M. PAUL DEMANDE CE QUE C'EST QUE L^RCHITECTURE
Le grand cousin s'attendait bien à ce que Paul reviendrait sur la discussion de la veille au soir, et, en effet, en allant tous deux, de bon matin, visiter les travaux, Paul ne manqua pas de tâter le terrain. Mais il ne savait pas trop ce qu'il voulait demander. Le grand cousin ne Taidait pas, il prétendait lui laisser tout le loisir de résumer ses idées. « Est-ce que M. Durosay se connaît en architecture? dit enfin Paul.
— Mais il en parle comme une personne à laquelle cet art n'est pas étranger.
— Cependant, vous n'avez pas paru lui accorder ce qu'il demandait.
— Et que demandait-il ?
— Mais.... vous le savez bien.... Il aurait désiré que la maison de Marie fût.... plus.....
— Plus quoi?
£-'arghitecture.
— Plus.... moins sévère; qu'elle eût un portique, une loggia.... Qu'est-ce qu'une loggia?
— C'est un large balcon couvert et le plus souvent fermé des deux côtés, mais s'ouvrant sur sa face, soit au rez-dechaussée, soit aux étages supérieurs, sur la voie publique eu la campagne.
— Pourquoi ne ferait-on pas une loggia à la maison de Marie ?
— On pourrait en faire une ou plusieurs.
— Alors?
— Alors il faudra nécessairement la placer devant une des pièces, soit le salon, par exemple à rez-de-chaussée, au milieu de la façade sur le jardin, et au premier devant la grande chambre à coucher.
— Est-ce que cela ne ferait pas bon effet?
— Peut-être-, mais la pièce à la suite, qui s'ouvrirait sur cette loge, serait triste et sombre, puisque ses fenêtres donneraient sous son plafond.
— Ah oui, c'est vrai *, mais, au fait, nous en avons des loges au bout du salon, de la salle de billard et de la salle à manger.
— Oui, seulement elles sont fermées au lieu d'être ouvertes sur le dehors, et ces pièces bénéficient de leur surface. Ces loges sont alors des cages, ce qu'on appelait autrefois des bretêches. On a ainsi tous les avantages d'une loge, sans en avoir, dans notre climat, les inconvénients.
— Pourquoi n'avez-vous pas dit cela à M. Durosay?
— Mais il le voyait de reste*, il n'était pas besoin de le lui dire.
— Il aurait voulu aussi un portique.
— Pour quoi faire?
— Je ne sais pas.... Il disait que cela serait joli, que ma sœur et ses enfants seraient groupés là-dessous, et que de loin cela ferait très-bien.
HISTOIRE d'une MAIÔON.
— Et serait-il très-agréable à madame votre sœur de faire très-bien de loin?
— Oh, je crois que cela lui serait indifférent.
— Et pour qui faisons-nous la maison?
— Mais pour ma sœur.
— Et non pour les flâneurs, n'est-ce pas? Or ce portique aurait les inconvénients des loges, il rendrait sombres et tristes les pièces qui s'ouvriraient sous les arcades ou colonnades. Donc, comme on vit plus souvent chez nous dans les pièces que sous un portique, ce serait payer un peu cher le plaisir de former des groupes agréables aux yeux des gens qui passent.
— Sans doute. D'ailleurs, devant la salle de billard, nous avons une serre avec descente au jardin qui peut servir de portique, sans assombrir la pièce, puisque ce sera vitré.
— Assurément.
— M. Durosay n'y a pas fait attention peut-être.
— Si fait, mais ce n'est pas monumental. Il eût voulu un vrai portique couvert, à la façon des portiques italiens.
— Il semble aimer beaucoup l'architecture italienne ?
— Laquelle ?
— Mais celle dont il parlait.
— Cest qu'il y a bien des sortes d'architecture en Italie, suivant les époques, les latitudes et les usages des populations de la péninsule.
— Vous ne le lui avez pas fait observer.
— Il doit le savoir.
— Je vois bien que vous ne prenez pas au sérieux les opinions de M. Durosay.
— M. Durosay est un homme recommandable, ses opinions sont sincères et par conséquent je les prends au sérieux; seulement il apprécie les choses à un point de vue qui n'est pas le mien. Il juge les questions d'art comme un homme du monde, avec son sentiment, et je crois que pour
l'architecture.
nous, architectes, il les faut juger avec le raisonnement. Le sentiment ne raisonne pas ; c'est comme la foi -, donc nous ne saurions nous entendre, puisque nous parlons chacun une langue différente. »
La lumière ne se faisait pas dans l'esprit de Paul. Jusqu'alors il avait pensé que l'architecture s'apprenait comme on apprend la grammaire et l'orthographe, et voilà que son cousin lui déclarait qu'il y avait plusieurs langages, et qu'en supposant que l'on sût l'un des deux, l'autre demeurait inintelligible. Il ne comprenait pas comment le raisonnement avait à intervenir dans une affaire toute de forme, d'apparence, et il ne savait m.ême comment poser à son cousin des questions à ce sujet, qui pussent l'éclairer. Il s'en allait donc la tête baissée, abattant, avec son bâton, les chardons jaunis qui encombraient les bords du chemin. Le cousin, de son côté, ne paraissant pas désireux de rompre le silence-, on arriva ainsi au chantier; il était presque désert.
« Il a gelé la nuitée passée, dit le père Branchu, et ça va prendre dur.
— Eh bien, il faut couvrir les maçonneries avec du fumier ou du chaume et nous nous arrêterons. Mettez des plats-bords sur les murs, lec haume par-dessus et des dosses avec des moellons de distance en distance. Ayez le soin que les plats-bords débordent les parements des murs. Si vous n'avez pas assez de chaume, mettez de la terre sur les plats-bords ou des mottes de gazon. Pour les voûtes des caves, répandez dessus une bonne couche de terre avec pentes, et ménagez quelques ouvertures dans les reins pour que la pluie ou l'eau des fontes de neiges puisse s'écouler. Allons! vivement, faites-rmoi disposer tout cela, que ce soit terminé demain soir; puis nous nous reposerons jusqu'à la fin des froids. — Aussi bien, dit le père Branchu, tous les gars sont partis et n'y a plus au chantier que des impotents. »
« Cette suspension des travaux, dit le grand cousin, en reprenant le chemin du château, va nous permettre d'étudier les détails de la construction sans nous presser.
— Oui, répondit Paul; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y prenez, lorsqu'il s'agit de tracer un détail ?
— Vous l'avez bien vu, depuis deux mois que nous en faisons ?
— Pas tout à fait : j'entends bien que vous dites ce que vous voulez, et ce que vous voulez se trouve tracé sur le papier*, j'ai essayé défaire de même, et tout en sachant bien ce que je voulais, il ne venait rien sur le papier, et même ce que je traçais me faisait oublier ce que j'avais dans l'esprit. Cependant, pour chaque chose que l'on veut faire en architecture, il doit y avoir un moyen, un procédé, un.... comment dirais-je? une recette....
— Allons donc! vous y voilà. Vous voyez bien, petit cousin, que l'on croit comprendre et vouloir, bien que l'on ne sache réellement pas toujours ce que l'on veut, que l'on ne comprenne pas nettement une proposition ; depuis ce matin votre pensée tourne autour de cette question que vous venez seulement de m'adresser; j'ai voulu vous laisser le loisir de la préciser; il a fallu que votre cerveau travaillât. Maintenant, grâce à l'effort que vous avez fait, vous saisirez mieux ce que je puis vous répondre. Vous vous rappelez ces deux vers de Boileau :
Ce que Von conçoit bien s'énonce clairement^ Et les mots pour le dire arrivent aisément^
et qui peuvent s'appliquer à tous les arts ? L'important est de s'habituer à concevoir avec netteté; le malheur est qu'on apprend à faire une phrase avant d'apprendre à raisonner, et qu'on veut exprimer sa pensée avant qu'elle ait été