Chroniques de J, Froissart, t. V, p. 86 et
2. C*e8t à ce « Nichol de Dagworth » qu'Edouard \\\ manda, le 6 décembre 1365, de prendre des mesures pour empêcher les gens des Compagnies d*aller guerroyer en Espagne sous du Guesclin contre Pierre le Cruel, allié du roi d'Angleterre. Le même mandement fut adressé à Jean Ghandos, ricomte de Saint-Sauveur, et à Hugh de Calverly. Rymer, vol. III, p. 779.
3. Toutefois, s'il fallait ajouter foi à une interpolation contenue dans trois manuscrits de Froissart, Dagworth, auquel on donne à tort le prénom de Thomas, aurait été renversé de cheval par Bertrand du Guesclin. Chroniques de «/. Froissart, t. V, p. 306.
4. PRBmÈBB RÉDACTION : « Et y estoit adonc uns jones baoelers qui s*appelloit messires Bertrans de Claiekin. » Ibid., p. S6. ~ RioACTiON d*A- MiBifs : « messires Bertrans de Claiekin, qui estoit adonc jonnes chevaliers et bacelereux. » Ibid., p. 304.
nombre d'hommes d'armes sans lequel on ne pouvait lever bannière, étaient dits bannerets; on appelait les autres des bacheliers, quand on voulait les distinguer des bannerets ^ En 1356 Bertrand, quoiqu'il eût perdu son père et sa mère et qu'en sa qualité d'aîné il eût recueilli la meilleure part du patrimoine, représentant d'une branche cadette et pauvre de la famille du Guesclin, se trouvait encore dans une position de fortune relativement médiocre : il n'arriva à l'opulence que quelques années plus tard, grâce aux faveurs de Jean et de Charles Y ; en outre il n'y avait guère plus de deux ans qu'il avait été fait chevalier. L'expression de jeune bachelier ou, ce qui revient au même, de jeune chevalier s'applique donc à merveille à cette période de sa vie.
Triste époque que celle du siège de Rennes : on est au lendemain de Poitiers, la France est abattue, le roi est prisonnier, le pouvoir est aux mains du dauphin, âgé de vingt ans à peine; et les États généraux, que ce jeune prince a convoqués n*ont rien de plus pressé que dt» réclamer, sous l'influence de Robert le Coq, évoque de Laon, la mise en liberté de Charles le Mauvais*, roi de Navarre, le plus mortel ennemi du royaume. En attendant l'application des mesures fiscales arrêtées par ces États, le Trésor est vide, la noblesse a perdu son pres-
1. La qualiflcation de banneret était si bien inhérente à la fortane et à la position sociale qu'elle ponvait s'appliquer à de simples écuyers. Les chefs des grandes maisons féodales, quand ils sont jeunes et qu'ils ont hérité d'un père banneret avant d'avoir été faits chevaliers, sont toujours dits dans les montres écuyers bannerets ; et à ce titre ils ont souvent sous leurs ordres des seigneurs plus élevés d'un degré dans Tordre de chevalerie, c'est-À-dire des chevaliers bacheliers.
2. Charles le Mauvais avait été arrêté à Rouen par le roi Jean, le mardi 5 avril 1356.
tige, le peuple est mécontent, la défiance se met entre les différentes classes de la nation qui commencent à se créer les unes vis-à-vis des autres ces fantômes de haine' dont parle Froissart. La situation de la Bretagne est pire encore que celle de la France. Désolée par une guerre qui dure depuis seize ans ; déchirée en tous sens et pour ainsi dire dépecée par les partis qui se la disputent comme une proie, celte province est arrivée à un tel degré de misère que les aventuriers anglais qui Texploi* tent et la rançonnent depuis si longtemps, l'ayant épui* sée jusqu'à la dernière goutte, vont bientôt profiter de la victoire de Poitiers pour transporter ailleurs leur industrie. Les Anglais, il est vrai, viennent de mettre Charles de Blois en liberté, mais à des conditions si onéreuses que sa délivrance doit entraîner, pour ses sujets du duché, un surcroît de charges presque intolérable. A la fin de 1356, les vivres étaient si chers * dans la région de Vitré et de Dinan, la monnaie était tellement décriée par des altérations perpétuelles que Thibaud, sire de Rochefort, envoyé par le dauphin au secours de la ville assiégée, ne put entretenir le nombre de gens d'armes qu'il avait promis d'enrôler.
Peu de temps après ces événements, le jeudi saint 1358, Charles de Blois se rendait de Dinan à son château de Lehon. Il aperçoit une femme en haillons accroupie sur le bord de la route ; il demande aux gens de sa stfite ce
1. « Enssî estoient gentil et vilain dou royaumme de France enchantez et enfantoumez li ung pour l'autre. » Chroniques de J. Froissart, t. V, p. 345.
2. « Et convient de jour en jour que le dit capitaine (Thibaud, sire de Rochefort) ait frayé et despendu et fraie et despense pour son estât maintenant oultre les diz gaiges, eu regart à la chierté des vivres qui est ou pays et aus gaiges qui sont petiz selon la monnoye qui a esté foible ea loutce fait. » Dom Morice, Preuves j t. I, col. 1513.
ou GUESGLIN AU SIËGE D£ RENNES. 215
que fait* là cette mendiante. II apprend que c*est une prostituée qui se livre, pour de l'argent, aux passants. S'approchant alors de cette malheureuse, Charles lui reproche avec une sévérité tempérée par la pitié la vie honteuse qu'elle mène et l'engage à rentrer dans le devoir. Elle répond en rougissant que, si elle fait le mal, ce n'est pas par amour du vice, mais par besoin et pour nourrir ses enfants. Le duc lui donne, en la quittant, quarante sous, à condition qu'elle s'abstiendra de toute fornication pendant le carême et les bonnes fêtes de l'année ^ La misère navrante de la Bretagne, la pauvreté de Charles de Blois lui-même, le caractère particulier de la dévotion au moyen âge, tout un passé, si différent du milieu où nous vivons, tient comme en raccourci dans cette précieuse anecdote qui fait revivre devant nos yeux un mondé évanoui ^.
Et pourtant l'on se tromperait fort si Ton s^imaginait que les contemporains de ces événements, j'entends ceux qui prenaient une part active à la lutte, étaient tristes. Jamais on ne mena plus joyeuse vie que pendant le siège de Rennes, soit dans le camp anglais, soit même parmi les défenseurs de la ville assiégée. Anglais et Bretons se reportaient plus tard vers ce fait de guerre avec une sorte d'enchantement. C'est que l'idéal dominant.
1. Gela nous rappelle ce mari outragé, qui, trouvant quelqu^un en flagrant délit d'adultère avec sa femme, le tue « esmcu et courrocié de ce que dit est et aussi qu'il es toit si près de Pasques. » — Arch. Nat., JJ 119, n* lOà — ou encore ces mauvais garnements qui, surprenant un prêtre en défaut, lui disent « que ce n*estoit pas bien fait à un tel jour de samedij et qu*il le diroicnt au procureur de Tevesque, se il ne leur donnoit à boire. • JJ 112, n* 56.
2. Dom Morice, Preuves de Vhistoire de Bretagne j t. II, col. 13. Déposition de Jean du Fournet, écuyer, de la paroisse de Saint-Judoce au diocèse de Dol, dans Tenquéte pour la canonisation de Charles de Blois, le C octobre 1371.
pour ne pas dire unique, de toute cette noblesse, était Tesprit chevaleresque. Plus on avait l'occasion de se battre, de faire preuve de bravoure personnelle, de gagner la faveur des nobles dames, et plus on était heureux. Le point d'honneur, surexcité souvent par une inspiration galante, telle était alors la grande affaire, tel était le vrai but de la vie. Qu'importait le reste. On laissait volontiers aux vilains ces soucis vulgaires.
On trouve dans quelques manuscrits^ de Froissart une anecdote relative au siège de Rennes, dont Olivier de Mauny, cousin de du Guesclin, est le héros, et qui peint à merveille cette disposition des âmes. Un seigneur anglais, l'un des plus braves de Tarmée assiégeante, Jean de BoUeton, va chasser un jour avec un épervier, pour passer le temps, dans la campagne des environs de Rennes et prend six perdrix. Au retour de la chasse, il monte à cheval, armé de toutes pièces, ses perdrix en main, et vient devant les barrières de la cité crier aux sentinelles qu'il veut parler à Bertrand du Guesclin. Il arrive que, d'aventure, Olivier de Hauny était venu de ce côté se rendre compte par lui-même de la situation des assiégeants. Apercevant cet Anglais avec ses perdrix, Olivier lui demande ironiquement ce qu'il veut et s'il est disposé à vendre ou donner son gibier aux dames enfermées dans la ville. « Par ma foi, répond Bolleton, si vous l'osiez marchander de plus près et venir vous battre avec moi, vous avez trouvé marchand. »
1. Chroniques de J, Froissart j t. Y, p. 305 à 308. Les manuscrits d*où nous avons extrait cette fLnecdote, qui est une interpolation ajoutée au texte primitif, sont au nombre de trois, dont le plus ancien, qui paraît avoir servi de type aux deux autres, provient du chAteau du Verger en Anjou. Cette circonstance est importante au point de vue de Tauthenticité de Tanecdote dont il s'agit, parce que le cb&teau du Verger a longtemps appartenu à une branche de la famille du Guesclin.
— « Oui, je le veux bien de par Dieu, reprend Olivier, attendez-moi et je vous payerai tout sec. » Ce disant, le chevalier breton, armé de toutes pièces, sauf son harnais des jambes et ses gantelets dont il s'est dépouillé, descend du haut des murs, traverse les fossés pleins d'eau et vient à son marchand qui l'attend de l'autre côté. Puis BoUeton et Mauny se battent Tun contre l'autre en présence de Tarmée du duc de Lancastre et de la population de Rennes, notamment des dames qui sont accourues pour assister à ce spectacle et suivent avec anxiété toutes les péripéties de la lutte. Âpres un combat long et acharné, Olivier de Mauny est vainqueur; il emmène Jean de Bolleton devenu son prisonnier dans rintérieur de la ville et le présente aux dames à^qui il fait hommage des perdrix. Mais la victoire a été chèrement achetée. Le chevalier breton a reçu une blessure fort grave, et il aurait besoin, pour se guérir, de simples qu'on chercherait en vain à Rennes. Il voudrait obtenir du duc de Lancastre un sauf-conduit qui lui permit de passer un mois hors de la ville assiégée et de suivre le traitement au moyen duquel il espère recouvrer la santé. II charge donc son prisonnier de négocier cette affaire ; si Bolleton réussit, il sera mis en liberté pour sa récompense. Le duc de Lancastre accorde de bonne grâce le sauf-conduit qu'on lui demande, non sans avoir beaucoup plaisanté * le négociateur au sujet de ses perdrix. Olivier de Mauny se rend au camp anglais où le duc l'accueille avec empressement et le félicite de son noble désintéressement, puisque, pour avoir un saufconduit et un peu d'herbe, il a. renvoyé, sans exiger de
1. « Et vint en Tost où il fui receu à grant joie de tous et meismement du duc de Lancastre qui assez le rigola des perdriz. » Chroniques de J, Froûiart, t. V, p. 307.
rançon, un prisonnier dont il aurait pu tirer dix mille moutons^ d'or. Le prince anglais met à la disposition du chevalier breton une chambre richement parée. Il fait soigner le blessé par ses chirurgiens et médecins auxquels il donne Tordre de le visiter tous les jours; lui-même le va voir très-souvent pour le réconforter et le distraire.
Le duc de Lancastre donne comme souvenir à Olivier, lorsque celui-K^i est guéri et qu'il va prendre congé, des pièces de vaisselle magnifiques et lui fait ses adieux en ajoutant ces paroles : « Hauny, je vous prie de me recommander aux dames et damoiselles et de leur dire que nous leur avons souvent souhaité perdrix. » Olivier de Mauny, à son retour à Rennes, est reçu avec des transports de joie par les assiégés et surtout par Bertrand du Guesclin, car les deux cousins s'aimaient beaucoup et restèrent étroitement unis jusqu'à la mort.
Les assiégeants, bivouaquant en rase campagne dans des baraquements provisoires, avaient eu beaucoup à souiTrir des rigueurs de Thiver, qui avait été très-rude*. A la fin de la mauvaise saison, le %3 mars 1357, gr&ce à l'intervention du pape Innocent YI, une trêve fut conclue à Bordeaux, où le prince de Galles se trouvait encore avec
1. Un mandement d'Édoaard III, en date du la octobre 1354, est adressé à maître Jean de Boulton^ son chambrier à Berwick (Rymer, vol. III, p. 288); et un autre mandement du même, en date du 14 juillet 1357, désigne maître Jean de Bolton comme remplissant par intérim i'ofQce de la jugerie d'Irlande {Ibid,^ p. 361). Ce maître Jean de Bolton et le chasseur de perdrix du même nom, battu par Olivier de Mauny, seraient-ils le même personnage que le roi d'Angleterre aurait pu envoyer en mission temporaire auprès du duc de Lancastre pendant la durée du siège de Rennes?
2. « Et circa festum Omnium Sanctorum cœpit (dux Lancastriœ) obsidere eam (villam de Reynes) ad magnum detrimenlum populi sui ; nam multum dampnum propter yemis algorem ibt perpessi sunt. » Knyghton dans Twysden, Hist, AngL Script. , t. H, col. 2615.
ou 6U£SCLIN AU SIÈGE DE RENNES. 219
son prisonnier, entre les rois de France et d'Angleterre ^ L.e principal négociateur de cette trêve avait été , avec l'Italien Nicolas Capocci, Élie de Talleyrand, évèque d'AlbanOy le cardinal le plus influent du sacré collège , le faiseur de papes, dont Pétrarque, son correspondant et son ami, disait qu'il était la lumière de ^Église^ le ^and rameur de la barque apostolique ', l'un des deux taureaux vainqueurs qui dominent sans rivaux dans les pAturages du GhristV La veille et le matin même de Poitiers, les deux légats avaient fait de vains efforts pour empêcher les belligérants d*en venir aux mains. Quoique les gens de sa suite, et notamment don Juan Fernandez de Heredia, châtelain d'Amposta, eussent combattu, le 19 septembre, dans les rangs français où son neveu Robert de Duras se fit tuer, Talleyrand n'en réussit pas moins à rentrer bientôt dans les bonnes grâces du prince de Galles qu'il décida à conclure la trêve du 23 mars. Charles de Blois, auquel le pape Innocent YI s'intéressait particulièrement, ne fut pas oublié dans cette trêve. Le prince de Galles s'obligeait à faire lever le siège de Rennes par le duc de Lancastre auquel il promit de donner connaissance aussitôt que possible de l'accord intervenu entre les deux rois. Si le duc refusait de se rendre à l'injonction du prince et parvenait à s'entendre avec les assiégés pour faire son entrée dans