ANNA POTOCKA
Cette lettre et bien d'autres encore demeu-
rèrent sans effet; le grand chambellan élait irrévocablement décidé. Non seulement il subissait le charme d*llélène; mais, comme nous Tavons dit plus haut, la perspective de la fortune immense qu'elle devait posséder plus tard raffermissait singulièrement dans sa résolution.
La révolto des Flandres. — Mort de Joseph U. — Le prince Charles au serriee de Russie. — Assaut dlsmaïl. — Retour à Vienne. -^ Hélène à Kowalowska. — Voyage du comte à Paris. — Les Ligne refusent d'accorder le divorce. —- Maladie du comte.
Tandis que ces aventures romanesques se passaient en Ukraine, des événements plus sérieux s'accomplissaient dans les Flandres. Yan der Noot, unissant ses efforts à ceux de Vonck et de Van der Mersch, lançait un manifeste engageant le peuple brabançon à se révolter, et, le même jour, 24 octobre 1789, la petite armée des patriotes réunis à Hasselt envahissait le territoire belge ^
1. Van der Noot, avocat actif et zélé, doué de plus d'ambition que de lumières, dirigeait, avec le grand pénitencier Van Kupen, le parti des états qui voulaient le maintien de Tan-
L'empereur, alarmé trop lard, avait essayé d'enrayer le mouvement par d'inutiles concessions, et, sous l'empire de l'irritation violente que lui causait la défection des Flandres, il soupçonnait tous les Flamands de faire partie des révoltés. Le prince de Ligne lui-même, occupé au siège de Belgrade, ne fut pas à l'abri de son mécontentement; c'est alors qu'il lui écrivit la lettre si dure que nous avons rapportée plus haut. Mais Joseph ne tarda pas à reconnaître l'injustice de ses soupçons et rappela près de lui le prince de Ligne. Celui-ci se hâta d'obéir et écrivit à l'empereur cette lettre charmante :
< Belgrade, novembre 17S9.
» Je suis comblé de joie de la permission que Votre Majesté vient de m'accorder d'aller me mettre à ses pieds et de rester à Vienne jusqu'à ce que je mène^en Moravie ou en Silésie, l'armée qui revient de Syrmie. Je suis plus sensible, Sire, aux grâces qu'aux disgrâces. Les soins que je n'ai cessé de donner au siège de Belgrade et la fièvre
cienne cooslitution aristocratique et sacerdotale, tandis qae Yonck, autre avocat, distingué par ses talents, et le général Van der Mersch dirigeaient la faction populaire.
que le quinquina n'a pu vaincre m'ont empêché d'éprouver le chagrin qu'on aurait dû ressentir de cette terrible phrase : c Attendez-vous aux
> preuves de mon mécontentement, n'ayant ni le
> goût ni l'habitude de me laisser désobéir. > Je m'étais bien trouvé de ma conduite^ Sire, il y a onze ans dans la guerre de Bavière, et vous m'en aviez remercié : cette fois-ci, Votre Majesté m'avait ordonné de ne lui envoyer que des estafettes, et, si j'ai fait partir des aides de camp, c'est parce que le comte de Choiseul a écrit de Gonstantinople de faire passer sûrement et bien directement sa dépèche très importante au marquis de Noailles. Les estafettes dorment, s* enivrent ou sont assassinées.
) Je vous demande pardon. Sire, de n'avoir pas été inquiet de votre colère ; c'est que je connais encore mieux votre justice : je me suis dit qu'un voyage qu'un de mes aides de camp a fait mal à propos dans les Pays-Bas, au plus fort de la révolte, a fait croire peut-être à Sa Majesté que j'y étais pour quelque chose et que j'avais quelques rapports avec les mécontents S >
1. Les Belges avaient toutefois adressé au prince des propo-* sitions brillantes. Van der Noot le conjura de venir se mettre à leur tète. • Je vous remercie des provinces que vous m'offrez, répondit-il, avec son ton de plaisanterie habituel, mais je ne
Pendant que le prince de Ligne revenait à Vienne, les insurgés s'emparèrent de Gand et de Bruxelles, et, leâ décembre 1789, ils déclaraient Joseph II déchu de la souveraineté des Pays-Bas. Deux mois après, Tempereur succombait à une maladie chronique . aggravée par le chagrin et l'inquiétude*. Le prince de Ligne écrivit à Timpératrice Catherine : < Il n'est plus. Madame, il n'est plus, le prince qui faisait honneur à Thomme, l'homme qui faisait le plus d'honneur au prince. Il me dit, peu de jours avant sa mort, et à mon arrivée de l'armée de Hongrie que j'avais menée en Silésie : € Je n'ai pas été en état hier de vous > voir. Votre pays m'a tué... Gand pris a été mon
révolte jamais en hiver ». Le prince, d*aiUears, qui n'aimait pas les révolutions, avait été indigné de celle des Flandres, a Si j'y étais, écrivait^il, je parlerais en patriote, mot qni commence à me devenir odieux, en citoyen, autre mot défiguré, et, si je no réussissais pas, je parlerais en général autrichien, en faisant enfermer un archevêque, un évèque, un gros moine, un professeur, un brasseur et un avocat. »
1. L'impératrice Catherine écrivait à Grimm : ■ Joseph Second s'est tué avec ses audiences à la centaine ; elles sont au moins inutiles et font perdre beaucoup de temps. C'est ce que je disais au défunt. Il savait tout, excepté la disposition des esprits à la révolte aux Pays-Bas. J'ai été témoin de son étonnement en recevant la première nouvelle ; il vint me consulter, voulant traiter la chose de bagatelle ; mais je pris la liberté de lui conseiller d'y porter l'attention la plus sérieuse. » Joseph II mourut le 20 février 1790.
) agonie et Bruxelles abandonnée ma mort. Quelle T^ avanie pour moi ! (Il répéta plusieurs fois ce ^ mot.) J'en meurs; il faudrait être de bois pour » que cela ne fût pas. Je vous remercie de tout ce > que vous venez de faire pour moi. Laudon m'a » dit beaucoup de bien de vous. Je vous remercie » de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas, faites-les » revenir à votre souverain et, si vous ne pouvez » pas, restez-y : ne me sacrifiez pas vos intérêts, » vous avez des enfants... »
On trouva sur la table de l'empereur quelques lettres écrites la veille de sa mort. L'une d'elles, en français, était adressée aux princesses François et Charles de Lichtenstein et aux comtesses Clary, de Rinsky et de Kaunitz.
AUX CINQ DAMES QUI ONT EU LA BONTÉ DE M'ADMETTRE dans LEUR SOCIÉTÉ
a II est temps que je vous dise un éternel adieu, et que je vous témoigne la gratitude dont me pénètre la condescendance et la douceur que vous m'avez montrées pendant un si grand nombre d'années. Il n'est pas un seul de ces jours dont le souvenir ne me soit cher. L'idée d'une telle séparation est le seul acte qui coûte à mon cœur.
> Plein de confiance dans la bonté de la Providence, je me soumets entièrement à ses décrets. Conservez ma mémoire et souvenez-vous de moi, dans vos prières. Mon écriture vous fera juger de rétat où je suis. >
Le prince de Ligne fut profondément affecté de cette perte, dont il ne tarda pas à ressentir les pénibles effets. Léopold II, qui succéda à son père, témoigna une froideur signific^itive à tous ceux auxquels Joseph avait montré de rattachement. Au reste, la politique du nouveau souverain ne devait rappeler en rien celle de son prédécesseur. Le 27 juillet 1790, l'Autriche signait à Reichenbach une convention avec la Prusse, par laquelle elle s'engageait à conclure la paix avec la Porte, sur la base du statu quo avant la guerre.
Le prince Charles, prévoyant une inaction forcée, sollicita et obtint la permission d'entrer au service de la Russie. Il partit laissant son père à Vienne, assez mal en cour et désolé de se séparer de lui.
C'est en Bessarabie sous les ordres de Souvarof que le prince Charles fit la campagne. Il fut désigné pour diriger une partie des opérations du fameux siège d'ismaïl ^
1 . IsmaïlofT, viUe de la Russie d'Europe (Bessarabie), sur le
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Depuis le 19, Souvarof battait cette ville en brèche; il dirigea lui-même l'attaque du côté de la terre, tout en, la faisant attaquer' du côté du fleuve. Les Russes furent repoussés trois fois par un feu terrible: deux colonnes demeurèrent trois heures dans les fossés sous une pluie de mitraille. Enfin un incendie qui éclata dans la ville permit aux Russes de pénétrer; l'assaut avait duré dix heures. Le prince Charles s'élança des premiers, et, sur ses traces, on vit monter, comme simples volontaires, le duc de Richelieu, le comte Roger de Damas, le comte de Langeron, etc., etc. Quinze mille Turcs furent massacrés et la ville livrée au pillage. Le prince Charles reçut à la jambe une blessure qui ne l'arrêta point.
Le général Ribas, qui commandait la flottille sur le Danube, écrivit au prince de Ligne :
« Ismaïl, 15 décembre.
» Mon prince, permettez qu'en me rappelant au souvenir de Votre Altesse sérénissime, j'ose la
Danube. L'assaut d'Ismaïl est un des plus célèbres dans Thistoire. Les RusseSiau nombre de trente millei s'emparèrent de la ville le 22 novembre 1790; elle fut livrée au pillage pendant trois jours. Les Russes, exaspérés par la résistance qu'ils avaient rencontrée, massacrèrent les deux tiers des habitants.
féliciter de la gloire que le prince Charles s*BSt acquise, à l'assaut d'Ismaîl, où il a commandé une colonne de descente, qui a été la première à mettre pied à terre en suivant Texemple de son intrépide chef. Malgré une assez Torte blessure à la jambe, il a sauté le premier hors de la chaloupe, et a escaladé les remparts de la place sous le feu le plus meurtrier. Il s'en est emparé après avoir brûlé une frégate turque, qui nous faisait beaucoup de mal, et avoir établi et dirigé celle de nos batteries qui a fait le plus de mal à l'ennemi. >
Au moment où le prince Charles pénétrait dans Ismaîl et au milieu du pillage, de l'incendie et de l'eflroyable massacre des Turcs, il aperçut un enfant de trois ou quatre ans seul, sous le portique d'une maison de belle apparence ; cet enfant jetait des cris déchirants ; sa beauté, ses riches vêtements attirèrent les regards du prince ; il enleva l'enfant dans ses bras; celui-ci cessa de crier, le regarda avec de grands yeux étonnés; puis,effrayé du tumulte et des scènes d'horreur qui se passaient autour de lui, il cacha son visage dans la poitrine de son sauveur, en serrant son cou de toute la force de ses petits bras. Le prince ému se hftta d'emporter l'enfant en lieu sûr, et le fit
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interroger par quelques prisonniers échappés au massacre. Tout ce qu'il put dire, fut qu'il s'appelait Norokos, et qu'on avait tué sa mère et les femmes qui le gardaient. Le prince choisit parmi les prisonniers un homme et une femme turcs, les plaça auprès de l'enfant et ordonna qu'il fût entouré de tous les soins imaginables, étant décidé à l'adopter, et à l'emmener avec lui à Vienne lorsqu'il y rentrerait.
Aussitôt après la prise d'Ismaïl, l'impératrice Catherine écrivit au prince Charles pour lui annoncer, elle-même, sa nomination au grade de colonel et la croix de commandeur de l'ordre de Saint-Georges. C'est à Vienne que le prince de Ligne reçut la nouvelle de la prise d'Ismaïl et des honneurs que l'impératrice venait d'accorder à son fils. Il venait d'éprouver lui-même un passedroit et une injustice flagrante de la part de Léopold II; mais il oublia tout devant les succès de son Charles et il écrivit le même jour à la tzarine :
€ Madame,
i> Mon cœur qui va toujours le premier, et si vite que je ne puis jamais l'arrêter, saura-t-il exprimer toute sa reconnaissance du bienfait ac-
cordé par Votre Majesté impériale à mon excellent et heureux Charles ? Je ne publierai point la lettre que vous avez daigné m'écrire, je me contenterai de ne l'oublier jamais. Il faudra la paix, pour que Votre Majesté se remette même à avoir de l'esprit : car voilà quatre ans qu'elle n'a que de l'âme et du génie. Mon Dieu, qu'il y en a dans la lettre à mon bon Charles! J'ai peur qu'il n'en devienne fou... >
Mais c'est avec son fils que le prince se livre à l'effusion la plus vive.
• Vienne, ce 25 novembre 1790.
) Tu me fais donc finir la guerre comme je l'ai commencée, en mourant de peur pour le plus intrépide des mortels, de joie de f avoir fait, d'attendrissement de ce que tu fais, et de regret de n'avoir jamais approché de ton mérite dans tous les genres*! Mon cher Charles, malgré ces quatre morts-là, je vis fort bien et le plus heureux des
1. La modestie du prince Charles était extrême; son père écrivait à madame de Goigny : « Je n*attaque pas ma valeur, elle est peut-être assez brillante; mais je ne la trouve pas assez pure : il y entre de la charlatan erie, je travaille trop pour la galerie. J'aime mieux la valeur de mon cher bon Charles, qui ne regarde pas si on le regarde. »
hommes, de ce que je vais te revoir. Mon Dieu, bon Charles, brave Charles ! quelles peines tu m'as données! C'est moi qui joue toujours gros jeu. Si l'on t'avait nébolssé^ comme quelquefois, et deux ou trois nuits surtout j'y ai songé au lieu de dormir, dis-moi, je te prie, ce que j^auraîs fait au monde? Si j'avais pu y survivre, aurais- je élé une minute sans me reprocher la force et la fai* blesse que j'ai eues de ne pas m'opposer à ton départ?... >
Presque aussitôt après la paix d'ismaïl, l'impératrice enlama secrètement des négociations pour traiter avec les Turcs. Préoccupée de ce qui se passait en France et surtout en Pologne, elle voulait en unir avec une guerre qui occupait la plus forte partie de son armée. Le prince Charles, au courant de ce qui se passait, demanda et obtint son congé. 11 annonça à son père son retour à Vienne ; il revenait escorté d'une suite nombreuse : il ramenait le petit Norokos et ses serviteurs, une musique turque composée de douze musiciens, et rapportait des cadeaux superbes d'armes et de chevaux que lui avaient offerts le maréchal Souvarof et le prince Potemkin.
1. Expression turaue indiquant racte de couper la tète aux morts sur le champ de bataille.
LE PRINCE DE LIGNE k SON FILS
> Dieu, Dieu, Dieu, cher Charles ! tu reviens, toi I mais, moi, je n'en reviens pas. Jeté jure qu'avec le bonheur que tu as eu d'échapper à de pareils dangers, tu seras immortel au physique comme au moral. Je ne sais pas comment je ferai pour t'embrasser, où je me mettrai, où ira ton grand nez et où je fourrerai le mien. Je compte bien aussi baiser ton genou blessé en me mettant peutêtre à genoux moi-même devant toi ou devant le ciel. >