‹ Histoire d'une forteresse; texte et dessinsChapitre 66 sur 92 · I. Eu plan général, fig · texte numérisé non relu

I. Eu plan général, fig

SIXIEME SISGE

Vers le commencement de juillet ibSG, la France, gouvernée par le cardinal de Richelieu, voyait ses frontières envahies vers le nord par le trop célèbre Jean de Weert et par une armée d'Hispano-Belges, à laquelle TEmpire avait joint une nombreuse cavalerie légère composée de Polonais, de Hongrois et de Croates. Ces troupes alliées s'avancèrent jusqu'en Picardie, et Paris crut un instant qu'il allait être assiégé, mais Pennemi s'attarda au siège de Corbie, et ayant pris cette ville dans laquelle il laissa une garnison, il se retira dans la crainte d'être pris à revers par les Hollandais.

L'armée française vint bientôt assiéger à son tour et reprendre Corbie. Une attaque avait été combinée en même temps par les troupes impériales contre la Bourgogne, pendant que l'armée de Condé assiégeait Dole qui tenait pour les Espagnols. L'armée des Impériaux toutefois, n'ayant reçu eue tardivement les renforts nécessaires, ne dirigea pas sa pointe en m^me temps que celle des Hispano-Belges et ne franchit la frontière que le 22 octobre, ce qui donna le

temps de faire passer en Bourgogne les troupes françaises employées au siège de Corbie, de réunir les milices de la province et de recevoir les renforts amenés au prince de Condé par le duc de Weimar et le cardinal de La Valette. Ne pouvant faire lever le siège de Dole, les Impériaux se jetèrent sur la Saône qu"'ils passèrent et envoyèrent un corps pour s'emparer de la petite cité de la Roche-Pont, dont la prise leur permettait de se diriger, soit sur Dijon, soit sur Langres, et d'isoler le prince de Condé. La ville de la Roche-Pont était médiocrement munie d'artillerie et ne renfermait qu'une garnison d'un millier d'hommes, lorsque les Impériaux se présentèrent devant ses murs, le 2 novembre. Ces troupes étaient au nombre de six mille hommes et amenaient une artillerie de trente bouches à feu, dont douze de gros calibre. Elles étaient commandées par Galas et comptaient bien emporter la place en peu de jours, car les capitaines savaient par leurs espions que la garnison était faible, mal approvisionnée et n'était pas préparée à une attaque.

Cependant, le comte de Rantzau avait été envoyé par les généraux français pour ravitailler les places de Saint- Jeande-Losne et de la Roche-Pontet mettre un capitaine expérimenté dans cette dernière \'ille. Le comte arriva devant la Roche-Pont deux jours avant les Allemands- il y laissa un millier d'hommes et Rincourt comme gouverneur, des munitions d'artillerie et un convoi de vivres-, puis n'a3^ant plus avec lui que deux à trois mille hommes, il ne crut pas pouvoir attaquer le corps d'armée des Impériaux et se dirigea sur Saint-Jean-de-Losne où il entra, le 2 novembre, à la barbe des Allemands qui investissaient déjà la ville. Dès son arrivée devant la Roche-Pont, Galas fit sommer la place, en promettant à la garnison les conditions les plus avantageuses, et aux habitants de respecter les personnes et les propriétés. L'officier du général des Impériaux fat

renvoyé comme il était \cnu, et on se prépara de part et d'autre à Tattaque et à la défense.

Rincourt était une de ces natures d'apparence nonchalante et froide, aimant le repos, ne paraissant jamais pressé, de taille moyenne avec quelque peu d'embonpoint. Sa figure pâle, ses cheveux blonds et ses yeux d'un bleu sans éclat, ne semblaient pas cacher un cœur trempé, mais une âme sans ressort, un esprit blasé ou tout au moins indiflerent. Rincourt avait fait ses preuves en maintes circonstances cependant, et le comte de Rantzau, qui s'y connaissait, l'estimait fort. En le laissant dans la place, il lui avait donné ces simples instructions : « Tenez ici jusqu'au dernier homme : d'ailleurs, faites pour le mieux. » Au messager de Galas, Rincourt avait répondu : « J'ai pour instruction de défendre la place et je la défendrai, »

Rincourt, tout en prenant les dispositions nécessaires à la défense et en se faisant rendre compte des approvisionnements, sentait bien que s'il se laissait enfermer tout d'abord dans la ville, l'ennemi, en moins d'une semaine, aurait fait brèche, et que la prise de la Roche-Pont était au plus l'affaire de quinze à vingt jours. Les approvisionnements en vivres permettaient à peine une aussi longue résistance ; à cette époque de l'année, il était difficile de se pourvoir, en admettant même qu'on ne fiât pas exactement investi. Le gouverneur résolut donc de prendre l'initiative et de faire que les travaux d'approche subissent des empêchements tels que l'ennemi, pour peu que la saison devînt mauvaise, eût fort à faire de se maintenir dans ses logements.

11 fit venir le mayeur et les notables de la ville, et leur demanda ce qu'ils comptaient faire et si les habitants demeureraient les bras croisés dans leurs maisons pendant que les gens du roi se battraient pour défendre la ville. Ceux-ci lui donnèrent l'assurance que les habitants, au

contraire, étaient disposés à se défendre et que les femmes se tiendraient même, s'il était besoin, sur les remparts • que chacun savait comment les ennemis s'étaient conduits en Picardie, que la pire chose était de se fier à leurs promesses, et que s'il fallait mourir, mieux valait que ce fut en combattant. « S'il en est ainsi, répondit le gouverneur, et si vos actes répondent à vos paroles, vous pouvez être assurés que les Allemands n'entreront pas ici^ mais.... il faut agir. Avez-vous dans la ville des artilleurs parmi les habitants?— Nous en avons quelques-uns; tous nos jeunes gens sont hardis et robustes et beaucoup savent se servir du mousquet et de la pique. — Eh bien, ramassez ce monde cette nuit, et demain matin, que tous les volontaires, armés ou non armés, soient avec vous sur la place devant le château. Quoi que vous entendiez ce soir, ne vous laissez pas distraire de ce soin, ne vous alarmez pas. »

La nuit venue (et elle vient de bonne heure le 2 novembre), Rincourt fit atteler deux petites pièces de canon, fit monter deux cents hommes à cheval, — car il avait quelque cavalerie — avec quatre cents piétons, veilla à ce que les artilleurs fussent à leurs pièces dans les ouvrages de la tenaille en laissant à leurs capitaines des instructions précises, commanda quatre cents hommes pour trois heures du matin, et, vers dix heures, sortit avec ses six cents hommes et ses deux pièces par la porte de l'avancée.

La nuit était brumeuse et parfaitement obscure. Le gouverneur avait eu le soin de faire envelopper les roues de ses deux canons de morceaux de drap et de toile, et de faire porter les leviers, cuillers à poudre et refouloirs par les servants, afin d'éviter le bruit. En sortant du ravelin, il fît diriger les deux canons obliquement à droite et à gauche, de manière à les maintenir à une portée de mousquet de la colonne du centre \ la cavalerie les escortait. Pour lui, avec ses trois à quatre cents gens de pied, il marcha droit

aux avant-postes ennemis. Il les rencontra environ à cinq cents toises de Tavancée, qui faisaient la soupe devant leurs feux. Tombant brusquement sur les sentinelles et les postes voisins, il se jeta au beau milieu des ennemis dispersés dans des vergers et tuant tout ce qui résistait, il poussa devant lui.

Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, les artilleurs mirent alors leurs pièces en batterie et firent feu à droite et à gauche vers les deux extrémités du campement. Les Impériaux se crurent alors attaqués sur toute rétendue de leur front et mirent quelque temps à combiner leur défense.

Dès que Rincourt vit les ennemis se grouper en nombre devant lui, il déroba brusquement la droite et la gauche de sa petite troupe vers les deux pièces et la cavalerie. Les Allemands alors s'avancèrent en masse compacte et quelque peu confuse, cherchant l'assaillant, et ne sachant pas trop s'ils devaient le poursuivre vers l'Est ou l'Ouest du plateau. Alors après une nouvelle décharge des pièces, les deux petits corps français, cavalerie et infanterie se jetèrent sur les flancs de cette colonne, tuèrent et prirent une centaine d'hommes et rabattirent vivement vers l'avancée, protégés par quelques volées envoyées des bastions de la tenaille, au jugé.

Cette échauffourée était terminée à minuit, sans pertes. Rincourt envoya ses hommes se reposer, et à trois heures du matin, sortit de nouveau avec les quatre cents piétons commandés pour cette heure; cette fois sans canon et sans cavalerie. Il longea l'arête occidentale du plateau, et lorsqu'il se vit à portée de mousquet des avantpostes, ayant étendu les mousquetaires sur une longue ligne, il leur fit faire une décharge générale ; puis, se dérobant obliquement, il exécuta la même manœuvre quelques instants après, du côté de l'Est, après quoi il se retira.

L'ennemi ne comprenait rien à ces attaques. Il avait passé toute la nuit en alerte, et le matin il se décida à établir ses premières lignes à huit cenls toises de la tenaille, en plaçant des postes avancés derrière des retranchements faits à la hâte. Il ouvrit dès lors la tranchée à quatre cents toises.

Tout le jour, les grosses pièces montées sur les terrepleins de la tenaille envoyèrent des boulets sur ces postes avancés, tuèrent quelques hommes et bouleversèrent les retranchements. Pendant la nuit du 3 au 4 novembre, Rincourt,qui avait reconnu qu'un corps assez nombreux d'ennemis se portait le long de la rivière en amont, peut-être dans l'intention de la passer de nuit et d'attaquer à revers le front K* avec du canon, fit sortir deux cents hommes de pied, bien commandés, par le ravelin de l'avancée et sortit avec trois cents hommes par la porte de ce front K. Il attaqua les postes le long de la rivière, en même temps que la première troupe escarmouchait avec les avant-postes établis le long des rampes occidentales du plateau. Lorsque cette première troupe se vit trop pressée, elle descendit au pas de course la rampe occidentale pour rallier celle de Rincourt qui, de son côté, battait en retraite, après avoir mis le désordre parmi les ennemis.

Ceux-ci toutefois, étant sur leurs gardes, poursuivaient vivement et en nombre croissant les cinq cents h:mmes de la ville. Mais la chose avait été prévue par le gouverneur, et un second corps de quatre cents hommes qui, pendant l'action sortait à son tour du ravelin, descendit les rampes occidentales au pas de course et se précipita sur le flanc des Impériaux.

Alors les cinq cents hommes commandés par Rincourt se retournèrent. Là encore deux à trois cents Allemands

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