‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époqueChapitre 195 sur 286 · Calvados, arr. Pont-rÉvéque, c. Blangy · texte numérisé non relu

Calvados, arr. Pont-rÉvéque, c. Blangy

le royaume pendant les deux années qui suivirent le traité de Brétigny, de Tautre, Tactivité infatigable que déploya du Guesclin pour retirer la France de cet abîme. Ce fléau, qu'on nomme les Compagnies, prit alors un caractère particulièrement atroce : les efforts mêmes qu'on faisait pour l'extirper n'aboutissaient qu'à le déplacer, si même ils n'avaient pour effet de le propager. Les habitants d'un canton voisin de quelque forteresse occupée par une Compagnie anglo-navarraise avaient à peine, au prix des plus grands sacrifices, obtenu l'évacuation de cette forteresse, qu'une autre Compagnie s'y établissait à son tour avec laquelle ils devaient financer de nouveau. Le plus souvent les brigands ne profitaient de la rançon levée sur la circonscription qu'ils venaient de vider que pour donner plus d'extension à leurs opérations dans la région toute neuve qu'ils allaient exploiter. Avec eux, c'était sans cesse à recommencer. Sous leur implacable étreinte, notre pays était vraiment comme ces malheureux, atteints de la gale, qui ne font qu'implanter encore davantage, en voulant les arracher avec leurs ongles, les parasites immondes enfoncés dans leur chair. La France, elle aussi, avait beau se gratter jusqu'au sang : l'horrible vermine la rongeait toujours.

On vient de voir que ce ne fut pas la faute de du Guesclin. Quel dommage qu'en dépit de nos recherches une demi-obscurité nous dérobe encore plusieurs des faits d'armes de Bertrand pendant ces deux années si bien remplies où le Maine, l'Anjou, le Perche, la Normandie, le virent donner sans paix ni trêve la chasse aux Compagnies et saluèrent en lui un libérateur! C'est de cette période que date vraiment sa popularité. A ce chevalier qui guerroyait pour assurer la sécurité des foyers, la paix des chaumières, les paysans en retour

donnèrent leur cœur*. Ils le donnèrent si bien qu'ils ne l'ont plus repris depuis lors. Visitez ces marches de Bretagne, du Maine, d'AnJQu, de Basse-Normandie, où le capitaine de Pontorson a battu tant de fois les Anglais, et vous verrez que ces bonnes gens, qui ne savent rien de rhistoire de France, connaissent pourtant le nom de du Guesclin et le vénèrent. C'est une légende que la reconnaissance transmet de génération en génération et qui passe comme un héritage du père aux enfants. Bertrand n'ignorait pas combien ses efforts pour délivrer le royaume des Compagnies lui avaient gagné le cœur du pauvre peuple; et cette conscience de sa popularité lui inspira, dans une circonstance solennelle, les plus Hères paroles qu'un homme de guerre ait jamais prononcées. Prisonnier à Bordeaux après sa première expédition d'Espagne, le prince de Galles l'invite un jour à fixer lui-même sa rançon. Du Guesclin offre de donner cent mille francs. Et comme le vainqueur de Najera ne peut dissimuler son étonnement en voyant qu'un simple chevalier, qu'un officier de fortune met sa délivrance à un prix aussi élevé : « Sachez-le bien, monseigneur, ajoute Bertrand, à défaut du prince Henri d'Espagne et du roi Charles, toutes les filandières qui sont au royaume de France se mettront au besoin à leurs

t. « Toute desolacion,

Guerre et tribulacion Fut ou règne à sa venue ; Mais en consolacion Mist par sa provision Le peuple et la gent menue; La guerre leur a tollue, Et gardé d'oppression :

Dont toute leur orison Estoit por lui espandue. »

{Poésies (TEustache Deschamps, publiées parCrapclef^ p. 159.

quenouilles et gagneront cette somme au bout de leurs doigts plutôt que de me laisser entre vos mains ^ ^

Page 1