‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 43 sur 128 · MISÈRE DE LA CLASSE OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

MISÈRE DE LA CLASSE OUVRIÈRE

chaudes qui s'écoulent des machines d'épuisement des houillères. L'impossibilité de faire des économies pousse la plupart des ouvriers à un point d'imprévoyance qui dépasse tout. La trop grande détresse en arrive au point d'être dégradante. Partout l'ivrognerie, non seulement des hommes, mais des femmes, en est le résultat. A Verviers, on suppute que la consommation d'alcool a augmenté de 46 p. c. de 1833 à 1844 (l). Le seul remède contre l'alcoolisme est l'excès de la misère qui empêche souvent l'ouvrier d'acheter du genièvre (2). Parmi les femmes et parmi les filles la prostitution est chose courante. Toutes d'ailleurs sont mariées ou se marieront, car « c'est un principe reçu de la classe ouvrière d'avoir le plus grand nombre d'enfants possible, parce que chacun représente un salaire futur » (3) . Dès qu'ils peuvent aller à l'atelier, les parents les y amènent. Dans les filatures de Gand, ils entrent généralement à l'âge de neuf ans, mais beaucoup y arrivent plus tôt. Petits garçons ou petites filles ont la même journée de travail que les adultes : de cinq heures du matin à midi et de une heure à huit heures du soir, en été ; de la pointe du jour à midi et de une heure à dix heures du soir en hiver. Quant aux femmes, à part quelques jours oiî leurs couches annuelles les retiennent au logis, elles passent leur vie comme leurs maris et leurs enfants, à la fabrique ou à la mine. Il n'est pas d'occupation qu'elles n'acceptent; on va jusqu'à les employer dans les houillères aux travaux du fond. Dès lors, on comprend l'abjection intellectuelle des prolétaires. Obligés de gagner leur vie dès l'âge où l'on apprend à lire, presque toujours ils n'ont reçu aucune instruction. On leur permet seulement, quand arrive l'époque de la première communion, de s'absenter de l'usine pour fréquenter le cathéchisme. « La grande majorité d'entre eux ne reçoit pas d'autre éducation » (4). Il y a bien çà et là des écoles du soir, mais comment

(1) B. Appert, Voyage en Belgique, p. 155.

(2) Enquête, t. II, p. 50-57.

(3) Ibid., t. III, p. 89.

(4) Ibid., t. II, p. 40. A Gand, sur mille ouvriers mâles, 850 ne savent ni lire ni écrire. {Ibid., t. III, p. 478). Même situation à Tournai. {Ibid., t. II, p. 135), Plus des deux tiers des mineurs sont complètement illettrés. {Ibid., t. II, p. 227).

les enfants épuisés par quinze heures de travail pourraient-ils les fréquenter ? Les plus studieux se bornent à passer une partie du dimanche à quelque école dominicale du clergé, et l'on estime que c'est bien suffisant.

Leur misère physique va de pair avec leur misère morale. Insuffisamment alimentés, privés de toute vie de famille, il faudrait que du moins pendant leurs premières années, on pût les confier à des écoles gardiennes. Or dans le plus grand nombre des villes, il n'y en a pas. Il faudrait plus encore, qu'on les protégeât contre l'usure prématurée de leurs forces, et personne n'y songe. Dans les mines de charbon, des enfants de douze ans, garçons et filles, s'épuisent comme « hiercheurs » au fond de la bure ; d'autres, occupés toute la journée à l'ouverture et à la fermeture des portes d'aérage, au sein de l'obscurité des galeries, y contractent des déformations du squelette, ou y deviennent imbéciles. Le nombre des miliciens refusés pour cause de faiblesse, d'insuffisance de taille ou de maladies constitutionnelles, témoigne cruellement de la déchéance physique des populations industrielles. A Liège, de 1836 à 1841, il est de vingt-six pour cent, tandis qu'il ne dépasse pas quinze pour cent dans le district agricole voisin de Waremme. En 1841, sur cent houilleurs, quarante-trois, sur cent cloutiers, trente-six sont réformés. Inutile d'ajouter que parmi ces êtres chétifs, la mortalité est effrayante.

Sans doute quelques patrons, tout au moins dans la grande industrie, cherchent à améliorer une situation si déplorable. A Verviers, Raymond Biolley, près de Liège, la Société des Hauts Fourneaux de Sclessin font construire des habitations ouvrières hygiéniques. Ailleurs, des caisses d'épargne sont organisées, auxquelles l'insuffisance des salaires permet à bien peu de monde de s'affilier. Mais, en général, pour parler comme les enquêteurs de 1843, « les patrons manquent de charité » (l) et ne considèrent les travailleurs que comme des machines. Dans les ateliers mal éclairés et mal ventilés, les courroies et les engrenages que l'on ne prend pas la précaution d'engainer

(1) Enquête, t. III, p. 582.

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