‹ Histoire d'une maisonChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMME QUOT M. PAUL EST INDUIT A ÉTABLIR CERTAINES DIFFÉRENCES ENTRE LA MORALE ET LA CONSTRUCTION.

Lorsque, le soir, le compte rendu rédigé par Paul fut lu en famille, M. de Gandelau interrompit la lecture à cette phrase infidèlement reproduite : « Le bien n'est que Fabsence du mal. »

« Oh ! oh ! dit le père : la charité est autre chose que Fabsence du mal. Si tu ne donnes rien au pauvre qui te demande du pain *, si , sachant nager, tu ne cherches pas à sauver un homme qui se noie, tu ne fais pas de mal, mais tu ne fais pas le bien.

— Ce n'est pas, reprit le grand cousin en souriant, tout à fait ce que j'ai dit à Paul. A propos des défauts constatés dans les constructions, j'ai dit, je crois, que le bon est l'absence du mal; c'est-à-dire qu'en fait de constructions, et peut-être en beaucoup d'autres choses qui tiennent à l'ordre purement matériel, éviter ce qui est mauvais, c'est faire bien,

mais non le bien. J'avoue d'ailleurs que je n'ai pas suffisamment développé ma pensée.

« Deux choses sont nécessaires pour devenir un bon constructeur : un esprit juste — ce qui tient à la nature morale de chacun de nous, — et Pexpérience que Ton acquiert.

a L'observation et Pexpérience qui en sont la conséquence nous servent à reconnaître le mal et à Féviter-, mais si, malgré cela, on n'est pas doué d'un esprit juste, ordonné naturellement, l'expérience, en permettant de se garder du mal, ne suffit pas à elle seule pour trouver ce qui est bon.

« D'ailleurs si, en morale, le bien est absolu et indépendant des circonstances, il n'en est pas de même en construction. Ce qui est bon ici est mauvais ailleurs, en raison du climat, des habitudes, de la qualité des matériaux et de la façon dont ils se comportent suivant telle ou telle circonstance locale. S'il est bon, par exemple, de couvrir un comble en ardoises dans un climat tempéré et humide, ce procédé ne vaut rien dans un climat chaud, sec et venteux. Des constructions de bois seront excellentes dans telle situation, mauvaises dans d'autres. S'il est bon, dans les habitations, d'ouvrir des jours larges, de vitrer de grandes surfaces sous les climats du nord, parce que la lumière est voilée, cela est mauvais dans des contrées méridionales où la lumière est intense et où il faut se garantir contre la chaleur. Si donc on peut faire un code de morale, on ne peut établir des règles absolues en construction, et c'est pourquoi l'expérience, le raisonnement et la réflexion doivent toujours intervenir lorsqu'on prétend bâtir. Bien souvent de jeunes architectes m'ont demandé quel était le meilleur traité de construction à consulter. Il n'y en a point, leur disais-je, par la raison qu'un traité ne saurait prévoir tous les cas, toutes les circonstances particulières qui se présentent dans la carrière de l'architecte. Le traité établit des règles; mais quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, vous vous trouvez en

Page 1