‹ Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époqueChapitre 96 sur 286 · Chroniqueê de J. Froissart, t. V, p. 86, en note · texte numérisé non relu

Chroniqueê de J. Froissart, t. V, p. 86, en note

ridée, et auquel les assiégés, à l'instigation de Bertrand, voulurent bien se prêter. On aurait permis au capitaine anglais d'entrer dans la ville , lui dixième , comme s'il était victorieux, de monter sur la muraille, d'y planter sur une des portes sa bannière déployée, à la condition qu'il lèverait le siège immédiatement après cette céré* monie, la formule de son vœu se trouvant ainsi accomplie littéralement. Lancastre aurait accepté cette proposition, surtout pour se rendre compte par lui-même de la situation des assiégés au point de vue des vivres et des approvisionnements, se promettant bien du reste de ne pas tenir son engagement s'il résultait de son inspection que la famine obligerait bientôt les habitants à se rendre. Bertrand et Penhoêt, pénétrant la pensée de leur adversaire, auraient ordonné auxRennois de se teùir prêts à recevoir le duc et de faire étalage & leurs fenêtres , à leurs portes, de tout ce qui leur restait en viande salée, pain, vin et poisson, afin que leur misère ne parût pas. A la faveur d'une trêve conclue pour trois jours, le duc de Lancastre aurait fait son entrée dans Rennes où Penhoêt et du Guesclin l'auraient reçu avec les plus grands honneurs ; il se serait promené par la ville, et, à la vue de ces maisons regorgeant de vivres, de ces étaux chargés de toute sorte de viandes, il se serait dit en soimême : « Décidément, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de tenir le marché dont nous sommes convenus. » Puis, selon la convention, il serait monté sur les remparts au-dessus d'une des portes de la ville, et y aurait arboré aux créneaux la bannière d'Angleterre, après quoi, ayant bu le vin d'honneur que Bertrand lui présenta au nom des habitants, il aurait regagné son camp. Hais à peine aurait-il été hors de l'enceinte que les assiégés auraient arraché la bannière, l'auraient jetée par terre et foulée aux pieds en poussant des huées. Tout irrité qu'il fût de

cette insulte, Lancastre n'en aurait pas moins levé le siège la nuit suivante. Telle est la version qui, du poème de Guvelier, a passé dans les divers remaniements en prose de ce poème et que la plupart des historiens bretons ont adoptée.

Bien différente est la version anglaise rapportée par Knyghton. D*aprës ce chroniqueur, il y avait entre Ten-^ ceinte de la ville investie et le camp des assiégeants une église qui avait été polluée par un meurtre. L'évêquede Rennes étant allé avec six chevaliers réconcilier cette église, le duc, qui avait accordé de fort bonne grAce un sauf-conduit au prélat et aux gens de son escorte , les invita à dîner. Pendant le repas, on dit que les assiégés seraient bientôt réduits à se rendre, puisque personne ne venait & leur secours. Le prince anglais voulait qu'on se remit entièrement à sa discrétion. Après d'assez longs débats, il fut convenu que les habitants de Rennes payeraient une contribution de guerre de cent mille écus, et qu'à cette condition Ton épargnerait leurs biens ; ils s'obligèrent en outre à livrer la place au vainqueur toutes les fois qu'il en aurait besoin pour le service du roi d'Angleterre. Le duc de Lancastre institua le sire de Beaumanoir capitaine de Rennes ; et, pour mettre plus sûrement cette ville à labri du pillage , il se contenta d'en faire prendre possession par procureurs; lui-même ne voulut pas y entrer.

Une circonstance, dont Knyghton a pris soin de nous informer, permet de déterminer avec une certaine précision la date probable de cet arrangement en même temps qu'elle explique comment les habitants de Rennes se laissèrent imposer ces conditions, malgré l'ordre donné par Edouard au duc de Lancastre de lever le siège. Ce mandement, on se le rappelle, est daté du 28 avril, et le lieutenant du roi d'Angleterre en Bretagne préten-

dit qu'il ne Tavait reçu que le vendredi 30 juin suivant'. On a quelque peine à croire que Tordre dont il 8*agit ait mis deux grands mois à franchir la distance entre Londres et Rennes. Ne peut-on soupçonner le rusé capitaine d'avoir tenu caché le mandement royal jusqu'à ce que son amour-propre fût sauf et qu'il eût amené, comme il en avait fait le serment, les assiégés à s'avouer vaincus et à lui payer une indemnité? Dans cette hypothèse, la convention entre le duc de Lancastre et les habitants de Rennes aurait été conclue & la fin du mois de juin. Cela s'accorde bien avec le témoignage des chroniques contemporaines, tant anglaises que bretonnes, d'après lesquelles le prince anglais leva son camp dans les premiers jours de juillet.

Quoi qu'il en soit, il étaittemps que Lancastre en finit avec ce siège de Rennes , commencé dès les premiers jours d'octobre de l'année précédente, qui durait par conséquent depuis neuf mois. Il ne pouvait désormais le maintenir sans violer d'une manière flagrante la trêve du 23 mars. Les deux cardinaux, Talleyrand et Capocci, qui avaient été les principaux négociateurs decette trêve, passèrent le détroit pour en réclamer la pleine et loyale exécution ; ils arrivèrent à Londres le 2 juillet. Ils trouvèrent Edouard très-monté contre le pape qu'il accusait de partialité pour son adversaire le roi de France. Les Anglais, tout fiers de la victoire qu'ils avaient remportée à Poitiers, faisaient circuler partout ce mauvais quatrain rimé, dont la forme est triviale, mais dont le fond est plein de piquante hardiesse : « Or est le pape devenu

1. «Eodem teinpore(Knyghton vient de rapporter la convention conclue entre le duc de Lancastre et les habitants de Rennes), die veneris proxima poil festum Sancti Johannis Baplistœ, delatœ sunt litter» régis Angiice ad ducem ut amoveret obsidionem, post cbncordiam et redditionem factam, sicut Deo placuit. • Twysden, Htst. ÀngL Script. j t. n, col. 2616.

Français et Jésus devenu Anglais. Or sera vu qui fera plus, le pape ou Jésus^ »

Knyghton raconte que, le jour où Edouard reçut les cardinaux au palais de Westminster, il avait voulu les frapper de respect en s'entourant du plus majestueux appareil et qu'il leur montra le visage d'un lion irrité. Mais cette colère s'apaisa vite, car le pape obtint, à la demande de ses légats, un subside de quatre deniers au marc sur le spirituel et le temporel du clergé d'Angleterre. Les cardinaux ne réussirent pas moins dans la partie de leur mission relative à la levée du siège de Rennes. Deux jours seulement après leur arrivée à Londres, le 4 juillet, Edouard renouvela Tordre précédemment donné au duc de Lancastre , disant que son honneur y était engagé, et menaçant son lieutenant, s'il différait plus longtemps de lui obéir, d'encourir son indignation; il enjoignait sous les peines les plus sévères* au chef de l'armée assiégeante de décamper, sans porter dommage aux assiégés , huit jours après que le roi de France ou plutôt le dauphin aurait, selon sa promesse, fait retirer les troupes envoyées au secours des habitants de Rennes. Pendant ces huit jours, les Anglais devaient laisser les Rennois se ravitailler et se pourvoir de vivres, sans y mettre aucun empêchement.

Lorsque l'on eut connaissance à Rennes de ces ordres transmis par le roi d'Angleterre & son lieutenant, il était sans doute trop tard pour que les asssiégés en pussent

1. Knyghton dans Twysden, Hist. Angl. Script. y t. II, col. 2615.

2. « Vous n*avez pas encore levé le dit siège, dont nous nous mervell- Ions molt, et nous en desplaist grantement ... volons cl vous mandons, sur Tamour, foi et loialté que vous nous devez, si chier comme vous aviez la bonne paiz et acort d'entre nous et nostre dit adversaire et si chier comme vous doubtez encorir nostre indiguacion.... • Bymer, vol. III, p. 359.

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profiter. Toutefois ils durent regretter amèrement de s'être soumis aux exigences du duc de Lancastre et d'à- Yoir perdu ainsi, en partie du moins, le bénéfice d'une si longue et si honorable résistance. Alors peut-être, dans leur dépit, ils jetèrent par terre et foulèrent aux pieds, ainsi que le raconte Cuvelier, la bannière d'Angleterre qui, en vertu de la convention passée entre eux et le prince anglais, flottait sur les remparts de leur ville. 11 n'est pas moins certain, quoique le poème sur du Gués- <Jin et les recensions en prose de ce poème n'en disent pas un mot, que le chef de Tarmée assiégeante fut assez habile pour imposer aux assiégés la contribution de guerre dont parle Knyghton. A Tappui de l'assertion du chroniqueur anglais, on peut citer un acte d'une autorité irréfragable qui prouve que, non-seulement les habitants de Rennes se soumirent & une indemnité pécuniaire, mais encore qu'ils la payèrent réellement^ Trois barons de Bretagne, les seigneurs de Beaumanoir, de Laval et de Montfort ayant avancé certaines sommes ■a pour cause de la délivrance de notre ville de Rennes'», Charles deBlois manda le 16 mars 1358, pendant un séjour qu'il fit & Nantes, à Georges Giquel, son receveur général en Bretagne gallot, de rembourser Tun de •ces barons, le sire de Montfort, sur Taide de demi-écu par feu levée en la seigneurie de Montfort pour sa rançon.

On n'apprendra peut-être pas sans surprise que le savant bénédictin dom Morice, qui le premier a publié cette pièce curieuse, n'en a néanmoins tenu aucun

1. Les Grandes Chroniques de France (éd. P. Paris, iD-8, t. VI. p. .VJ) <M>nfirinent aussi la version de Knyghton : « Mais l'en donna au dit duc ^de Lancastre] soixante mille escus d'or pour ses frais. • 11 n*y a de différence que dans le chiffre de la contribution de guerre qui, d'après le chroniqueur anglais, était de 100 000 écus, au lieu de 60 000.

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