‹ Histoire d'une maisonChapitre 14 sur 50 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

MAISON

Votre père m'a dit qu'il avait quelques brins de chiênes coupés depuis plus de deux ans et mis en cliantier près de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous marquerons ceux qui pourront être employés. Notre plan coté nous donne les longueurs des solives des planchers. »

En passant le long du ru qui coule dans la petite vallée, le grand cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec le bout ferré de son bâton. « Qu'estce que vous voyez donc là? dit Paul. — Je crois que nous trouverons ici de bons matériaux pour faire les voûtes des caves.... Voyez cette pierre jaunâtre, poreuse comme une éponge. C'est .un cadeau que nous fait ce cours d'eau si modeste. Il entraîne dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour s'incruster sur les herbes et détritus de végétaux qui se trouvent sur ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf léger, très-poreux, qui est mou et friable tant qu'il reste à l'humidité, mais qui acquiert une certaine dureté en séchant. Autrefois ce ruisseau était plus gros qu'il n'est aujourd'hui, et il me paraît avoir déposé une assez belle épaisseur de ce tuf qui apparaît sur ses rives actuelles. Prenez ce morceau et regardez-le attentivement. .. . Vous voyez qu'il est rempli de cavités, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de végétaux autour desquelles s'est déposé le carbonate de chaux. Ces brindilles sont pourries et détruites depuis longtemps, l'enveloppe est restée et durcit à l'air. Obser\rez comme ce moellon est léger, composé de cellules qui ne sont guère plus épaisses que des coquilles d'œuf. Cependant, essayez de l'écraser sous votre talon.... Il résiste et à peine si la pression émousse ses aspérités. Eh bien, faites-le sécher, et dans huit jours il résistera bien mieux. Il faudra un bon coup de marteau pour le briser.

« Cette matière est la meilleure peut-être pour faire des voûtes, à cause de sa légèreté, de sa résistance, de ses ca-

vités et de cette âpreté qui font que le mortier adhère si bien aux joints qu^on ne saurait Ten détacher et que le tout, sufïisamment sec, semble ne former qu'une seule pièce.

« Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mètres. Ce n'est pas difficile ; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on le débite avec la plus grande rapidité en briquettes. »

On arriva bientôt à la ferme de Noiret^ là, en effet, le long du mur de la grange, sous un appentis, étaient empilées des pièces de bois, grossièrement équarries et noircies par rhumidité. Le grand cousin en marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de côté celles qui étaient torses, noueuses ou roulées.

« Qu'est-ce donc qu'une pièce de bois roulée? » dit Paul.

— Les bois roulés sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour du cœur. Vous comprenez que les fibres du bois n'étant pas verticales et formant des spirales plus ou moins prononcées, perdent leur propriété de résistance : ces fibres^ à cause du parcours qu'elles font, lequel n'est point régulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes gerçures. Ces bois sont donc rejetés comme défectueux, ainsi que ceux qui sont attaqués au cœur ou qui ont ce qu'on appelle des malandres^ c'est-à-dire des parties malades entre leurs couches, sorte d'ulcères intérieurs qui d'abord enlèvent au bois son homogénéité de résistance et qui développent autour d'eux la pourriture. Il arrive souvent que l'on ne voit pas les malandres et qu'en peu de temps des bois de charpente qui paraissent très-sains tombent en poussière. Ces maladies cependant étant fréquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois ont poussé, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que l'on emploie dans les constructions. Telle forêt produit des bois de chêne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle autre en fournit qui sont toujours

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sains. En général les bois poussés dans des sols légers et secs sont bons*, ceux qui viennent dans des terrains humides, argileux, sont mauvais.

« Vous ferez mettre de côté ces bois roulés et tors -, ils seront bons pour faire les cintres des caves -, ils ne sont propres qu'à cela ou à être brûlés. Quant à ces brins de sapin, ils serviront à faire nos échafauds. »

Il était tard, les deux compagnons demandèrent à déjeuner à la ferme. Pendant qu'on mettait la table : « Expliquezmoi donc, cousin, comment vous vous servez du graphomètre.

— Lorsqu'il s agit d'une opération comme celle que nous venons de faire, c'est la chose du monde la plus simple. J'ai prié le père Branchu de faire porter mon instrument au château, pour ne pas en être chargé toute la matinée, mais il n'est pas besoin de l'avoir là pour vous faire comprendre comment on opère. Vous savez que le graphomètre se compose d'un cercle gradué, divisé en 36o degrés. Ce cercle, mobile sur son centre, est muni d'un niveau à bulle d'air et, au-dessus, d'une lunette, qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le niveau et l'axe de la lunette sont parfaitement parallèles au plan du cercle. On pose celui-ci sur un pied à trois branches et on établit tout d'abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d'air soit toujours au centre sous quelque degré du cercle qu'on tourne le tube. Ceci fait, et le pied étant placé au point marqué su rie terrain, — ce qu'on vérifie au moyen d'un fil à plomb passant par le centre du plateau, — on dirige la lunette sur un point fixé et où est placée une mire. Le verre de la lunette est croisé par deux cheveux à angle droit qui en marquent le centre. Il faut que l'intersection des deux cheveux tombe sur le point que l'on vise. Mais au préalable, l'indicateur ou vernier, qui tient à la base de la lunette, est placé sur le

{éro du cercle. C'est donc Tensemble de Tinstrument quV^n a fait tourner. Alors, si Ton veut, par exemple, former un angle droit sur la ligne réunissant le point où Ton est placé avec la première mire, on fait pivoter la lunette jusqu'à ce que son indicateur soit à 90 degrés (le quart du cercle). On envoie un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait porter cette mire à droite ou à gauche jusqu'à ce que son milieu soit exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tirée du point où vous êtes placé avec la seconde mire forme un angle droit avec la première ligne de base, puisque deux diamètres coupant à angle

droit un cercle divisé en 36o degrés donnent go degrés pour chaque quart du cercle. A l'aide de cet instrument, ayant, au préalable, indiqué sur le plan d'un bâtiment qu'il s'agit de planter, les angles que forment certaines lignes entre elles, partant d'un point, on peut donc reporter ces angles sur le terrain. Supposez qu'il s'agisse de planter un portique demicirculaire. Ayant posé le centre et tracé le demi-cercle sur le terrain, en plaçant le graphomètre sur ce centre, vous pourrez envoyer des lignes qui couperont régulièrement cette circonférence et indiqueraient, par exemple, l'axe des colonnes ou piliers. Puisque du point A au point B vous avez 180 degrés (fig. 20), vous diviserez ces 180 degrés en autant de

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parties que vous voudrez sur le cercle du graphomètre, et le centre de la lunette vous donnera, à grande distance, les mêmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison que le graphomètre sert à planter un bâtiment, il sert à relever un terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue, que vous avez mesurée : plaçant votre instrument en E, vous visez avec la lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet ; vous avez donc le nombre de degrés sur le cercle que comprend Fangle G E F. Vous reportez cet angle sur la planchette*, puis transportant rinstrument sur le point F, de là vous visez ce même point C*, vous obtenez de même l'angle G F E, qui, reporté sur la planchette, vous donne exactement la position du point G et la distance inconnue qu'il y a entre E et G, entre F et G*, dès lors Tune ou l'autre de ces longueurs vous servent de base à leur tour, et opérant du point G et du point F, en visant un quatrième point D, vous connaissez les longueurs G D et F D. Ainsi pouvez-vous opérer sur toute une contrée*, c'est ce qu'on appdlQ triangulation : la. première opération à faire pour établir la carte d'un pays. Mais nous entrons là dans un autre domaine. Allons déjeuner! »

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