CHARLES
> Qu*y a-l-il de plus touchant au monde! Que n'ai 'je été à portée pour lui donner la main! Je Tois bien que j*ai son estime par ces mots : Tai pensé à vous, mais je l'aurais encore mieux méritée. Je suis trop ému pour continuer, je vous embi*asse, mon cher comte. >
Mais c'est avec son fils que le prince se livre à reiïusion la plus vive :
ff De notre quartier géoéral] de Potemkia, d'EHsabethgorod.
» Ce 12 mai 1788.
» Que te dirai-je, mon cher Charles, que tu ne saches, sur ce que j'ai éprouvé en recevant une lettre de Sa Majesté pleine de bonté et de grâce. Cette lettre te vaut mieux que tous les parchemins, vraie nourriture de rats, les titres, les diplômes et les patentes, il y a des expressions si touchantes pour nous deux, que, quoique je commence à être un peu grand pour pleurer, il m'a été impossible de m'en empêcher toutes les fois que j'ai voulu lire cet article. Tous les généraux et officiers circassiens, zaporogues, tartares, cabardiens*, allemands, russes, cosaques, etc.,
1 . Habitants de la Gabardie, pays situé au versant nord du Caucase, qui n'était pas encore soumis &la Russie à cette époque*
sonl venus en foule chez moi, me dire des choses charmantes que je n'oublierai jamais.
» Le père et l'ami le plus tendre de mon Charles ont été assurément bien touchés de rhonneur que tu t'es fait, et qui surpasse tout ce que j'ai fait de ma vie. Mais le général de Ligne a diablement souffert.
» Pouvez-vous imaginer, mon garçon, le beau moment que c'eût été pour nous deux, si j'avais été le premier à qui tu eusses aidé à grimper sur ce parapet où tu es arrivé avant tout le monde I
D Mon Dieu, qu'on est bête de loin ! Moi qui t'aurais vu de sang-froid à Hiihnerwasser recevoir un bon coup de feu dans le bras, je suis inquiet comme une femme. De cet état à celui de ministre*, il n'y a pas loin à la vérité. Cependant je me suis arrangé avec quelques régiments de chevau-légers pour une bonne charge bien vigoureuse. Je n'en ai jamais fait qu'à la tête de dix hulans contre cinq ou six hussards prussiens ivres. Vous m'avouerez que ce n'est pas là l'action la plus mémorable de ce siècle. Je ne veux pas m'enfermer dans ces carrés où l'on se met
1. Le prince était à la fois général en chef Bans corps d'armée et ministre plénipotentiaire in partibus.
ai^ LA PRINCESSE CH. DE LIGNE.
comme dans une boite, et où Ton ouvre une porte pour entrer et pour sortir*
) On commande toujours quand on en a envie, un jour de bataille, de façon que je suis bien sûr que, sans avoir un corps, il n'arrivera ce que je voudrai que là où je serai ; j'ai déjà appris tout ce qu*il me fallait pour cela, et je commence à entendre assez bien le russe. Crois-tu maintenant, mon Charles, que j'aie eu raison de te vouloir toujours dans le génie? Le génie a enGn voulu être en toi, je le savais. Mais ne seriez-vous pas aussi un peu blessé, par hasard, quoique vous ne me récriviez pas?
c Ne laissez jamais un courrier de Sa Majesté partir pour moi sans une lettre. Mille choses à mon camarade Rouvroy, dont j'envie le sort et la blessure. Ce pauvre Poniatowski * ! je tremble qu'il ne prenne le chemin de son père. II y est déjà bien pour la valeur, l'esprit militaire, Tal-
1. Le prince Joseph Poniatowski était alors lieutenant-colonel et aide de camp de l'empereur d'Autriche. Il entra comme général dans l'armée polonaise, en 1789. Il commanda l'armée à Varsovie en 1809. i/empereur Napoléon le nomma maréchal de France.
A Sabacz, les Turcs le prirent pour l'empereur Joseph parce qu'il portait le même uniforme, habit vert à revers rouge et une brillante décoration. Il mourut frappé d'une balle en traversant l'Elsler, le 19 octobre 1813.
tachement personnel à Sa Majesté, la générosité, etc., mais qu*il n'y soit pas pour le malheur! embrassez-le pour moi. >
La nouvelle de la prise de Sabacz avait fait une heureuse diversion à l'ennui mortel qui accablait le prince père; mais il retomba bientôt dans des accès d'humeur et d'impatience causés par l'apathie de Potemkin ; il cherchait à le piquer au vif en faisant d'incessantes allusions à l'assaut de Sabacz, mais il avait bien deviné, c que, soit politique, mauvaise volonté ou incapacité, messieurs les maréchaux étaient intentionnés de ne rien faire, même avant de commencer la campagne » .
Enfin, las de cette inaction voulue, il écrivit au prince Potemkin qu'il partait le lendemain pour se rendre au camp du maréchal RomanzoffS en Ukraine.
c Enfin, écrit le prince, me voici parti de ce
1. Romanioff (Pierre-Alexaadrowitoch), né ea 1725, Tan des plus célèbres généraux russes. A la bataille de Kunersdorf, il battit Frédéric II. Nommé commandant en chef de Tarmée russe en 1770, dans la guerre contre les Turcs, il obtint des succès éclatants et fut nommé feld-marécbal. En 1787, il fut si mécontent de partager le commandement avec Potemkin, qu'il n'acheva pas la campagne et donna sa démission. Ce motif peut aussi expliquer son inaction. Il mourut le 17 décembre 1796.
retranchement d'immondices, qui, par hasard, forment quelque angle saillant qui fait croire que c'est une forteresse; huit jours de plus et j'y mourrais. Potemkin me faisait donner au diable. Tantôt bien, tantôt mal, brouillés à couteaux tirés ou favori décidé, causant ou ne causant pas, mais veillant jusqu'à six heures du matin, pour l'engager à me dire au moins un mot de raisonnable à mander; je ne pouvais plus tenir aux bizarreries de cet enfant gâté. >
N'en pouvant plus, excédé de cette horrible inaction, le prince alla voir pourquoi le maréchal Romanzoffne faisait pas plus que Potemkin.
Romanzoff, aussi aimable que Potemkin était bourru, combla le prince de promesses et de caresses aussi fausses les unes que les autres. Au bout de quelques jours, Ligne fut pleinement convaincu que les deux généraux en chef de l'armée russe étaient d'accord sur un seul point : « attraper l'empereur Joseph et ne se mettre en campagne qu'au mois de juillet, pour que toutes les forces ottomanes se jetassent sur les Autrichiens ».
Le prince de Ligne redoublait d'efforts pour ébranler Potemkin, il écrivait à l'ambassadeur autrichien à Pétersbourg, au comte de Ségur,
pour les engager à faire connaître la situation à l'impératrice; mais lui, si bien en cour, n'écrivit pas une seule fois à Catherine. Elle savait le motif de ce silence qui rirritait, mais dont elle ne voulait pas se plaindre, de crainte que, dans un accès de franchise, le prince n'en dit trop haut le motif. « Si j'avais voulu, dit- il, lui écrire une seule fois du bien du prince Potemkin et de ses opérations S j'aurais reçu des averses de paysans et de diamants. Catherine II eût été bien aise que je la trompasse, c'eût été bien plus commode pour elle de croire que tout allait bien, d •• Malgré sa colère contre les maréchaux russes, le prince de Ligne, qui s'y connaissait, admirait sincèrement la nation et le soldat moscovites.
c Je vois des Russes, écrivait-il au comte de Ségur, qui apprennent les arts libéraux comme
1 . Le prince de Ligne raconte que le prince Potemkin avait eu une idée unique, celle de former un régiment de Juifs qu'il appelait Israelowsky. « Nous en avions déjà un escadron qui faisait mon bonheur, car les barbes, qui leur tombaient jusqu'aux genoux, tant leurs étriers étaient courts, et la peur qu'ils avaient à cheval leur donnaient Tair de singes. On lisait leur inquiétude dans leurs yeux, et les grandes piques qu'ils tenaient do la manière la plus comique faisaient croire qu'ils avaient voulu contrefaire les Cosaques. Je ne sais quel maudit pope a persuadé à notre maréchal qu'un rassemblement de Juifs était contraire à la Sainte Écriture. >
le médecin malgré lui a fait ses licences; qui sont fantassins, matelots, chasseurs, prêtres, dragons, musiciens, ingénieurs, comédiens, cuirassiers, peintres et chirurgiens. Je vois des Russes qui chantent et dansent dans la tranchée où ils ne sont jamais relevés, et, au milieu des coups de fusil et de canon, de la neige ou de la boue, adroits, propres, attentifs, respectueux, obéissants, et cherchant à lire dans les yeux de leurs officiers ce qu'ils veulent ordonner pour les prévenir. »
Le plus grand plaisir du général de Ligne était d'écrire et de recevoir des nouvelles des absents. Ses lettres sont des peintures si vives, il sait donner un tel attrait aux moindres détails, qu'on ne se lasse pas de les lire. Celles qu'il écrit à son fils Charles sont un véritable journal de sa vie.
a De notre quartier général du maréchal de Romanzow en Pologne.
» Ge 8 juin 1788.
» Si VOUS me demandez, mon cher Charles, comment je me porte, je vous dirai : Toujours de même. Je cours les armées, les maréchaux, pour leur faire faire quelque chose. Le diable s'en mêle malgré tous leurs signes de croix à la russe.
» Voici ce que j'ai fait de mieux, c'est de partir de chez ce persifleur, complimenteur, mon admirateur, dit-il, pour Kaminiecz. Ah I si j'avais encore un cœur, comme je serais amoureux I La gouvernantes cette superbe Grecque, coùnue et admirée de toute la terre, m'a mené en berline jusqu'à demi-portée de canon de Choczim d'où l'on a tiré quelques coups par-dessus nos têtes.
« Je vous avoue que j'avais plus envie de reconnaître et de trouver son i'aible pour l'attaque que celui de la forteresse.
) Je loge chez elle, mais quel sabbat d'enfer! Un bruit de chaînes toute la nuit; j*ai cru que
1. La célèbre Sophie de Wilt, était une esclave grecque née & riie de Chio. Elle fut remarquée dans une rue de Gonstautinopie par l'ambassadeur de France qui la fit recueillir et la fît élever.
L'ambassadeur, se rendant à Pétersbourg, s*arrêla à Kaminiecz, il emmenait Sophie avec lui. Le général de Witt, gouverneur de Bessarabie, reçut Tambassadeur, et, frappé de la beauté de l'esclave grecque en devint éperdument amoureux. Pour tromper la surveillance de son hôte, il arrangea une partie de chasse^ fort éloignée de la forteresse et il prétexta, au moment du départ, des ordres imprévus qui l'obligeaient à rester. A peine l'ambassadeur se fut-il éloigné, que Witt fit fermer les portes de la ville et célébrer son mariage avec Sophie. Le soir, au retour, l'ambassadeur fut fort étonné de trouver les portes closes, on lui envoya un parlementaire qui lui apprit ce qui venait de so passer; il jugea inutile de réclamer contre un fait accompli et prit philosophiquement son parti.
c'élait des revenants. Le fait est que le mari, commandant de Kaminiecz, n'est servi que par des gens condamnés aux travaux forcés. Quel contraste entre ces mines de scélérats et la beauté qu'ils servent par la contrainte du bâton ! Il n'y a pas jusqu'au cuisinier qui ne soit galérien. C'est économique, mais c'est affreux.
) Je souhaite, mon cher Charles, qu'Oczakoff (car je retourne auprès de Potemkin, pouvant encore moins faire de cet homme-ci) me procure quelque chose de glorieux de ton genre. Tu me feras tuer, car je veux que lu aies un père digne de toi. Tu as pensé à moi, dis-tu ! tu es sublime et touchant. Tu as travaillé pour moi, je vais travailler pour toi. Je t'envoie un tendre bonjour de cinq ou six cents lieues. y>
Le prince retrouva Potemkin et son armée tels qu'ils les avait laissés, et il écrit à son fils qui lui avait recommandé un olïicier prussien :
et Du camp des déserts de la Tartarie» ce 30 juillet, devant Ochakoff.
> Je placerai ton officier prussien. Je ne puis faire avancer le prince Potemkin jusqu'au Liman, mais je puis avancer des officiers. J'ai fait des généraux, des majors, etc., tu as fait ta
moisson de lauriers, toi, tu te moques de cela.
» Toujours la même inaction, par un tiers de peur, un de malice et un d'ignorance. Je voudrais avoir, au bout de celte guerre, le quart de ta gloire de cette campagne. Tes lettres sont gaies et braves comme toi; elles ont ta physionomie.
3> Un orage affreux me force à me coucher. Un nuage a crevé en l'air au-dessus du camp et inonde les deux jolies petites maisonnettes que j'ai sous une tente turque immense, de manière que je ne sais où mettre les pieds. Oh! oh! on vient me dire qu'il y a un major tué dans sa tente par la foudre; elle tombe presque tous les jours au milieu de nous; attrape qui peut.
» L'autre jour, on a coupé les bras à un officier de chevau-légers pour une morsure de tarentule; quant aux lézards, personne ne peut mieux assurer que moi qu'ils sont amis de l'homme ; car je vis avec eux, et m'y fie plus qu'à mes amis de ce pays-là.
î Quelquefois, j'entends un peu de vent, je fais ouvrir ma tente et la referme bien vite; c'est comme si ce vent passait par-dessus un brasier.
i> Oh ! nous jouissons ici de tous les agréments possibles. Veux-tu savoir une marque de bon goût du prince Repnin? Tu connais l'usage de ce
service-ci, la bassesse des inférieurs et la .pertinence des supérieurs. Quand le prince Potemkin fait un signe, ou laisse tomber quelque chose » vingt généraux sont à terre. L'autre jour, sept ou huit voulurent débarrasser le prince Repnin de son surtout : <l Non, Messieurs, leur dit-il, le » prince de Ligne s'en chargera, b Bonne le^on! Ils ont plus de délicatesse dans Tesprit que dans le cœur, ils l'ont senti.
s Du reste, je fais le malheureux; mais Sarti ' est ici avec un orchestre excellent, et cette musique que vous connaissez, où il y a trente uiy trente ré, etc. Nous n'avons quelquefois point de pain, mais des biscuits et des macarons; point de pommes ni de poires, mais des pots de confiture ; point de beurre, mais des glaces; pas d'eau, mais toute sorte de vins; point de bois pour la cuisine quelquefois, mais des bûches d'aloès à brûler et à sentir. Nous avons ici madame Michel Potemkin, extrêmement belle; madame Skaw-
1. Sarti (Joseph), célèbre compositeur italien, naquit à Faënza en 1730. En 1785, il fut appelé à Pétersbourg par Catherine II. Protégé par Potemkin, il fut nommé, en 1793, directeur du Conservatoire de Catharinoslaff, avec un traitement de 35 000 roubles, logement gratuit et 15,000 roubles d'indemnité de voyage. Admis dans les rangs de la noblesse russe, il mourut à Berlin en 1801
rowskî, aulre nièce du vizir ou du patriarche Potemkin (car il arrange sa religion), charmante aussi; madame Samoiloff, autre nièce encore plus jolie. J'ai joué pour elle un proverbe dans ces déserts; et elle y prend goût, car elle m'a dit : a Arrangez encor une énigme pour moi. »
]» J'ai présenté au prince un animal que m'a envoyé un sot. L'un s'appelle MaroUes, l'autre est M. de X***, qui me le recommande comme chef du génie, destiné à prendre Ozcakoff.
» — Bonjour, général, dit-il au prince en entrant; je vous aurai cela dans quinze jours. Avezvous ici quelques livres? Connaissez- vous en Russie ceux d'un M. Vauban, et d'un certain Coëhorn*? Je veux m'y remettre un peu avant de commencer.
)) Jugez de l'étonnement de Potemkin. € Quel » homme! me dit-il; je ne sais pas s'il est ingé- » nieur, mais je sais qu'il est Français. Question-
1. Coëhora (Menao, baron de), célèbre ingénieur, contemporain et rival de Vauban. [1 défendit Namur contre Vauban et repoussa pendant deux jours entiers l'assaut contre le fort Wilhelm, mais il dut céder à des forces supérieures. Il dirig^a^ sous les ordres du prince de Nassau-Saarbruck, les sièges de Venloo et do Ruremonde, qui, par suite de ses habiles opérations, durent se rendre. Il jouissait d'une grande renommée en Allemagne. Né en 1 d'il dans la Frise, il mourut le 17 mars 1704.
> nez-le un peu. » C'est ce que je fis, et il m*avoua qu'il était ingénieur des ponts et chaussées.
» Le baron de Stad fait ici mon bonheur. Il est bien Français, celui-là aussi, contrariant le prince, déplaisant à tout le monde, faisant des vers charmants, détestant la pétulance de RogerS avec qui il est toujours en querelle, et allant bien au coup de canon, tout en m'assurant qu'il meurt de peur. « Voyez, me dit-il, comme nature pâlit, mon
> cheval en tremble lui-même, et n'aime pas plus >la gloire que moi. > Nous avons vu un autre personnage ridicule comme son nom^ qui est Gigandé, lieutenant des gardes de Tabbé de Porentruy. Hier, on l'a volé. Furieux, avec son accent suisse :
1. Le comte Ro^er de Damas (aé en 1765, mort en 1823). A quinze ans, il était déjàofHcier dans Tannée française; sa bra- Youre, son caractère chevaleresque, la vivacité de son esprit le firent remarquer partout : a François I*% le grand Condé et le maréchal de Saxe auraient voulu avoir un flls comme lui, dit le prince de Ligne. Il est étourdi comme un hanneton au milieu des canonnades les plus vives et les plus fréquentes, bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les plus beaux airs d*opéra, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne Tenivre pas, mais il est ardent d*une jolie ardeur, comme on Test à la fin d*un souper,... aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France : voilà ce que c'est que Roger de Damas. »
>—Chemelèfe,che m'égorge lespiedspouraller tout te suite faire mes blaintes à un chéneral et il me lit: « Si c'est ua soltat, che vous ferai rentre, » mais, si c'est un officier, cela sera tiffîcile. »
» Un Français encore qui s'appelle M. Second vient me consulter sur une affaire qu'il avait : € Car, D me dit-il, « Monsieur, je vois bien qu'il » faudra se battre ! » Je l'assurai que, s'il en parlait comme cela à tout le monde, il n'aurait pas besoin d*un homme de son nom; c'est bon et bête, n'est-ce pas?
» Voulez -vous savoir un de mes plaisirs innocents? Je mets mes dromadaires sur le chemin de la troupe dorée, quand par hasard Malborough s'en va-i-en guerre. L'autre jour, il y a eu deux ou trois généraux à bas, et l'escadron d'escorte a été à moitié culbuté, à moitié au diable.
» Ah ! Charles, quand nous reverrons-nous à Stamboul ou à Bel-Œil? Si l'empereur et mon général russe ne voulaient pas faire de compliments pour passer la Save et le Bog, comme pour passer une porte, nous culbuterions la Sublime, et nous nous trouverions où j'ai dit. AlorSy mon cher CinéaSj etc., etc. En attendant, aimons-nous toujours, n'importe partout où nous serons. >
La situation demeura la même jusqu'en oc-
tobre du côté des Russes, et, pendant ce temps, les choses allaient au plus mal pour rAulriche. Celle campagne désastreuse lui coûtait trente mille hommes tués en détail, quarante mille dévorés par la pesle, l'invasion du Banat, des défaites en Bosnie. Joseph, malade de fatigue, désespéré de son insuccès, alarmé de la révolte complète des Flandres, rentrait à Vienne Tâme navrée. Il résolut de demander près de lui le prince de Ligne pour commander la campagne prochaine, de concert avec le maréchal Laudon. Il choisit le prince Charles pour porter cet ordre à son père. On juge si le vainqueur de Sabacz fut le bienvenu, et avec quel transport de joie il fut accueilli. Son père fit aussitôt ses préparatifs de départ, et ils arrivèrent à Vienne à la fin de novembre. Pctemkin s'empara d'Oczakoff quinze jours après. On eût dit qu'il attendait le départ de de Ligne pour se décider à l'assaut; son caractère jaloux peut permettre cette supposition. L'hiver s'écoula paisiblement à Vienne, et le prince Charles, tout entier au sentiment qui l'occupait, ne parut point affligé de l'absence de sa femme.
Au printemps de 1789, les deux princes rejoignirent l'armée du maréchal Laudon. Le général de Ligne commandait l'aile droite, et joua un
rôle imporlant au siège de Belgrade, pendant lequel il déploya une activité infatigable. « J'étais tout en feu moi-même, écrit-il, pressé par cet être* qui tient plus du Dieu de la guerre que de l'homme. Pressé par lui, j'étais pressant pour les antres. Bolza veillait, courait. Funk tirait, Maillard* avançait. Je remerciais, je priais, je tonnais, je menaçais, j'ordonnais, tout allait et tout cela dans un clin d'œil. s»
Le prince Charles commandait en qualité de colonel et secondait énergiquement son père, qui fut atteint d'une fièvre violente pendant le siège et retenu pendant quelques jours dans son lit, ce dont il enrageait. 11 écrit au maréchal Lascy : « Les Tschaïques des Turcs vinrent se promener trop près de Krieg-Insel (mon quartier général). Oh! il faut les en corriger, dis-je à mon fils, qui travaillait tantôt à Tatlaque dirigée par le maréchal Laudon, tantôt à celle dont j'étais charge. Aussitôt Charles, avec sa gaieté ordinaire, se jeta, dans une de mes barques avec mes aides de camp, et s'en alla, suivi de quarante autres petits bâtiments, attaquer les Tschaïques des Turcs.