CHAPITRE XVIII
Le froid, les circonstances obligeaient d'interrompre les travaux. L'hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que non-seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à Pachèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces jours d'hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient comme inspecteur de travaux.
Paul prenait chaque jour plus d'intérêt à ce travail. Jusqu'à ce moment, l'exécution avait suivi le labeur de cabinet, et l'exemple, la pratique venaient appuyer la théorie-, mais il sentait bien que toute son attention et son désir de seconder le maître de l'œuvre ne suffisaient pas, et qu'à chaque pas il se trouvait en présence d'une difficulté. Plus le travail avançait, plus son impuissance lui semblait complète. Il se mit donc à l'œuvre avec la bonne envie d'apprendre, d'autant que tout ce qui l'entourait prenait un aspect plus
triste et désolé. Paul n'avait point séjourné un hiver à la campagne-, s'il venait dans sa famille aux fêtes du premier de Tan, les quelques jours passés au château de son père étaient si vite écoulés qu'il n'avait pas le loisir de se préoccuper de l'aspect des champs. D'ailleurs on recevait, à cette occasion, des amis*, sa sœur aînée animait la maison ; tout le monde était en fête. Il n'en était plus ainsi au commencement de décembre 1870*, les villages des environs étaient déserts, ou occupés pendant quelques heures par des troupes mal vêtues, mourant de faim, allant combattre le plus souvent sans enthousiasme, laissant des traînards, des malades dans les chaumières. Puis c'étaient de longues files de voitures qui semblaient autant de convois funèbres.
La neige commençait à couvrir les champs et assourdis- ' sait les bruits lointains. Rarement un paysan se présentait-il au château-, le facteur y venait encore régulièrement, et les lettres et journaux qu'il apportait ne faisaient qu'assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou des soldats, tous étaient muets-, les officiers eux-mêmes demandaient à rester dans leur chambre, prétextant la fatigue, et ne descendaient pas au salon. M. de Gandelau, levé de grand matin, en dépit de sa goutte, semblait se multiplier; il était chez les fermiers, à la ville voisine, facilitant les transports , organisant des hôpitaux , approvisionnant des denrées, levant les difficultés imposées par la routine. « Faites travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c'est tout ce que je réclame de votre amitié, et c'est beaucoup -, mais faites-le, je vous en prie. »
En effet, les journées se passaient en grande partie à étudier quelques questions de constructions ; puis l'architecte et son inspecteur allaient faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne manquait pas d'entamer quelque sujet intéressant. La campagne, les phénomènes naturels étaient le sujet habituel de ces conversations-, et
ainsi Paul apprenait à observer, à réfléchir, et il s'apercevait chaque jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui répéter souvent ceci : « Plus vous saurez, plus vous reconnaîtrez qu'il vous manque de savoir-, et la limite de la science, c'est d'acquérir la conviction qu'on ne sait rien. — Alors, répondit Paul un jour, à quoi sert d'apprendre?
— A être modeste; à remplir la vie d'autre chose que des préoccupations de la vanité -, à se rendre quelque peu utile à ses semblables, sans exiger d'eux la reconnaissance. »
Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d'après nature ou d'après des tracés préparés devant son élève, car il n'avait apporté avec lui aucun dessin d'architecture. Puis, Paul mettait au net les attachements des parties déjà élevées de la construction. Ainsi se rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de pierre mis en œuvre.
Paul commençait donc à tracer proprement un détail d'architecture, et son cousin ne manquait jamais de répondre à chacune des questions qui lui étaient adressées. Paul eut bientôt laissé de côté toute timidité ou, si l'on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait pour habitude d'attendre, pour faire une leçon sur un sujet, que son jeune inspecteur demandât à être éclairé. Il voulait que l'intelligence de son élève fût déjà préparée par la nécessité de savoir, avant d'enseigner. Aussi bien ces leçons traitaient de sujets très-divers, mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l'exposé de principes généraux qui revenaient sans cesse.
Un jour, Paul voulut savoir ce que c'est qu'un ordre et ce qu'on entend par ce mot, en architecture.
« Vous me faites là.^ petit cousin, une grosse question, à laquelle je ne sais trop si je répondrai de manière à vous
ÉTUDES THÉORIQUES. iS;
éclairer. On peut entendre en architecture ce mot de deux manières : ordre signifie, si Ton veut, ordonnance, corrélation entre les parties. Mais je pense que ce n'est pas ainsi que vous l'entendez ; vous me demandez probablement en quoi consistent ce qu'on appelle vulgairement les ordres d'architecture ? L'idée d'ordre dans votre esprit implique une série de colonnes ou supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande horizontale! C'est bien cela, n'est-ce pas ?
— Oui, c'est cela.
— Eh bien , à des époques reculées, les architectes ont eu la pensée, fort naturelle, d'élever des points d'appui verticaux, et de poser de l'un à l'autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de pierre -, sur cette claire- voie ils ont établi un toit. Cela formait un abri ouvert par le bas, couvert : ce que nous appelons une halle. Mais comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en arrière de ces points d'appui verticaux on a bâti des murs en laissant entre eux et les supports isolés un espace libre qu'on appelle portique. C'est ainsi, par exemple, que sont conçus certains temples des Grecs. Peu à peu, le génie des architectes, l'étude, l'observation de l'effet extérieur, ont fait donner à ces points d'appui verticaux et à ce qu'ils supportent, c'est-à-dire à l'entablement, des proportions relatives, délicates, harmoniques, d'où l'on a déduit des lois ; car, notez bien que l'exemple précède toujours la règle, que la règle n'est que le résultat de l'expérience. Les Grecs ont ainsi trouvé trois ordres : le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possèdent chacun leur système harmonique de proportions et leur ornementation. Ces systèmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu'ils n'empiètent souvent l'un sur l'autre.
' « Mais les Romains qui étaient des gens d'ordre et prétendaient l'imposer en tout et partout, en prenant ces dispo-
l58 HISTOIRE d'une MAISON.
sitions aux Grecs, ont voulu formuler d'une manière à peu près absolue ces trois systèmes. Cela simplifiait les choses, et les Romains aimaient à enfermer les choses d'art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizième siècle on s'est mis à étudier l'antiquité-, on a prétendu à tout jamais fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a même ajouté deux aux trois premiers, qui sont : le Toscan et le Composite, Ces ordres momifiés ont été appliqués n'importe où et n'importe comment, ainsi qu'on attache une tapisserie à une muraille pour la décorer. Les architectes se sont souvent plus préoccupés de placer un ordre sur une façade que de disposer convenablement le bâtiment élevé derrière cette devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a été fait de plus contraire à la raison en ce genre, puisque son ordonnance n'a aucun rapport avec ce qu'elle couvre, et que cet immense portique, situé au premier étage, ne sert absolument qu'à obscurcir les jours ouverts dans sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son aire. Mais il fallait être majestueux quand même, alors. Nous ne sommes pas entièrement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore aujourd'hui des ordres placés, sans qu'il soit possible de dire pourquoi, devant des bâtiments qui se passeraient volontiers de cette décoration parasite destinée à prouver au public qu'il existe des ordres et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.
« Mais vous étudierez ces parties de l'architecture un peu plus tard. Je crois que c'est une mauvaise méthode d'enseigner l'art de mettre des fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pensée, et c'est ainsi qu'on fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le galimatias pour la saine rhétorique ; des architectes qui.^ avant de songer à satisfaire pleinement aux exigences de la construction, à
étudier les besoins de leur temps, s'amusent à reproduire des formes dont ils n'ont pas approfondi les origines, la raison d'être et le sens véritable. Pour le moment, tenonsnous terre à terre. Il s'agit d'une maison, non d'un temple ou d'une basilique. Il s'agit d'en étudier toutes les parties. La tâche nous suffit.
« Nous avons le loisir de bien étudier les détails de notre bâtisse, puisque le froid nous oblige à fermer le chantier. La construction, mon ami, c'est l'art de prévoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre rien au hasard, qui n'ajourne aucune solution et qui sait donner à chaque fonction sa place, sa valeur par rapport à l'ensemble, et cela au moment opportun. Nous avons tracé les plans aux divers étages, nous avons donné les détails nécessaires à la construction des parties inférieures de la maison • maintenant, il nous faut combiner les détails des élévations avec l'ensemble. Nous allons donc, d'abord, établir le profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les niveaux des chaînages et les souches des combles. »
Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conçu, sinon tracé, toutes les parties de la construction, eut bientôt fait d'étabhr ce profil devant Paul, qui s'émerveillait toujours de voir avec quelle promptitude son patron arrivait à tracer sur le papier un détail de construction. Il en fit l'observation encore cette fois.
« Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hésiter l'arrangement de toutes ces parties de la bâtisse? dit-il.
— Parce que j'y ai pensé, et que je me suis représenté toutes ces parties en traçant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne sont pas sur le papier, elles sont dans ma tête; et quand il s'agit de les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargés de l'exécution, je n'ai qu'à écrire, pour ainsi dire, ce que je sais d'avance par cœur. Et c'est toujours ainsi qu'il est utile de procéder. Voyez ce profil et ces
quelques détails (fig. 42) -, examinons cela ensemble : vous reconnaîtrez bientôt que vous-même avez déjà vu tout ce que contient cette feuille de papier, et qu^avec un peu d'attention vous pourriez coordonner ces diverses parties. Vous voyez figurer l'épaisseur du mur à rez de-chaussée, avec son axe ponctué ; la hauteur de Tallége A et de son appui, la disposition du tableau de la fenêtre, son linteau-, la hauteur du plancher, son épaisseur. Le bandeau B était à fixer; il doit avoir Pépaisseur de ce plancher, il s'accuse au dehors. Puis, réduisant les murs de face à 5o centimètres au premier étage, nous posons une assise de retraite en C *, Tallége semblable à celle du rez-de-chaussée. La hauteur du premier étage de sol à sol a déjà été fixée. Le membre D inférieur de la corniche accuse l'épaisseur du deuxième plancher; reste à placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reçoit le chéneau. Quant à la fenêtre de ce premier étage, elle est cons.ruite comme celle du rez-de-chaussée, seulement rébrasement est moins profond de 10 centimètres puisque ce mur a i o centimètres de moins d'épaisseur. Son linteau est le même, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les Persiennes de tôle, et les chaînages passent sous ces linteaux. Comme nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent s'arrêter contre une saillie E, laquelle, en s'élevant au-dessus du comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour couvrir la rencontre de l'ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G l'angle du bâtiment avec cette saillie E', et l'appareil en besace dont nous avons parlé. Comme je prévois que les solives auront trop de portée en quelques points, je suppose les poutres H intermédiaires, pour les recevoir, et les corceaux I pour soulager la portée de ces poutres.
« J'ai tracé en K le bandeau du premier étage avec les saillies cotées d^ l'axe du mur, l'assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et la tablette de couronnement. Vous
vin