux accueil.

Auguste Maquet, au contraire, bénéOciait d'une publicité bruyante et Qatteuse, qui s'adressait à son œuvre personnelle. Sans doute on faisait une allusion au passé, mais bien discrète ; le passé était méconnu même par les journalistes qui auraient du être renseignés sur le mouvement littéraire.

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Maquel pouvait mesurer le préjudice que lui avait causé ranonymat. Il comptait au nombre des collaborateurs de Dumas, mais sans désigrnation d'œuvres, et, perdu dans la foule, il était contraint de rectifier bien des erreurs et de se rendre une justice qui lui avait été refusée.

A. ce titre, cette lettre fort intéressante, et dont nous avons donné un extrait page 33, précisait des détails sur sa collaboration :

A Paul Lacroix (Bibliophile Jacob).

Je vous remercie, mon cher Paul, de m'avoir fait lire l'ouvrage de M. Gucrard. C'est assurément un travail plein d'excellentes recherches et de curieux détails ; mais quant à l'article qui me concerne, j'y ai trouvé une quantité d'erreurs qui me prouvent combien peu mes travaux ont été connus de M. Guérard. S'il me fallait les relever une à une, j'aurais trop à faire, d'ailleurs je n'ai plus le livre sous les yeux ; je me souviens seulement, que l'on y attribue ma première pièce : Bathilde, à un tiers, Cordellier-Delanoue, qui ne l'a peut-être jamais vue, ni lue.

J'y vois encore qu'on attribue le commencement de Monte-Cristo à M. Fiorentino qui, ayant cédé à Dumas certaines histoires sur l'Italie, peut bien se

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trouver ainsi son collaborateur, mais n'a jamais participé au roman de Monte-Cristo, dont seul j'ai fait le plan et exécuté chaque chapitre avec Dumas.

Je crois néanmoins devoir excepter de ce livre tout ce qui est relatif au bandit romain, l'histoire de Campo par exemple, que Dumas a intercalée, malgré moi, et aussi malgré toute raison, dans Monte-Cristo, cet épisode ayant peut-être son mérite hors de Monte- Cristo, mais il a fallu bien des soudures plus ou moins heureuses pour l'y rattacher. L'histoire de Luigi Vampa est-elle de M. Fiorentino? peut-être.

Quant au reste de mes ouvrages faits en collaboration avec Dumas : Le Chevalier d'Harmenial, je l'avais fait seul avant de connaître Dumas ; l'ouvrage, que plusieurs de mes amis ont connu alors, faisait la matière d'un fort volume. Dumas me l'a demandé pour en faire, disait-il, une pièce pour Bouffé; il en a fait trois volumes.

Sylvandire, de moi d'abord, est devenue sienne par fie même procédé.

Nous avons fait ensemble Les Trois Mousquetaires, dont les premiers volumes furent écrits par moi, sans plan arrêté entre nous, d'après le premier volume des Mémoires de d'Artagnan, comme dit M. Guérard.

Une Fille du Régent, Le Chevalier de Maison-Rouge,

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La Reine Margot, Vingt ans après, La Dame de Monsoreau, Le Bâtard de Maiiléon, La Guérite des Femmes, Le Vicomte de Bragelonne, Les Quarante-cinq, Les Mémoires d'an Médecin, c'est-à-dire Balsamo, Le Collier de la Reine, Ange Pitou, Monte-Cristo, tous ces ouvrages sont de nous deux seuls, plan et exécution, Dumas m'a prié d'exécuter Olympe de Clèves et La Tulipe noire, dont l'idée est, je crois, de vous.

J'ai aussi travaillé à Ingénue. Là s'est arrêtée notre collaboration.

Voyez, cher ami, quel immense travail et que d'erreurs M. Guérard a commises sans s'en douter.

A vous de cœur^

A. MAQUET

Si pendant les années de i853 à ï856 Dumas et Maquet travaillaient chacun de leur côté, les relations d'intérêt ne pouvaient pas être rompues, puisque Dumas était toujours le débiteur de Maquet. Peut-être Dumas désirait-il renouer les relations littéraires ? Peut-être Maquet, qui avait envoyé à plusieurs reprises des émissaires à Dumas pour lui rappeler les eng-agements pris, a-t-il provoqué cette lettre de Dumas :

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2 avril i856.

Cher ami,

Pourrions-nous régler l'avenir ainsi : dites-moi la somme fixe que vous désirez tirer de notre collaboration. Supposons — je suppose — 36,ooo francs, par exemple.

Vous avez déjà, assurés ;

7,000 de billets.

6,000 de primes.

i3,ooo

Nous nous arrangerons de façon que les théâtres et les livres vous fassent 28,000. Total : 36, 000.

Vous feriez de votre côté une ou deux pièces, comme de mon côté j'en ferais une ou deux — vous m'aideriez, je vous aiderais — cela ne regarderait personne que nous.

Et voici ce qui arriverait :

.C'est que plus spécial eu théâtre qu'en tout autre chose, je ferais, moi, beaucoup plus de théâtre que vous, tandis que vous, vous me donneriez par exemple la matière de 1:2 volumes de la Presse ou de i5 du ConstUiitionnel, ce qui reviendrait au même.

Et il le priait de venir le voir avenue Frochot.

Celte lettre de Dumas projette une éclatante

lumière sur la collaboration. On peut moine dire

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qu'elle la fixe d'une façon ineffaçable : Dumas plus l'homme du théâtre, Maquet plus l'homme du roman. Dumas devait se trouver en plein désarroi après la rupture, puisque, pendant dix années, il n'avait pu se passer de Maquet. Mais Maquet venait de remporter de grands succès. Il n'était pas disposé à passer un nouveau bail d'anonymat, il travaillait seul, pour acquérir de la notoriété et aussi de l'argent, car Dumas n'était pas très empressé à s'acquitter.

Une occasion se présenta cependant, et Maquet crut qu'il allait être dédommagé. En cette même année i856 Dumas gagna un procès contre Michel Lévy et la Presse et toucha 226,000 francs. Bonne aubaine. Maquet, sachant que Dumas disposait seulement de ce qu'i 1 gagnait au j our le jour , avait patienté; il juge l'occasion favorable pour obtenir un amortissement, si faible qu'il soit, de ce qui lui était dû. Il envoie un parlementaire, rappelle le traité de i848 et n'obtient pas de réponse. Il réitère sa demande, même silence. Alors il se fâche et intente à Dumas, en février 1867, un procès qui ne fut jugé qu'en

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i858. Les débats en ont été publiés. Que voulait Maquet? Sans doute le règlement de comptes, mais, à défaut de paiement, ce qu'il souhaitait surtout, c'était de recouvrer sa propriété et d'obtenir sa part de g-loire en pouvant inscrire son nom à côté de celui de Dumas sur les couvertures des œuvres. Or Dumas n'avait pas rempli les eng-ag-ements qu'il avait contractés en vertu du traité de i848 ; la garantie donnée était perdue par suite de la faillite du Théâtre Historique ; la cession des droits, en raison de l'inexécution des engagements, devenait nulle. C'est bien là le traité de i848. On a invoqué, il est vrai, la lettre de Maquet écrite en i845. Or une note de Maquet que je trouve dans ses papiers est une réponse décisive à toutes les questions posées et à l'interrogatoire qui lui était adressé.

Pourquoi la lettre de 18^i5 ?

— Pour no pas laisser Dumas exposé à une réclamation de mes héritiers, puisqu'il m'avait promis de me désintéresser d'après nos conventions verbales.

Quelles étaient ces conventions ?

Deux cents francs par chaque volume de chaque

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édition de nos œuvres, après la publication par le journal.

Pourquoi l'acte de iS^iS après la lettre de 18^i5 ?

Parce que, confiant en l'exécution des conventions verbales, j'avais continué à travailler, que ma créance sur Dumas avait pris des proportions énormes — parce que les chances d'être payé diminuaient de jour en jour et que le Théâtre Historique, récemment fondé, m'offrant pour la première fois une garantie palpable, je cherchais à assurer sur les produits de ce théâtre le recouvrement do la créance Dumas.

Evaluez cette créance.

L'évaluation fixée au traité est bien modeste si l'on songe aux sommes énormes touchées par Dumas, et à la valeur immense de la propriété de 200 volumes à lui cédée par ce traité.

Pourquoi réclamez-vous aujourd'hui la signature. que vous n'avez pas même réclamée dans le traité? — Y aviez-vous jamais songé lors de vos premières collaborations ?

Toujours. Tout de ma part en fait foi. Jamais, malgré la provocation de Dumas, je n'ai consenti à nier ma collaboration ou à renoncer à la revendiquer moralement. J'y ai toujours songé. Dumas m'y a encouragé lui-même en me nommant spontanément son collaborateur dans les Mousquetaires de l'Ambigu. J'avais la

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certitude qu'il finirait par avouer aussi son collaborateur sur les livres. Le contraire devenait de jour eu jour une iniquité plus honteuse, plus impossible. J'avais entassé, j'entassais tous les jours trop de travaux, trop de succès sur le nom de Dumas, pour qu'il ne m'offrît pas un moyen de révéler ce que tout le monde savait. Les premiers pas étaient franchis. On traitait directement aux journaux et aux théâtres avec moi. Le nom de Maquet sur une couverture de livre auprès du nom de Dumas eût été un des plus beaux triomphes de Dumas — celui de son honnêteté, — après tant de triomphes de son talent, uni au mien.

Pourquoi n'avez-vous stipulé nulle part celle condition de la signature ?

Je n'ai jamais fait qu'un acte écrit avec Dumas au sujet de nos ouvrages.

Dumas vous a-t-il jamais promis de signer avec vous les livres faits en commun ?

11 a fait plus que de promettre, puisqu'il a signé l'acte de 18A8 qui me garantit le retour de ma part de propriété en cas de non-paiement. Qu'est-ce que la propriété d'un collaborateur ? Ce n'est pas la part matérielle de la possession comme serait celle d'un éditeur, par exemple, c'est la part de renommée à la fois et de profit.

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Mais si Dumas eût payé la som?ne fixée au irailé de iSUS, vous n'eussiez pu lui demander de mettre votre nom à côté du sien ?

Si Dumas se fût acquitté, c'eût été après douze années de travaux communs, après 36 nouveaux drames signés ensemble et presque tous tirés de nos livres. Alors, de deux choses l'une : ou Dumas eût de bonne grâce mis mon nom sur les livres — je n'en doute pas — ou trente-six pièces signées m'eussent fait une assez brillante réputation pour que je ne demandasse pas autre chose. Sans compter que le public eût fini par savoir mon nom aussi bien que le nom de Dumas et que ma réputation se fût trouvée aussi bien faite que ma fortune. Mais d'ailleurs, je le répète, en douze années de continuation de travaux, j'eusse contraint Dumas, par affection et loyauté, à signer avec moi nos livres.

Voilà ce que m'a fait perdre la faillite de Dumas. Voilà de quels dommages je lui demande aujourd'hui la double réparation.

Toutes les réponses de Maquet étaient d'une clarté saisissante, et, bien que l'inexécution des engagements de Dumas dût rendre à Maquet tous ses droits de copropriété, le grand avocat Marie allait plus loin et n'admettait pas la ces-

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sion de « ce droit sacré pour tout écrivain de mettre son nom au bas de ses œuvres, droit individuel, droit personnel qui, dans notre pensée, ne peut se prescrire ni se vendre; s'acheter! bien moins encore : droit intime, en un mot, qui ne peut pas plus s'abdiquer que ne pourrait s'abdiquer la personnalité elle-même, d'où elle émane ». Et avec quelle impitoyable logique Marie disait :

a; La propriété intellectuelle est d'une nature si élevée et si spéciale que nul «'a jamais prétendu, par exemple, que le cessionnaire eût le droit, après la vente et en vertu de la vente, de supprimer l'ouvrage vendu et de le publier sous son nom. Quelque absolue que soit la formule de la vente, le nom reste toujours en dehors de la vente. La propriété intellectuelle se constitue de deux éléments : l'élément créateur que le nom révèle : celui-là n'est pas dans le commerce ; l'élément créé, la manifestation matérielle, l'intellig-ence qui a créé celui-là : celui-ci seul est dans le commerce. »

On ne saurait mieux dire, et Dumas le comprenait fort bien, mais il ne voulait voir là

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qu'une queslion financière ; il ne craignait pas le partage de la gloire, mais celui des droits d'auteur; effacez les affaires d'intérêt, Dumas n'aurait élevé aucune objection; le tribunal, lui, ne vit uniquement que la question d'argent.

Malgré les termes du jugement reconnaissant formellement qu'il résulte des circonstances et des documents du procès que la collaboration de Maquet aux ouvrages cédés par la convention de i848 « a été aussi importante intellectuellement que profitable pécuniairement à Dumas », qu'il est « certain que la collaboration était devenue plus utile à Dumas et plus importante encore dans les derniers ouvrages que dans les premiers )>, malgré la lettre de Dumas à la Société des Gens de lettres « signant à jamais du nom de Maquet les ouvrages nés de cette collaboration », les juges repoussent la légitime revendication de Maquet de signer les œuvres. Ils avouent eux-mêmes cette paternité, mais se placent sur le terrain étroit des intérêts, assimilant Maquet à un créancier ordinaire ; étrange bizarrerie, car un créancier ordinaire, un com-

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merçant vend et cède sa marchandise, mais si on ne le paie pas, il reprend sa marchandise, sa propriété.

Le tribunal accorde à Maquet 26 Yo et, moyennant ces 2 5 °/o, que Dumas ne paiera même pas, anniliile la clause résolutoire qui permettait à Maquet de ressaisir ses droits de propriété littéraire, de sig"ner les œuvres communes.

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