Arch. Nat., sect. hist., J
pagne de leur malheureux chef et lui gardent, ainsi qu'au duc prisonnier des Anglais, une fidélité inviolable. Pendant les neuf années de la captivité de Charles, ils vont à tour de rôle, et comme en pèlerinage, le visiter à Londres ; et, lorsqu'il s'agit à deux reprises de le mettre en liberté provisoire, les plus grands seigneurs consentent à se constituer otages à sa place. Il y a plus. A la nouvelle des mauvais traitements que les vainqueurs font subir au prince, Tamour que ses partisans lui portent devient un culte ; ils le vénéraient déjà comme un saint, ils Tadorent dès lors comme un martyr. Ni la pauvreté où beaucoup d'entre eux se trouvent réduits, ni les offres des Anglais maîtres de la plus grande partie de la Bretagne, ne peuvent triompher de leur dévouement obstiné. On voit un écuyer de trèsbonne maison, Michel de Chamaire, blessé & la Roche- Derrien, s'enrôler comme simple archer au service d'un chevalier français plutôt que de trahir la cause pour laquelle il a versé son sang. Notre héros suivra, comme nous le verrons bientôt, un si noble exemple. Réduit à l'inaction de 1347 à 1351 par la défaite de son pafti et la trêve conclue durant cet intervalle entre la France et l'Angleterre, le jeune du Guesclin ne voudra pas, lui aussi, manger le pain des bourreaux de Charles de Blois. Et pourtant il est pauvre, et il faut vivre. Réunissant sous ses ordres quelques gars, sans doute les compagnons des jeux de son enfance, Bertrand se mettra alors à faire aux Anglais une guerre d'embuscade et vivra ainsi pendant quatre ou cinq ans de la vie de partisan, épiant l'ennemi au bord des routes écartées, dans les sentiers perdus des landes ou sur la lisière des bois. Cette invincible fidélité à sa cause, cette piété exaltée envers la faiblesse et le malheur, voilà ce qui donne tant de poésie à la guerre de la Huccession, voilà l'im-
mortel honneur des guerriers qui en sont les héros.
Le merveilleux, d'ailleurs, illumine toutes les pages de cette histoire. Charles de Blois est un thaumaturge en même temps qu'un général d'armée , et ses soldats s'imaginent que leur chef commande aux éléments. Mais l'un des traits les plus marqués, et non le moins touchant, de ce peuple breton du quatorzième siècle, c'est l'adoration qu'il a pour la sainteté. Il y parut bien lorsque, vers le commencement de 1363, peu avant la conclusion du traité d'Évran*, Charles de Blois voulut, au milieu de l'hiver le plus rigoureux, un jour que la campagne hérissée de glaçons blanchissait au loin sous une épaisse couche de neige, parcourir un espace de deux lieues, de la Roche-Derrien à Tréguier, en portant, pieds nus et couvert seulement d'une chemise, la ch&sse de saint Yves si populaire en Bretagne. Une cérémonie aussi extraordinaire avait attiré un immense concours, et Ton raconte que les fidèles, présents & cette scène, touchés jusqu'aux larmes de l'humilité, de la patience surhumaines du bon duc, s'empressaient de se dépouiller de leurs vêtements et de les jeter sous les pieds de Charles afin de lui adoucir, autant qu'il était en eux, les atroces souffrances d'un tel itinéraire. Si étranger que l'on soit au mysticisme du moyen âge, on ne sait vraiment ce que l'on doit le plus admirer ou du souverain, issu du sang de France, qui prosternait ainsi toutes les grandeurs de la naissance et du rang devant la sainteté, c'est-à-dire devant la vertu poussée jusqu'à rhéroïsmc, ou des sujets qui savaient rendre un si
1. « Per annumet dimidium antequam decedcret. » Déposition d'Alain Raoulj prôtre, dans renquôte pour la canonisation de Charles de Blois. Bibl. Nat., dép. des rnss., fonds latin, n*5381, 1. 1, f* 163.
digne hommage au prince dont la piété ardente leur donnait ce sublime spectacle*.
Race étrange que cette race bretonne, extrême dans le bien comme dans le mal, capable de tout excepté de mesure, qu'on ne peut aimer ni haïr à demi; pour qui vivre, c'est combattre ; croyante et guerrière, ayant la folie de la croix ou celle de Fépée ; non-seulement belliqueuse, mais encore bretteuse ; apportant, à la guerre, la passion des aventures, des coups d'éclat et, comme dit Froissart, des hautes emprises ; en religion, éprise des miracles et des pompes extérieures ; tantôt tendre comme l'agneau, tantôt féroce comme la lionne dont on a tué les petits, mais féroce par vengeance à l'exemple d'une des héroïnes de la guerre de la succession, Jeanne deBelleville, qui, s'introduisant par la ruse en 1344 dans un château occupé par les Français, fait passer au fil de l'épée toute la garnison pour venger la mort de son mari, Olivier de Clisson, exécuté sans jugement par Philippe de Valois ; humaine et généreuse dans le succès, cruelle et impitoyable dans les revers ; avide et prodigue en même temps ; en campagne, s'abandonnant à la rapine avec si peu de scrupule que Breton pendant la seconde moitié du quatorzième siècle était devenu synonyme de pillard; pillant, il est vrai, non pour faire fortune comme l'Anglais Robert Knolles ou le Wallon Eustache d'Auberchicourt, mais pour s'amuser, jouer un
1. • Et erat tune magnum gelu adeo et taliter quod terra erat congclata. Et cum gcntes patriœ, piebei et aiii, ponerent paleas et pannos in via sua, ut dcsuper facilius deanibularet, se divertebat ad partem et ibat per asperiora loca, ncc curabal de dicLis straminibus et pannis. » (Ibid.j t* 183 v.) — «Et crant tune lanlo) nives et glacies quod, prœ labore îleneris et durilie glacierum, plantœ pcdum suorum ceciderunt : super quo regraliatus fuit Deo ac, durante inûrmilate dictorum pcdum, dicebat : Laudetur Dcus 1 » Déposition d'Olivier de Bignon, aneien valet de chambre de Charles. Ibid., f> 55 V
cêtre, Charles de Blois met autant de scrupule à respecter les droits dont ses vassaux sont investis en verlu de la constitution féodale, que d'énergie à revendiquer les siens propres ; et quand on le presse d'arrêter une résolution importante de son autorité privée, il répond qu'il ne peut rien faire sans prendre l'avis de ses barons et des autres habitants de son duchés A la guerre, dans le tumulte d'une mêlée, l'ascète se transfigure en héros, l'agneau devient un lion ; on dirait l'ange des combats en personne. A la sanglante bataille de la Roche-Derrien, Charles de Blois a déjà reçu dix-sept blessures lorsqu'il est fait prisonnier par les Anglais ^ Dans le train de la vie ordinaire , la douceur, l'affabilité , la prévenance du duc de Bretagne pour les plus humbles lui gagnent tous les cœurs. Une simple hôtelière deSaumur, qui avait hébergé Charles de Blois à plusieurs reprises, raconte que, du plus loin qu'il l'apercevait dans la rue, ce prince courait à elle, ôtait son chaperon, et la saluait avec la même courtoisie que s'il eût abordé une dame du plus haut rang'. Rencontre-t-il un prêtre ou un religieux, il se jette à bas de cheval en signe de respect. Comment le clergé breton ne serait-il pas tout dévoué à un prince qui, non content de combler les églises de ses dons, témoigne tant d égards aux membres les plus modestes du sacerdoce ! Aussi les religieux mendiants, les franciscains ou frères mineurs surtout, alors si po-
1. « Nihil possum super hoc facere nisi per consilium baronum et aliorum ducatus mei. » Jbid.j ^ 201.