‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 26 sur 128 · LÉOPOLD PREMIER · texte numérisé non relu

LÉOPOLD PREMIER

intérieure à ses ministres, et s'il paraît, au surplus, y avoir trouvé peu d'attraits, il éprouvait au contraire pour la grande politique un intérêt passionné. Gendre du roi de France, oncle de la reine d'Angleterre, chef de cette maison de Cobourg qui avait donné un prince-consort à la Grande-Bretagne et un roi au Portugal, il jouissait en Europe d'un prestige qui rehaussa celui de sa couronne. Ses talents politiques avaient établi sa réputation dans toutes les cours. Il entretenait avec la plupart d'entre elles une correspondance où s'exprimaient souvent des conseils qu'on ne lui demandait pas toujours. S'il est certainement exagéré de voir en lui « l'oracle politique de l'Europe», on ne peut lui refuser le mérite d'avoir exercé une action diplomatique qui fortifia singulièrement le régime de neutralité imposé à son royaume. « La situation de la Belgique dans le monde, écrit en 1848 le ministre autrichien à Bruxelles, repose exclusivement sur les relations du roi » (l). Il est certain en tout cas, que ces relations lui profitèrent grandement. Léopold ne les employa jamais qu'au service de la paix. Il travailla activement, en 1840, à empêcher le conflit menaçant de la France et de l'Angleterre. Plus tard, s'il semble avoir songé à provoquer une coalition contre Napoléon III, ce n'est qu'à une coalition pacifique qu'il pensait. Et cette politique de conciliation européenne était bien celle qui convenait à un roi des Belges.

Incontestablement, des rois si nombreux que tant d'États nouveau-nés appelèrent à régner sur eux au cours du XIX^ siècle, Léopold P*" ne fut pas seulement le plus heureux, mais le plus habile. Il a créé une œuvre solide et durable et fondé une tradition qui lui a survécu. Il se rendait justice et se réjouissait d'avoir réussi. « J'ai gâté le pays, disait-il en 1845, en lui obtenant depuis quinze ans des choses auxquelles seul il n'avait pas la moindre chance de parvenir » (2). Il fut dans toute la force du terme ce que Palmerston avait prévu qu'il serait, «un bon roi belge » .

(1) E.-C. Corti, Leopold I von Belgien, p. 131.

(2) Lettre à Ad. Dechamps, dans E. de Moreau, Adolphe Dechamps, p. 195 (Bruxelles, 1911).

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Ce n'est pas que les déboires lui aient été épargnés. Prince d'Ancien Régime, il souffrit longtemps du dédain que les cours allemandes affectaient pour sa royauté révolutionnaire. En Belgique, la conduite des partis lui fit parfois maudire sa «couronne d'épines» (l), et il lui arriva de regretter d'avoir refusé le trône de Grèce. En 1839, en 1848, des accès passagers de découragement le firent parler de démission. Mais « l'humeur égale et facile, le calme philosophique qui étaient les traits saillants de son caractère » (2) reprenaient bientôt le dessus dans cette âme forte. Dédaignant la popularité, il ne craignait pas de se rendre impopulaire. Au fond, s'il gouverna d'accord avec l'opinion, il la méprisait (3). Il n'éprouvait qu'antipathie pour ces libéraux et ces catholiques avec lesquels il ne dut plus cesser de compter à partir de 1839. Mais il ne les confondait ni avec le pays ni avec l'État. En somme, il resta toujours un étranger au milieu de son peuple et s'il se dévoua à son service, ce fut surtout par devoir, par conscience et par amour-propre. Les Belges de leur côté ne devaient l'apprécier à sa valeur que quand il ne fut plus. Ils reconnurent alors tout ce qu'ils lui devaient, et la gratitude publique assigna à sa statue sa vraie place en la posant au faîte de la colonne élevée en mémoire du Congrès national dont il avait achevé et couronné l'œuvre.

Il est difficile d'imaginer un ensemble de circonstances plus désastreux que celui au milieu duquel débuta le règne de Léopold P^ On en attendait la paix et ce fut la guerre et la défaite qu'il apporta. Quel présage que d'apparaître tout d'abord à

(1) Bulletin de la Commission Royale d'Histoire, 1928, p. 267.

(2) Expressions du ministre fiançais Boislecomte dans Gedenkstakken, loc, cit., t. II., p. 450.

(3) Son neveu, Ernest de Saxe Cobourg, Aus meinem Leben und aus meiner Zeit, t. III, p. 484, dit qu'il était tout à fait insensible à l'opinion publique et que ceux qui croient que le libéralisme consiste à se courber sous elle, < wiirden ihn ohne Zweifel fiir einen der illiberalsten Fûrsten Europas gehalten haben >.

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son peuple sous la figure d'un vaincu et de s'être trouvé à deux doigts de devoir rendre son épée ! S'il ne portait pas la responsabilité personnelle de la catastrophe, il en portait la responsabilité politique. Victime de l'incurie du Congrès qui l'avait élu, il ne pouvait qu'accepter en silence la conséquence de fautes qu'il n'avait pas commises. Tout rejaillit sur un chef d'État, et au lieu de faire confiance au souverain qu'elle venait de mettre à sa tête, la nation humiliée, désenchantée et découragée se demandait si elle n'avait pas fait appel à un incapable. Pour comble d'infortune, la situation matérielle contribuait encore à aigrir l'opinion. Depuis la Révolution, le pays était en proie à une crise économique plus grave encore que celle qu'il avait traversée en 1815 (l). La perte du marché hollandais, la perte surtout du marché des colonies hollandaises plongeait l'industrie dans le marasme. La fermeture de l'Escaut interrompait le commerce maritime ; impossible de continuer avec l'Allemagne le transit par la voie du Rhin. De toutes parts les usines chômaient ou ne travaillaient qu'à équipes réduites. A Gand, on estimait que 30,000 ouvriers étaient sans ouvrage, et que sur quatre-vingts fabriques, quatre seulement conser-' valent une activité normale. De 1830 à 1836, le nombre des broches à filer le coton y passait de 209,173 à 139,939. Pour permettre aux fabricants de calicot de ne pas renvoyer leur personnel, le Conseil communal ouvrait un emprunt de 10,000 florins. La métallurgie, les mines de charbon subissaient le contrecoup du déclin des industries textiles. Et, pour augmenter le désarroi, l'Angleterre inondait le pays de marchandises de toutes sortes, tandis que le gouvernement hollandais prenait des mesures pour étouffer le commerce belge. Il semblait que la prospérité éclatante dont on avait joui durant les dernières années du royaume des Pays-Bas, fût irrémédiablement compromise. Personne n'avait foi dans l'avenir. La Société Générale, par sympathies orangistes autant que par prudence, resserrait son crédit. Des industriels découragés émigraient en Hollande.

(1) Histoire de Belgique, t. VI, p. 273.

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Comme il arrive toujours, le mécontentement et l'inquiétude tournaient au profit des partis d'opposition. La propagande républicaine était à vrai dire plus bruyante que redoutable. Il en aurait été autrement si elle avait su exploiter la défiance de la bourgeoisie à l'égard du pouvoir royal, défiance que les derniers événements lui eussent permis sans peine d'exciter. Nul sentiment royaliste n'existait dans ce pays qui depuis le XVP siècle n'avait eu pour souverains que des étrangers, et la république ne pouvait effrayer une nation qui l'avait proclamée en 1789 dans son insurrection contre Joseph II. La constitution telle que le Congrès l'avait faite, n'était-elle pas d'ailleurs toute imprégnée d'esprit républicain? Mais la république à laquelle beaucoup de bourgeois adhéraient en principe n'était qu'une forme ultra-libérale de l'État et ce n'était pas une simple réforme politique qu'espéraient les républicains.

Catholiques comme Bartels, libres-penseurs comme De Potter, révolutionnaires de tempérament comme Gendebien, tous professaient en commun le même amour pour le peuple et la même volonté de le soustraire au pouvoir des classes dirigeantes. Le jacobinisme et les tendances socialisantes des uns s'accordaient en un même idéalisme démocratique au catholicisme menaisien des autres. Mais cet idéalisme même fit leur faiblesse. S'il provoqua l'enthousiasme de quelques jeunes gens, il effraya bientôt la bourgeoisie et la poussa à défendre le trône pour se défendre elle-même. Elle ne vit plus en eux que des « anarchistes ». Elle revint très rapidement de la sympathie qu'avait excitée parmi elle les prédications entreprises à Bruxelles et dans quelques grandes villes par les Saint- Simoniens en 1831. Et dès lors, les républicains ne menèrent plus qu'une agitation stérile. Car, abandonnés par la bourgeoisie, ils cherchèrent vainement à se rallier le peuple qu'ils voulaient affranchir.

Trop ignorant pour comprendre leur langage et trop religieux pour ne pas se résigner à son sort, il ne répondait à leurs avances que par une morne indifférence. Il s'abandonnait, comme depuis si longtemps, à la direction traditionnelle du clergé et des puissances sociales. On rencontrait encore dans

RÉPUBLICAINS ET FRANCOPHILES Sj

les campagnes des paysans qui ne manquaient pas de se découvrir en passant devant la maison du seigneur (l). En Flandre, l'influence de l'Église restait aussi puissante que jamais. Parmi les travailleurs de la grande industrie on ne surprend encore aucune idée de révolte. S'il éclate ça et là des grèves, si la misère pousse parfois à piller des boutiques ou à briser des machines, ce ne sont que sursauts momentanés, agitations impulsives et sans lendemain. Ces pauvres gens n'attendent que du ciel les remèdes à leur détresse. A Gand, en 1846, les ouvriers d'une usine dangereuse ne voient d'autre moyen d'échapper aux accidents que de faire dire des messes (2). Parler de suffrage universel à des masses si dociles, c'est évidemment parler en pure perte. Leur confier cette arme redoutable, c'est plus évidemment encore les pousser à n'en faire usage que contre elles-mêmes. De Potter l'avouait quelques années plus tard. « Réaliser dans l'état actuel des intelligences, écrit-il, le suffrage universel, n'engendrerait que l'anarchie. Le peuple n'avait ni les lumières, ni la force de volonté indispensables pour réduire ses adversaires au silence et les ranger au devoir. La république, je le reconnais aujourd'hui, était impossible » (3).

Cette apathie du peuple belge fut sans doute pour beaucoup dans les tendances francophiles de Gendebien et de ses partisans. Ils attendirent de la démocratie française la réalisation de leur idéal. La propagande que des agitateurs parisiens tentèrent en 1834 au sein du peuple bruxellois soulevé contre les Orangistes (4), l'immixtion de socialistes et l'apparition du drapeau rouge dans les émeutes qui troublèrent alors la capitale, semblent bien indiquer une entente ou tout au moins une communauté de tendances parmi les républicains des deux côtés de la frontière. A partir de 1835, cependant, l'affermis-

(1) F. Rousseau, Légendes et coutumes du pays de Namur, p. 6 n. 1.

(2) Enquête sur la condition des classes ouvrières, etc., t. III, p. 447 (Bruxelles, 1846).

(3) De Potter, Souvenirs personnels, t. I, p. 192 (Bruxelles, 1839).

(4) A. De Ridder, Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 1928, pp. 206, 265, 283, 297. Cf. le même, La crise de la neutralité belge en 1848, t. II, p. 237 (Bruxelles, 1928). ;

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sèment du gouvernement de Louis-Philippe ne permit plus de compter sur l'appui des éléments révolutionnaires de France. L'allemand Loebell, qui visita la Belgique à cette date, constate que le parti français n'y existe plus(l), et Gendebien remarque avec amertume, qu'à Paris la tribune de la Chambre des députés, ne déverse plus sur les démocrates belges que la dérision et l'outrage (2). Manifestement, désormais, leur cause est perdue. Les chefs pourtant s'obstinent à compter sur un revirement de l'opinion. La violence qu'ils déployèrent lors des événements de 1839 ne peut toutefois dissimuler leur faiblesse. Elle était telle qu'ils en furent réduits à combiner leurs efforts avec ceux des Orangistes.

Or, si les Orangistes souhaitaient aussi ardemment qu'euxmêmes le renversement du régime, ils leur étaient opposés pour tout le reste. Ce n'était pas même un parti de classe, mais tout au plus une faction s'identifiant aux intérêts d'un groupe restreint de grands propriétaires et surtout d'industriels. C'est une erreur absolue de les considérer, ainsi qu'on le fait parfois, comme les précurseurs du mouvement flamand. Bien au contraire et par un contraste aussi curieux qu'il est compréhensible, c'est parmi eux que se rencontrent les éléments les plus francisés du pays. La langue populaire, ou, pour parler comme le gouvernement hollandais, la langue nationale, est complètement étrangère à ces riches. Ils l'ignorent ou ils la dédaignent. Ils n'en connaissent d'autre et n'en emploient d'autre, même dans leur correspondance avec La Haye, que la langue du beau monde auquel ils appartiennent. Francophobes de sentiments parce que la France est la source de la démocratie qu'ils abominent, ils n'en sont pas moins des «fransquillons» dans toute la force du terme, par leur genre de vie, leurs mœurs et leur langage. S'il se rencontre parmi eux quelques familles de la haute noblesse qui, par sentiment légitimiste ou par amour-propre, restent fidèles à la maison d'Orange, pour la plupart ils descendent de ces hommes nouveaux que l'achat des biens nationaux ou les entre-

(1) J. W. Loebell. Reisebriefe aus Belgien, p. 325 (Berlin, 1837).

(2) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. I, p. 427.

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prises industrielles ont enrichis sous la République et sous l'Empire. Du royaume des Pays-Bas, ce qu'ils regrettent c'est l'intelligente politique qui a soutenu et développé les manufactures, ouvert des débouchés nouveaux au commerce, fondé la Société Générale, restauré la prospérité d'Anvers. Ils ont en horreur la révolution qui a mis fin à l'essor économique dont ils ont été les heureux bénéficiaires. Ils appellent de tous leurs vœux le gouvernement fort qui remettra sur pied les affaires si lamentablement compromises par l'anarchie. Ils comprennent d'ailleurs qu'une restauration pure et simple est devenue impossible et, à vrai dire, ils ne la souhaitent pas. Ils n'aspirent qu'à une situation qui, en conservant à la Belgique son autonomie interne et son administration séparée, la replacerait cependant sous l'autorité du roi légitime et lui rendrait les avantages d'une union douanière avec la Hollande (l ). En cela tous sont d'accord. Fabricants de Gand, métallurgistes de Liège pensent de même et agissent de concert.

La communauté de leurs desseins se renforce encore de la communauté de leur anticléricalisme. Pour eux comme pour les Dotrenge et les Reyphins dont ils continuent la tradition, l'Église, ou pour mieux dire le clergé, ne peut être libre que par l'asservissement de l'État. Ils ne pardonnent pas aux prêtres d'avoir fait cause commune avec les absurdes parlementaires libéraux qui ont renversé la monarchie « éclairée » pour lui substituer la monarchie républicaine votée par l'aberration des gens du Congrès. Dans les loges maçonniques instituées sous Guillaume et où ils continuent à dominer, on ne conçoit l'Église que comme une institution acharnée à rétablir l'Ancien Régime sur les ruines de la société moderne, et dont la liberté est incompatible avec l'existence de l'État. Ainsi, les Orangistes ne sont pas seulement liés par les intérêts, ils ont une doctrine. Et en dépit de leur petit nombre, ils en tirent une force d'autant plus grande qu'elle s'appuie sur celle de l'argent.

Leur propagande, en effet, jouit de ressources qui font déplorablement défaut à leurs adversaires. Grâce aux subven-

(1) Gedenkstakken, loc. cit., t. V, p. 40.

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tions de La Haye et aux contributions volontaires des plus grands industriels du pays, ils lui font déployer de 1830 à 1838, une activité fougueuse. La défection de Lord Ponsonby en juillet 1831 ne les a pas découragés. Convaincus de l'incapacité du gouvernement belge, ils ne cesseront pas de tramer contre lui des complots militaires. Il n'a pas tenu à eux qu'une insurrection armée n'éclatât au moment de l'inauguration de Léopold P^ John Cockerill promettait d'acheter le général Daine et se disait sûr de provoquer un soulèvement à Liège. Un peu plus tard, au mois de novembre, il était de nouveau question de mouvements qui eussent éclaté en même temps dans cette ville ainsi qu'à Gand et à Bruxelles, et auxquels le général van der Smissen avait assuré son concours (l). A Gand, l'audace des Orangistes était si grande qu'il fallut mettre la ville en une sorte d'état de siège du mois d'octobre 1831 au mois de mars. 1833.

Un comité central de vingt membres, organisé à Bruxelles sous la présidence de Dotrenge et d'un ancien ministre belge de Guillaume, van Gobbelschroij, dirigeait l'action du parti et correspondait avec des comités provinciaux. Quatre mille florins étaient mis mensuellement par le cabinet de La Haye au service de la propagande (2). On achetait des journalistes français dont le plus connu, le trop fameux Teste, devait en 1847, après avoir été ministre de Louis-Philippe, finir dans un scandale retentissant (3) ; on subventionnait quantité d'agents, au premier rang desquels figura jusqu'au bout le Liégeois Ernest Grégoire, l'auteur du coup de main malheureux qu'avaient fait échouer jadis les pompiers gantois (4). Des chansons

(1) Sur ces machinations, voy. de curieux détails dans Gedenkstukken, loc. cit., t. IV, pp. 525 et suiv., 587 et suiv. Pour l'attitude de John Cockerill qui jusqu'en 1833 considéra la cause du roi comme « sa religion », voy. Ibld., t. V, pp. 3, 33, 37, 95, 202, 237. A côté de lui, les Orban, les Macors, les Crassier et les Rossius soutenaient également à Liège la cause orangiste.

(2) Gedenkstukken, loc. cit., t. IV, p. 578, V, p. 166.

(3) Il aurait demandé 150. 000 florins à Guillaume pour se vendre à lui. Ibid., t. v, p. 35. Cf. pp. 64, 134.

(4) Voy. plus haut, p. 17 — Sur Grégoire voy. A. De Ridder, La crise de 1848, t. I, p. 330. Pour se rendre compte de son activité, il suffit de parcourir le t. V.

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populaires étaient semées parmi le peuple, où la crise industrielle servait de prétexte pour discréditer le gouvernement (l). Une presse furibonde se dépensait en injures et en calomnies contre le régime. Elle taxait les Chambres « d'assemblée d'idiots nommés par des idiots » ; elle ne voyait dans le roi qu'un « vampire couronné, un usurpateur fainéant, un commis-voyageur électoral » (2). Une brochure publiée en 1835 par un pamphlétaire français aux gages du parti dépeignait les journées de septembre « après l'éloignement généreux du prince Frédéric », comme un mouvement dirigé par « des galériens venus de France », le Congrès, comme une « majorité de lâches », le roi, comme un aventurier « ramassé » par des intrigants, la Belgique, comme un « repaire », une « colonie banale de tous les royaumes » condamnée à se dissoudre bientôt au milieu de la haine réciproque des Wallons et des Flamands sous l'exploitation de la France et de l'Angleterre (3). L'Église n'était pas mieux traitée. A Gand, le journaliste Lebrocquy appelait la population aux armes contre « les prêtres hypocrites et vindicatifs » qui la dominaient : « il ne s'agit pas d'une lutte de parti à parti; vous avez à défendre la civilisation contre la barbarie » (4).

Il faut sans doute expliquer ces outrances par l'exaspération de folliculaires enragés de leur fiasco. Comme l'argent qui les payait, tous leurs efforts se dépensaient en pure perte. A la distance oii l'on est aujourd'hui de ces fureurs, on se rend clairement compte de leur échec. En attaquant à la fois les catholiques et les libéraux, les Orangistes se condamnaient à ne parler que pour eux-mêmes. Au Parlement, ils renforçaient contre eux l'union des partis qu'ils injuriaient l'un et l'autre.

des Oedenkstukken qui fourmille de ses lettres au ministre de l'Intérieur hollandais van Doorn, jusqu'en 1844.

(1) Oedenkstukken, loc cit., t. V, p. 5. Des agents orangistes chantaient en public des chansons patriotiques, mais ils en vendaient d'autres à leurs auditeurs, où l'on faisait ressortir la misère du pays. Voy. des spécimens de ces chansons dans Avanti, Een terugblik, p. 72 et suiv. (Gand, 1908).

(2) E. Discailles, Charles Rogier, t. II, p. 266 (Bruxelles, 1892).

(3) Charles Froment, Études sur la révolution belge (Gand, 183.'i).

(4) P. Lebrocquy, Souvenirs d'un ex-Journaliste, p. 35 (Bruxelles, 1842).

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Parmi le peuple, soumis à l'influence du clergé, leur propagande et leurs complots ne pouvaient aboutir qu'à des réactions brutales. Au mois d'août 1831, à Tournai, les ouvriers et les petits bourgeois menaçaient de les pendre à la lanterne (l). La manifestation assez innocente organisée en 1834 pour racheter les chevaux du prince d'Orange mis en vente lors de la liquidation du séquestre du domaine de Tervueren, provoqua en mars un sursaut de fureur à Bruxelles. Le peuple saccagea plusieurs hôtels de nobles compromis par leur souscription, sous le regard des troupes qui le laissèrent faire (2).

Il put sembler un moment que les masses, excitées par des agitateurs étrangers, allaient tourner leur rage contre les industriels et les capitalistes qui, aux yeux de beaucoup, se confondaient avec les Orangistes. La misère des ouvriers, que ceux-ci avaient imprudemment déchaînée, se reportait sur eux. Dans leur espoir de fomenter l'anarchie, il leur était arrivé de prôner la république, et voilà que les républicains descendaient dans la rue et les débordaient (3). A la suite de cette alerte, on surprend parmi eux les traces significatives d'un découragement auquel contribua sans doute la loi que les Chambres se décidèrent enfin à voter le 25 juillet 1834 contre les menées orangistes. L'année suivante, des chefs du mouvement avouaient à Loebell qu'ils ne comptaient plus que sur une guerre générale pour réussir (4). La société orangiste

(1) Archives du tribunal de Tournai, dossier du 10 septembre 1831.

(2) Cette manifestation, inspirée par l'achat du château de Chambord par les légitimistes français pour l'offrir au comte de Bordeaux, avait été organisée par la haute noblesse, très hostile à la révolution. La marquise de Trazegnies tirait la langue sur le passage de Léopold, et les de Ligne, les d'Ursel, les Lalaing refusaient d'aller à la cour. Voy. De Ridder, Bulletin de la Commission royale d'histoire, 1928, p. 248. Sur l'émeute de 1834, voy. Mérode, Souvenirs, t. II, p. 294; De Ridder, loc, cit., pp. 291 et suiv., 378 et suiv.

(3) Le ministre anglais à Bruxelles, Robert Adair, croyait que le mouvement se rattachait à un plan révolutionnaire européen. De Ridder, loc. cit., p. 400.

(4) Loebell, Reisebriefe aus Belgien, p. 323. Il ajoute : < Ich glaube dass man ohne Prophetzu sein voraussagen kann, dass sie von Jahr zu Jahr immer schwâcher werden >. Le ministre autrichien Dietrichstein constate dès 1834 que l'orangisme n'a pas de racines dans le pays. De Ridder, loc. cit., p. 290.

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