‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 16 sur 128 · JOSEPH LEBEAU · texte numérisé non relu

JOSEPH LEBEAU

ministère. Un nouveau cabinet arrivait au pouvoir, sous la présidence effective de Joseph Lebeau.

Ce jeune avocat libéral et franc-maçon, envoyé au Congrès par ses compatriotes de Huy, s'était laissé tout d'abord griser par l'enthousiasme révolutionnaire de ses collègues. Mais l'ardeur patriotique s'alliait chez lui à une intelligence lucide. Il n'avait pas tardé à comprendre que l'indépendance de la Belgique était irréalisable sans le consentement de l'Europe. Avec un tact politique qui fait de lui l'homme d'État de la Révolution, il avait reconnu que ce n'était pas à Paris, mais à Londres que reposait le sort du pays, et qu'un souverain ne pouvait être reconnu sans l'assentiment de l'Angleterre. Le rapprochement du cabinet de Casimir Périer avec celui de Lord Grey facilitait l'exécution de ses projets, et il en était de même du revirement de Lord Ponsonby qui, désabusé de ses chimères par l'échec du complot orangiste, se montrait maintenant disposé à agir de concert avec Belliard. Peut-être le nom du prince Léopold de Saxe-Cobourg lui fut-il suggéré par eux. En tout cas il n'hésita pas à voir que là était le salut. Adopter ce nom, c'était en effet rassurer les Puissances sur les velléités d'union avec la France qu'elles attribuaient à la Belgique, c'était gagner leur confiance en leur montrant que « la révolution n'était ni française, ni anglaise, ni allemande, mais belge, et qu'elle n'avait pas secoué la suprématie de la Hollande pour accepter celle d'un autre peuple ». Dès ses débuts, Lebeau déclarait nettement que le pays ne voulait que son autonomie et qu'il ne songerait à s'unir à la France que s'il était réduit à choisir entre la France et la Hollande, Il allait jusqu'à dire que son ministère était anti-français, non sans doute qu'il fût hostile à la France « que nous aimons tous », mais parce que « voué au principe de l'indépendance nationale » (l). Or celle-ci paraissait gravement compromise. L'obstination des Belges à résister aux décisions de la Conférence et leur incapacité à sortir de l'anarchie, faisaient revenir sur l'eau les projets de partage auxquels on avait déjà songé à Paris quel-

(1) E. de Guichen, La révolution de 1830, p. 373.

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ques mois plus tôt. Sans doute le gouvernement français ne les soutenait pas, mais il ne les combattait pas non plus. Il semble bien que, sans l'opposition de l'Angleterre, il se fût entendu avec la Prusse et la Hollande. Talleyrand se laissait aller à confesser « qu'il était impossible que les Belges constituent une nation et qu'en travaillant à leur indépendance, il faisait une œuvre de circonstances destinée à disparaître avec elles » (l).

Il était donc grand temps de se presser si l'on voulait enfin avoir un roi. Mais l'humiliante expérience de l'élection de Nemours imposait la prudence. Il n'était plus question de donner la couronne sans savoir si elle serait acceptée. Le 22 avril, une députation arrivait à Marlborough House pour pressentir Léopold sur ses intentions. Lebeau se flattait d'obtenir sans peine son assentiment. Mais on avait affaire cette fois à un esprit réaliste, à un politique plein de prudence, à un prince enfin qui venait de refuser le trône de Grèce. Comment espérer qu'il acceptât celui de Belgique sans être assuré du consentement de l'Europe et surtout de celui de l'Angleterre à laquelle il devait tout? Il savait que le 17 avril, la Conférence venait de déclarer de nouveau que les bases de séparation rejetées par les Belges étaient des « arrangements fondamentaux et irrévocables ». C'était dire qu'elle ne tolérerait qu'un roi qui les admît. Dans ces conditions les pourparlers ne pouvaient aboutir. Léopold et la députation se trouvaient, comme disait Palmerston, at a dead lock.

Cependant le Congrès demeurait buté dans la résistance. Ponsonby n'osait lui communiquer l'ultimatum du 10 mai par lequel la Conférence sommait les Belges d'accepter les bases de séparation sous peine de la voir bloquer l'Escaut et accorder son appui au roi de Hollande. Complètement revenu de ses sympathies orangistes, il travaillait maintenant pour Léopold et s'associait à la politique de Lebeau. Il suggérait à

(1) Sur ces projets de partage, dont aucun ne prit naturellement une forme officielle, voy. Delannoy, op. cit., p. 162 et suiv. Cf. Gedenkstukken, loc cit., t. H, p. 462. Voy. aussi H. L. Bulwer, Life of Palmerston, t. II, 2« édit. (Londres, 1870), p. 69.

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