‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 45 sur 128 · LA CRISE LINIERE DES FLANDRES · texte numérisé non relu

LA CRISE LINIERE DES FLANDRES

marché, réduisirent les salaires déjà très minimes des tisserands qui, de leur côté, comptèrent, pour se rattraper, sur la fraude et la malfaçon. Transformer brusquement la production rurale en production capitaliste était évidemment impossible, et l'on comprend sans peine qu'il était plus impossible encore aux milliers de travailleurs qu'elle faisait vivre, de se convaincre de leur impuissance et d'admettre l'inévitable décadence d'une industrie qui, depuis des siècles, avait nourri leurs pères. Ils se figuraient que leur malaise avait pour cause la fermeture de leurs anciens débouchés. Comme les drapiers flamands du XV^ siècle, ils réclamaient des mesures de protection contre la triomphante concurrence dont ils souffraient, espérant vaincre la machine par la douane. Les marchands de toile se firent accorder des primes à l'exportation, et leurs réclamations contribuèrent largement aux vaines tentatives de conclure avec la France une union douanière (l). Incapables de s'adapter aux conditions nouvelles du grand commerce, plus incapables encore de transformer les procédés routiniers des paysans qu'ils employaient, ils s'acharnaient obstinément à vaincre un sort qu'ils ne pouvaient que retarder au milieu d'une misère croissant avec leurs stériles efforts.

Efforts d'autant plus stériles, en effet, que, dans le pays même, des capitalistes se hâtaient d'introduire cette fabrication mécanique contre laquelle l'expérience prouvait trop clairement qu'il n'y avait pas d'autre moyen de résistance que l'imitation. Dès 1837, des filatures et des tissages à vapeur se fondent dans les villes : à Gand, la Lys et la Linière, à Liège, l'usine de Saint-Léonard. De 1841 à 1846, le nombre de leurs broches s'accroît de 47.000 à 97.000, La concurrence anglaise trouve désormais un rival devant lequel elle ne tardera pas à reculer, mais la situation de l'industrie paysanne, combattue sur place, n'en devient que plus lamentable.

Pour la défendre, les considérations morales et politiques entrent alors en jeu. Les conservateurs invoquent en sa faveur la nécessité de protéger contre la démoralisation des fabriques

(1) Voy. plus haut p. 89 et suiv.

128 LA CRJSE DE 1848

et l'irréligion des villes, les populations rurales gardiennes de la tradition sociale et des vertus catholiques. Leur critique du capitalisme et du prolétariat dont il est le pourvoyeur, les empêche de voir que la situation des artisans ruraux est devenue plus lamentable encore que celle des ouvriers d'usine. Travaillant treize heures par jour dans des conditions d'hygiène et de logement épouvantables, leur salaire est descendu, malgré la cherté croissante de l'existence et la hausse constante des fermages, au niveau de ce qu'il était en 1830. Et à mesure qu'ils s'épuisent et s'appauvrissent, l'inutilité de leur obstination apparaît plus évidente. L'exportation des toiles, qui était encore de 4.577.671 kilogrammes en 1835, n'atteint plus en 1848 que le chiffre de 1.448.485.

L'Association nationale pour le progrès de l'industrie linière, fondée en 1838 en vue de sauver la toilerie des campagnes, confond manifestement le progrès avec la fidélité à un passé révolu. Elle a beau prôner la qualité supérieure que la salive des fileuses donne au fil, affirmer l'excellence des toiles tissées à la main, leur souplesse inaccessible à la machine, la nécessité enfin de préserver l'originalité flamande de l'imitation de l'étranger, ses manifestes qu'inspirent tout ensemble les intérêts de la morale et ceux des marchands de toile agitent l'opinion et le Parlement sans arrêter le cours fatal de l'évolution. Quelques subsides votés par les Chambres ne remédièrent ni à la misère des travailleurs ni au déclin d'une industrie surannée. En 1844, l'Association nationale, convaincue enfin de l'impossibilité de résister à la machine, se résignait à disparaître.

Pour comble de malheur, la crise économique se complique, bientôt d'une crise alimentaire. En 1845, la fameuse « maladie des pommes de terre», qui se prolongera jusqu'en 1850, réduit la récolte de 87 pour cent dans tout le royaume. Puis, l'année suivante « la rouille du seigle » a pour conséquence une élévation formidable du prix du pain, qui passe de 14 centimes le kilo à 40 ou 50 centimes. Si toutes les provinces souffrirent de la disette, pour les districts liniers des Flandres, dont la population surabondante était déjà si cruellement éprouvée, elle fut un véritable fléau. Il était impossible d'appliquer aux cam-

Page 1