‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 53 sur 69 · XVII . — Dispositions pour les gens (non copié · texte numérisé non relu

XVII . — Dispositions pour les gens (non copié

XVIII. — Je donne à madame de Kinski mon bon chien Tristan, afin qu'elle en ail bien soin ; il a été pour moi ce que j'étais pour elle, traité comme un bon chien toujours fidèle.

Note de la comtesse Dietrichstein. — On a embaumé le corps, on Ta fait partir pour Bel-Œil, en poste vu les circonstances. On a dit une messe au quartier général de Boux, à laquelle tous les ofûciers assistaient et les ordres ont été donnés pour lui rendre tous les honneurs à son passage à Mons, où il était adoré comme partout où il était connu.

Le mouchoir, pour lui obéir autant que possible, pourra être mis dans son cercueil, la date qu'il demande sera malheureusement du SI septembre 1787 au 14 septembre 1792.

Ce testament révèle bien des choses, et, malgré la délicatesse mystérieuse avec laquelle le prince s'exprime, il est difficile de ne pas croire que madame de Kinski était Tobjet secret de sa profonde affection. On se demande, en lisant ses dernières volontés qui portent Tempreinte d'une âme si élevée, d'un cœur si tendre et si généreux, comment Hélène avait pu le méconnaître et le forcer pour ainsi dire à porter ailleurs sa tendresse. Peut-être n'était elle pas tout à fait responsable de leur désunion, une mère ou une amie comme madame de Rochechouart auraient pu la préserver au début de bien des impru-

dences. On ne pouvait demander à une enfant de quinze ans Texpérience et la sagesse. Elle commençait depuis deux ans à savoir ce qu'il en coûte pour les acquérir.

Au moment où nous sommes^ Hélène était toujours seule à Kowaloska, en proie à une tristesse que rien ne pouvait vaincre.

' Quelques graves imprudences que sa passion lui eût fait commettre, Hélène n'avait jamais admis une minute la pensée de devenir la maitresse du comte. Or elle savait, à n'en pas douter, que chacun lui prétait ce rôle déshonorant. La douleur que lui causait cette opinion était redoublée par la crainte de l'effet qu'elle pouvait produire sur le comte. C'était un nouvel obstacle à une union déjà si difficile à accomplir. Au moment où, désespérant de l'avenir, Hélène s'abandonnait aux idées les plus sombres, elle apprit tout à coup la nouvelle de la mort de son mari. Ce passage subit du désespoir à la joie la frappa d'abord d'une sorte de stupeur, mais bientôt un seul sentiment envahit son âme, celui de la délivrance ; elle traça en hâte quelques mots à l'adresse du comte.

« Un boulet vient d'emporter le prince Charles, je suis libre, c'est la volonté divine •

ce canon était chargé depuis V éternité ^ > Et, tout entière a Tégoîsme de sa passion, elle ne donna pas un regret au premier compagnon de sa vie, pas une larme au père de son enfant. Celte fin glorieuse et émouvante ne lui causa pas un mouvement de pitié.

Puis, comme si la mort eût réellement reçu de Dieu la cruelle mission d'abattre les obstacles qui s'opposaient au bonheur d'Hélène, peu de jours après, le second fils de la comtesse Anna succombait à un mal dégorge gangreneux sans que sa malheureuse mère eût eu le temps do le revoir, enfin pour qu'il ne manquât rien à ce roman invraisemblable, la princesse apprenait presque en même temps la mort du prince Xavier, son frère, qui la faisait héritière de six cent mille livres de rente.

Le comte était arrivé à temps à Niemirow pour revoir son fils, auquel, il faut le dire, Hélène effrayée avait prodigué tous les soins imaginables ; il se hâta d'écrire à la comtesse Anna pour la prévenir du malheur qui venait de les frapper, puis, dans une lettre suivante, il lui annonça la

1. Cette phrase est de madame de Sévigné. Elle l'écrivait à Bussy Rabutin à propos de la mort de Turenne.

mort du prince Charles, offrant de lui rendre immédiatemenl son fils aîné François en écha nge de son consentement au divorce. La pauvre femme ne résista plus, elle promit tout ce qu'on voulut, à la condition toutefois qu'on observerait les formes légales pour obtenir le consentement de la cour de Rome; elle savait que cela exigeait de longs délais et espérait que son mari reviendrait peut-être à elle durant cet espace de temps. Aussitôt après la réponse de sa mère, le petit comte François partit pour la rejoindre accompagné de sa gouvernante et de ses domestiques.

Hélène sans perdre de temps écrivit aussitôt à son oncle dont elle connaissait bien le caractère ; elle lui annonçait la mort de son mari et le conjurait de lui venir en aide pour la liquidation des affaires de son frère, et lui demandait enfin de consentir à voir le comte Vincent qui se chargerait de lui expliquer des questions importantes, difficiles à régler par lettres; elle fit porter cette missive au prince-évèque par le major Hoffmann, gentilhomme polonais attaché au service du grand chambellan.

Cette ambassade réussit à merveille. Le prélat calculant que le comte Vincent Potocki vivant, lui serait infiniment plus utile que le prince de

Ligne mort, engagea le comte à venir auprès de lui à sa prochaine arrivée à Varsovie; en attendant il offrait à sa nièce elle-même riiospitalité à Werky. Hélène lui répondit :

c Décembre 1792.

> Mon très cher et très honoré oncle,

> C'est avec la plus infinie gratitude que f ai appris de M. le major Hoffmann vos bontés paternelles pour moi. Elles ont produit en moi les sentiments les plus véhéments et les plus sensibles. Recevez-en, mon très cher oncle, mes compliments et mes remerciements. J'ai dans ce moment des empêchements qui me mettent dans le cas de ne pouvoir vous faire ma révérence comme je le voudrais, mais aussitôt que la grâce de Dieu le permettra, j'aurai l'honneur d'aller me présenter en personne à vous et de vous réitérer, en cette occurrence, le profond respect avec lequel j'ai l'honneur de me dire, mon très cher et très honoré oncle,

^ Votre très humble et très obéissante servante

et nièce.

> Hélène Massalskâ,

» princesse douairière de Ligne.»

Puis elle écrivit au comte Vincent : < Je ne vous conseille pas d'attendre l'arrivée du prince-évêque pour lui écrire, car il est un peu de ces gens qui, à deux ou trois mois près, ne savent pas quand ils partiront ou arriveront. Vous pouvez envoyer un courrier à Werky qui attende la réponse, cela bâterait peut-être les choses; mais si le prince-évêque vous voyait, il ferait tout ce que vous voudriez et nous serions heureux. » Le comte ne se décidant pas à aller à Werky et Hélène redoutant son irrésolution et son caractère capricieux s'y rendit elle-même. Elle supplia son oncle d'agir auprès du pape pour hâter les formalités nécessaires au divorce, car elle tremblait sans cesse de voir échouer les projets qui lui tenaient si fort au cœur.

Tout marcha selon les désirs de la princesse et trois mois après la mort du prince Charles de Ligne le mariage d'Hélène et du comte Potocki était célébré à minuit dans la chapelle du couvent des Bernadins près de Werky. Le motif apparent de ce mystère était le deuil de la princesse trop récent pour permettre un mariage officiel ; mais il faut dire qu'en réalité la permission du divorce n'avait pas encore été expédiée de la cour de Rome et n'arriva que trois mois après. Il fallut l'in-

fluence du prince-évèque pour qu*uD prêtre consentit à célébrer un mariage dans de telles conditions.

En entrant dans la chapelle, au moment d'atteindre à ce bonheur si ardemment souhaité, Hélène éprouvait une émotion profonde, mêlée d'un vague sentiment d'angoisse. Elle s'agenouilla auprès du comte, immobile, les yeux fixés en terre, absorbée dans ses pensées. Au moment de monter à l'autel, le comte lui offrit la main pour l'y conduire; elle se releva, mais tout à coup regardant devant elle avec terreur, elle s'arrêta court, en proie à une hallucination terrible. A la lueur vacillante des cierges elle crut voir devant elle trois cercueils couchés qu'il fallait franchir pour arriver à l'autel. Le comte, effrayé, de l'air égaré d'Hélène, lui en demanda la cause à voix basse; le son de cette voix la rappela à ellemême, et, chassant par un effort de volonté cette horrible vision, elle monta d'un pas ferme les trois marches de marbre noir qui avaient pris à ses yeux ce sinistre aspect. Les époux rentrèrent à Werky et cet instant d'angoisse fut vite oublié.

Après un séjour, assez prolongé enLithuanie, pendant lequel le grand chambellan visita les

propriétés considérables de sa femme, ils revinrent tous deax en Ukraine, et Hélène rentra triomphante dans l'habitation du comte ou elle n'avait pénétré qu'en tremblant au moment de sa maladie. Le passé et ses peines étaient oubliés et elle écrivait radieuse à son mari, absent pour peu de jours : « Demain je vais te revoir et te revoir de même, car je ne veux pas que tu changes jamais en la moindre chose : vertus, agréments, esprit, défauts, caprices, tout m'est précieux; si tu étais plus parfait tu ne serais plus le Vincent pour lequel j'aurais fait toutes les folies possibles, si le ciel miséricordieux n'avait pas permis que tout cela aboutisse à la sagesse. »

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