Parvus Thalamus ^ p
de Seguin de Badefol, le fît venir à sa cour, sous prétexte de le prendre à sa solde. L'opulent aventurier emmenait partout avec lui, le roi de Navarre le savait, un nombre considérable de mules qui portaient ses trésors. Charles accueillit son hôte avec des démonstrations de joie ; il lui fit servir dans la grande salle de son palais un souper magnifique. A la fin du repas, Guillelmin Petit, l'un des valets de chambre du roi, apporta des coings et des poires sucrées ^ Ces fruits avaient sans doute reçu certain condiment extrait de la redoutable pharmacie ; car Seguin, après en avoir mangé, ne tarda pas à être pris d'un accès de colique' et mourut bientôt après à Pampelune, en proie à d'atroces souffrances. Débauché et violent en même temps, Charles le Mauvais a plus d'un trait de ressemblance avec Pierre, dit le Cruel, son voisin et son allié. Certes le roi de Castille, malgré son surnom espagnol de Justicier, fut sous beaucoup de rapports un rare modèle de perversité. Et pourtant le roi de Navarre le laissa bien loin derrière lui. Justicier, c'est un titre que jamais personne ne songea à accoler au nom de Charles : il ne fut que cruel; et comme il joignit la perfidie à la violence, les contemporains, devançant le j ugement de la postérité, l'appelèrent avec raison le Mauvais.
Tel était le prince dont les États sollicitèrent la mise %a liberté dès leur première réunion au mois d'octobre
1. • Le flt (il 8*agit de Segain de Badefol) le dit roy de NaTarre em* poisoDner en coings ou en poires sucrées, ne sait lequel.... et ne sait quelles furent les dites poisons, fors qu'il pense que ce fut par reagal. » Déposition faite par Jacquet de Rue, chambellan du roi de Navarre, le 1*' avril 1378 (n. st.) dans Martene, Thésaurus, 1. 1, col. 1576.
3. • Per lo fuoc de Sant Anthoni, » lit-on dans le Parvus Thalamus, p. 370. Au moyen âge, cette expression, U feu de saint Antoine, désignait, dans le langage vulgaire, toute espèce d'inflammation intestinale.
1356. Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur les motifs qui avaient poussé le roi Jean à s'emparer de la personne de son gendre le 5 avril précédent; mais, quelque opinion que Ton puisse avoir sur la légitimité de cette arrestation, c'était une bonne fortune inouïe pour la France, on en conviendra,que ce roi ambitieux, brouillon, brûlant de se venger d'un affront sanglant, qui avait pris Tannée précédente un si fâcheux empire sur Tesprit du jeune dauphin, se trouvât sous les verrous au lendemain du désastre de Poitiers. Circonvenus par les intrigues de Robert le Coq, évêque de Laon, qui semble dès lors vendu & Charles le Mauvais, les États ne comprirent pas une vérité aussi évidente, et c'est la faute la plus grave qu'on leur puisse reprocher. Que ces États,dans leur grande ordonnance de mars 1357, aient voulu aller trop vite et trop loin dans la voie des réformes; que, non contents de leur rôle législatif, ils aient empiété sur les attributions légitimes du pouvoir exécutif; qu'ils aient ainsi frappé eux-mêmes d'impuissance la plupart de leurs mesures, financières ou autres, en leur donnant un caractère trop radical, c'est ce que l'histoire impartiale doit peut-ôtre, sinon approuver, au moins excuser, en tenant compte aux députés des intentions généreuses qui animaient la plupart d'entre eux et aussi des circonstances terribles où se trouvait notre pays. Tout organisme, collectif ou autre, est sujet à des troubles de fonctions qu'il faut soigner & mesure qu'ils surviennent, sinon ils s'aggravent et se traduisent dans la vie physique des individus par des maladies, dans la vie politique des sociétés par des coups d'État. C'est la destinée ou, si Ton veut, le châtiment des peuples qui n'ont pas su perfectionner graduellement leurs institutions, de vouloir presque toujours démolir de fond en comble et raser, quand il menace ruine, l'édifice gouvernemental
dont, par défaut de clairvoyance ou par paresse, ils n'ont pas pris garde de réparer à temps les dégradations. En un mot, les nations routinières deviennent pour ainsi dire fatalement, un jour ou l'autre, des nations radicales et révolutionnaires. Il n'est donc pas étonnant que, dans un pays comme était le nôtre au quatorzième siècle, les représentants delà nation, étrangers pour la plupart à la direction des afiTaires publiques, aient cru bien faire en profitant de la captivité de Jean, de la jeunesse du dauphin son Gis, pour substituer leur omnipotence à l'arbitraire royal inauguré par Philippe le Bel, continué par les premiers Valois. Les députés aux États généraux étaient trop dépourvus d'expérience politique pour comprendre que TefiFet inévitable de tout changement brusque dans la forme du gouvernement étant de mettre les partis aux prises, d'animer davantage les diverses classes les unes contre les autres, le patriotisme leur défendait d'annuler la Couronne, qui représentait le plus fidèlement à cette époque l'unité nationale, et de tenter une révolution au moment où la France avait besoin du concours de tous ses enfants pour faire tète aux envahisseurs.
II est moins facile d'excuser l'insistance avec laquelle les États réclamèrent à plusieurs reprises la mise en liberté du roi de Navarre. Sans doute, ces réclamations étaient l'œuvre de Robert le Coq, le grand meneur, qui avait réussi & embaucher un certain nombre de membres des trois ordres, notamment Jean de Picquigny et Etienne Marcel, en trompant peut-être ce dernier sur ses véritables intentions. Les autres représentants du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie, auraient dû protester énergiquement contre les intrigues de ces créatures de Charles le Mauvais ; ils s'y associèrent au contraire, du moins par leur silence. Dans ces con-
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ditions, comment le dauphin n'aurait-il pas pris les États en haine et conçu des soupçons sur la fidélité de la plupart des députés qui les composaient! Il opposa d'abord à toutesles demandes ' d'élargissement de son beaufrère un refus formel. Bientôt même, vers le milieu de 1357, il secoua le joug du grand conseil permanent des États, chassa de sa cour Tévêque de Laon et le renvoya dans son diocèse. Hais les trois États avaient un moyen infaillible de venir à bout de la résistance du jeune prince, et ils en usèrent. On ne gouverne pas sans argent, et ils tenaient les cordons de la bourse; ils coupèrent les vivres au lieutenant du roi pour Tamener à subir leurs exigences. Le duc de Normandie dut convoquer de nouveau les États pour le 7 novembre et rappeler Robert le Coq.
Le lendemain même de cette convocation, le ï-oi de Navarre parvenait à s'échapper de sa prison d'Arleux; un traître, Jean de Picquigny, gouverneur d'Artois, avait procuré cette évasion. Charles le Mauvais fit son entrée à Paris le mercredi 29 du même mois, et le jour suivant il harangua au Pré aux Clercs dix mille Parisiens. L'éloquence verbeuse * du Navarrais produisit sur cette population, qui a toujours été mobile et crédule, son eflet accoutumé. Le vendredi !•' décembre, Etienne Marcel, prévôt des marchands, maître Robert de Corbie et quelques autres meneurs allèrent au palais sommer le dauphin de faire raison et justice au roi de Navarre. L'évêque de Laon, redevenu tout-puissant dans les conseils du duc de Normandie, quoiqu'il fût l'âme damnée de Charles le Mauvais, l'évêque de Laon, qui avait ar-
1, Grandes ChroniqiteSf t. V!, p. 37 et 61.
2. « Moult longuement sermona et tant que l'en avoit disné par Paris, quant il cessa. • Grandts Chroniques, t. VI, p. 65.
rangé toute cette comédie, répondit au nom du jeune prince que Ton se conduirait envers le gendre du roi Jean, non-seulement avec raison et justice, mais encore avec toute la courtoisie que Ton doit à un bon frère ^ Le 9 et le 15 décembre, l'évadé d'Arleux, en quête de popularité, arrachait à la faiblesse de son beau-frère la mise en liberté de tous les criminels détenus tant au Châtelet que dans les autres prisons de Paris, y compris celles deTabbé de Saint-Germain-des-Prés*.
Le dauphin subissait ce quUl ne pouvait empêcher ; mais, si jeune et si peu expérimenté qu'il fût alors, il était naturellement trop clairvoyant pour ne pas pénétrer, quoi qu'en aient dit quelques historiens, les secrets desseins de ses ennemis. Ce Marcel qui, au sein des États généraux, n'avait paru préoccupé que de restreindre les prérogatives de l'autorité royale, voulait maintenant qu'on cédât à toutes les exigences de Charles le Mauvais auquel il faisait une cour assidue : un contraste aussi étrange était de nature à éveiller les soupçons du lieutenant du roi Jean, et il les éveilla en efiTet.
Le service actif de la police était fait à Paris par la compagnie du guet, entretenue par le roi et composée, du moins à l'origine, de vingt sergents à cheval et de vingt-six sergents à pied. C'est ce guet royal qui faisait les rondes dans les divers quartiers de la ville. On n'avait recours qu'en cas de besoin au guet bourgeois ou guet assis. Le commandant de cette police soldée, qui s'appelait le chevalier du guet, était, on le comprend, un personnage assez important ; il était nommé par le roi ; mais le prévôt des marchands, en sa qualité de