Dom Martene, Thés. Anecdoi.,i. Il, col. 1030 cl
au despotisme sanguinaire de Barnabo Visconti, le tyran de Milan, le dominateur tout-puissant de Tltalie du nord. En 1361 ce vieillard infirme et malade ne quitte pas un seul instant la ville d'Avignon au plus fort des ravages de la peste ^ qui moissonne à ses côtés dix-sept mille individus dont neuf cardinaux et cent évêques*, tandis qu'en 1348 Tamant de Laure s'était sauvé devant le fléau dont fut victime, comme on sait, la femme qu'il avait chantée. Enfin ce pape ignare, que Pétrarque accuse de l'avoir pris pour un sorcier parce qu'il lisait Virgile*, fait offrir à Tauteur des « Canzone » les fonctions de secrétaire apostolique ^ Certes nous admirons
1. Le registre de la chancellerie pontiÛcale pour Tannée 1361, publié par dom Martene {Thés. Anecdot.y t. II, col. 846 à 1066), prouve qu'Innocent VI résida toujours à Avignon dans le cours de cette année. Dans un bref daté de cette ville et adressé le 10 juillet 1361 à Edouard III, qui demandait le chapeau de cardinal pour Androuin de la Roche, le pape fait observer au roi d'Angleterre qu'il ne peut en ce moment soumettre aucune promotion au sacré collège, vu que la plupart des cardinaux sont absents de la cour romaine à cause de la peste « absentibus pêne omnibus Dostris fratribus romanœ ecclesiie cardinalibus a prsfata curia propter imminens horrendi ac pestiferi morbi contagium. » Tkes. Anecdot.y t. II, col. 1027.
2. Villani, 1. X, cap. xlvi. Cf. l'abbé de Sade, Mémoires pour la vie de François Pétrarque^ vol. III, p. 568 et 569.
3. « .... vicario Jesu Christi, qui me magicum non tantum suspicari sed aflirmare soleat..., quod Virgilii libros legerem seu legissem. »
4. Rerum Senilium lib. I, ep. 3, dans Pelrarcœ Opéra , éd. Bas., 1554, t. II, p. 817. C'est le patriotisme italien qui anime surtout Pétrarque dans cette guerre acharnée contre la papauté d'Avignon, mais la rancune de l'homme de lettres, blessé dans son amour-propre, y entre aussi pour une certaine part. Lorsqu'il fut question en 1352, gr&ce aux démarches de deux cardinaux français. Gui de Boulogne et Talleyrand de Périgord, d'appeler Pétrarque aux fonctions de secrétaire apostolique, on demanda un modèle au grand humaniste et on lui donna un sujet. La manière dont le chantre de Laure traita ce sujet ne fut pas goûtée. On trouva, à tort ou à raison, son style un peu trop savant, et Pétrarque ne fut pas nommé. « Unum obstare dicebatur quod mihi altior stilus quam Romance ecclesiœ humilitas postulabat. > Epist, ad
Î8 CHAPITRE Vni.
utant que personne celui qui fut, avec Dante, la plus aute illustration de Tltalie au quatorzième siècle; toic d'élite qui vécut de poésie, d'amour et d'étude, ans un siècle de désordre et de violence ; l'humaniste minent qui joignit, l'un des premiers, la délicatesse du ^oût au culte passionné des lettres antiques ; l'ardent )alriote qui se consolait des malheurs et des hontes du présent en rêvant le retour des beaux temps de la république romaine. Toutefois on ne peut rapprocher par la pensée l'amant de Laure du pape, sur qui il a essayé de jeter une teinte de ridicule, sans voir aussitôt de quelle hauteur morale la simple vertu domine même le génie : Pétrarque ne fut qu'un grand poète, Innocent VI fut un saint. Ce saint, il est vrai, aima trop la France sa patrie, et c'est un tort que les écrivains d'au delà des Alpes ne lui ont pas pardonné. Mais n'était-il pas, après tout, dans son rôle de pape en prenant la défense d'une nation vaincue I II faut dire encore pour son excuse, et c'est là un fait important négligé jusqu'ici par les historiens, que le jour où sa résidence à Avignon lui parut
FamiL, 1. xiu, cp. S. — C'est à la fin de cette même année 1352 que les cardinaux de Boulogne et de Périgord, chargés de juger Colas Rienzi, le renvoyèrent absous, en faisant valoir ce considérant qu'il ne fallait considérer le fameux tribun que comme un poëtc (Episl. ad FamiL. éd. Fracassetti, vol. II, p. 238). Quelle large et haute ironie, et comme, en se montrant sévère pour Thomme politique, on trouve spirituellement le moyen d'être indulgent pour les généreuses intentions du rêveur 1 Comme on sent errer sur les lèvres do ces cardinaux du quatorzième siècle, au moment oh ils prononcent ce jugement, ce qu'il y a eu de plus grand dans le génie grec, le sourire du divin Platon 1 Et pourtant la passion aveugle tellement Tadmirateur de Uienzi qu'il fait semblant de ne pas comprendre le sens caché d'un tel arrêt. « Colas Rienzi, écrit-il à un de ses amis, lit tous les poètes, mais il n est pas plus poète qu'il n'est tisserand. > (ittd., p. 240.) En cette circonstance, il faut bien le dire, si c'est Péti*ar- <ine qui connaît le mieux la lettre do l'Antiquité, ce sont les juges de Rienzi qui en ont TÀme.
faire obstacle à son indépendance et nuire à Taccomplissèment de ses devoirs, Innocent VI résolut de reporter Je saint-siége à Rome ; la mort seule Tempôcha de mettre ce projet à exécution *.
Non content d'agir auprès de l'Empereur, Innocent VI avait écrit au prince de Galles, aussitôt qu'il avait appris sa victoire, pour l'exhorter à la clémence envers les vaincus '. Il avait donné à ses deux légats, les cardinaux Élie de Talleyrahd et Nicolas Capocci, l'ordre de se rendre à Bordeaux auprès du vainqueur de Poitiers, leur enjoignant de ne quitter cette ville qu'après avoir obtenu la suspension des hostilités. Si le jeune Edouard, au printemps de Tannée suivante, trois semaines environ avant de s'embarquer pour TAngleterre, consentit à signer avec le roi de France une trêve de deux ans, ce fut sur les pressantes sollicitations du souverain pontife, et, comme on lit dans le texte, « pour la révérence de Dieu, de notre Saint^Père et de la sainte église de Rome^ » Dans chaque province, des chevaliers furent institués par les deux partis pour faire observer cette trêve ; ce furent, en Normandie, du côté du roi de France, les seigneurs de Hambye, de Marcé et d'Argouges, Henri de Thiéville, Robert de Clermont, le Baudrain de la Heuse
1. Le 28 avril 1361, Innocent VI écrivait d'Avignon à Tempereur Char^^ les IV : « Quod jamdudum cupivimus et ad prœsens solito magis nostr» mentis deliberatio in hoc proposito persévérât, ut locus ille sedis apostolicœ familiaris et proprius, in quo summorum apostolorum glorificatus «si exitus, in quo gloriosissima corpora illa quiescunt, in quo, divina disponente clementia, stabile fixit ûdes catholica fundamentum, post toi «nnorum decursum, nostris tandem temporibus sui prœsentia prsesidis incolatur. » Thés. Anecdol.j t. II, col. 946 et 947.