Bibl. Nal., Quittances, l. XV, n
424 CHAPITRE XIU.
scrupule et sans déclaration de guerre préalable, s'emparer de tout ce qui dans le ressort de sa suzeraineté appartient au Navarrais *.
Quoiqu'il en soit de la valeur absolue de cette théorie de droit féodal, et surtout du bien fondé de son application au cas dont il s'agit ici, le dauphin, qui y trouve son compte, se résoud sans peine à la mettre en pratique de point en point. Mais la difficulté réside précisément dans Texécution. Les places dont il importe le plus de se rendre maître sont Mantes et Meulan, à cause de leur position sur le bord de la Seine qui permet à l'ennemi d'intercepter, quand il lui plaît, les communications entre Rouen et Paris. Mais Charles le Mauvais, qui a longtemps habité ces deux villes, y a laissé une clientèle d'anciens serviteurs dévoués à son parti par reconnaissance autant que par intérêt. En outre, il a eu soin d'en mettre les fortifications en trop bon état de défense pour qu'on puisse espérer de venir à bout par la force ouverte de la résistance des habitants avant la prochaine arrivée du captai de Buch. Il ne s'agit point, d'ailleurs, de conquêtes à faire; il s'agit de se saisir de
1 . Le dauphin Charles, en conformant sa pratique à cette théorie, en s'cmparant do Mantes et de Meulan par surprise, sans avoir fait précéder CCS actes d'hostilité d'aucune déclaration de guerre, encourut le blâme de beaucoup de bons esprits et de cœurs honnêtes de son temps. Aussi, il éprouva le besoin de faire rédiger dans le courant de 1364 une sorte de mémoire apologétique que le duc d'Anjou fut chargé de remettre au pape Urbain V. (Secousse, Preuves de Vhkloire de Charles U AfauvaiSy p. 200 à 208.) Il n'est nullement question dans ce mémoire d'un déO qui aurai tété porté avant Touverture des hostilités au dauphin Charles, lieutenant du roi son pérc, par Charles le Mauvais, ainsi que Taflirme Jean de Venette {Conlin. G. de Nangiaco, t. II, p. 3i ./. Du reste, si le déli mentionné par le continuateur de Nangîs avait réell 'iiirnt été porté, on ne voit pas pour* quoi le dauphin aurait pris la peine de faire présenter au pape le mémoire justificatif dont il s'agit : on n'a nul besoin de se justifler quand on n entre en campagne que pour répondre à une provocation.
deux places qui sont dévolues au roi en vertu du droit de conGscation par suite de la félonie de son vassal. Ce n'est point, à proprement parler, un acte de guerre, c'est l'exécution d'un arrêt de justice. Tout moyen doit être bon au légitime propriétaire pour prendre son bien où il le trouve. Puisqu'on n'atteindrait pas par la force le but qu'on se propose, mieux vaut recourir à la ruse. Tel est le sens des instructions que le dauphin, duc de Normandie, après avis de son Conseil, donne à Boucicaut' à la fin de la première semaine d'avril et que celui-ci est chargé de transmettre à du Guesclin. Le message invite le chef des forces françaises, non pas à assiéger Mantes et Meulan, mais à les occuper sans retard et à tout prix. Pourvu que le but soit atteint, peu importe le moyen que l'on aura employé : le plus court et le plus sûr sera le meilleur. Bertrand fait depuis trop longtemps la guerre d'embuscades et de surprises pour ne pas obéir avec empressement à Tordre du dauphin'. Comment, dans la circonstance, lui répugnerait -il d'exécuter cet ordre, en recourant à la ruse et môme, il faut bien le dire, à la perfidie I Ne s'agit-il pas d'enlever
1. La version de Froissartsur la prise de Mantes fourmille d'erreurs (par exemple, Tassertion relative à la présence dans la forteresse de Cherbourg du roi de Navarre qui se tient alors à Pampelune). Du récit du chroniqueur de ValencicnneS; il n*y a guère à retenir, selon nous, que le fait du message dont Boucicaut fut chargé par le duc de Normandie auprès do du Guesclin.
2. Toutefois, il importe de faire remarquer que Tinitiative, dans cette aiïaire, fut prise par le roi ou plutôt par le dauphin Charles, alors lieutenant du roi son père. On lit, en effet, dans le mémoire que nous avons eu déjà l'occasion de signaler plusieurs fois. « Le roy adonc, pour la seurté de son royaume et pour ce qu'il altendist trop, se il attendist que le roy de Navarre ou ses geuz eussent pris trois ou quatre des bonnes villes ou forteresses du roy,... commanda à bons exécuteurs que l'en prist Mante, Mcullcnt et autres forteresses. » Secousse, Preuves de Vhistoirt de Charles le Mauvais j p. 205.
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une place * navarraise défendue, non par des hommes d'armes proprement dits, mais par de simples bourgeois dont beaucoup appartiennent à ce monde de trésoriers, de receveurs, de financiers, que le chevalier breton a pris de bonne heure en haine? Le faible de ce grand homme fut, en effet, de poursuivre toute sa vie de ses sarcasmes, souvent injustes, ceux qu'il appelait avec dédain les « chaperons fourrés. » S'il prenait volontiers sous sa protection le pauvre peuple des campagnes, il avait beaucoup moins de pitié pour les citadins. Il les saignait à blanc, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, les membres du haut clergé surtout, en assaisonnant ses exigences d'une pointe de raillerie. Par ce côté, il faut bien l'avouer, il y a du soudard dans le capitaine le plus populaire du quatorzième siècle.
Il a bientôt arrêté son plan. Le dimanche 7 avril, il met le matin en embuscade, à l'entrée de l'une des portes de Mantes, quelques-uns de ses Bretons les plus résolus. Les chefs de cette petite troupe, où l'on ne compte pas moins de cent vingt hommes d'armes, sont Olivier de Mauny, Olivier de Porcon, Jean le Bouteiller, Lucas de Maillechat, Roland de la Chênaie, Lyon du Val. Aussitôt qu'on ouvre la barrière , alors que les gardiens ne sont pas encore tous arrivés à leur poste, ces Bretons profilent du moment où une charrette sort de la ville pour s'élancer sur le pont. Ils courent sus aux gardiens, s'emparent de la porte et de plein front se répandent parmi les rues Tépée à la main. Les bourgeois, affolés de terreur, se sauvent, les uns en sautant par-dessus les remparts, les autres en se jetant dans des barques et en remontant la Seine * pour gagner Meulan à force de rames.
1. Mantes est, comme on sait, situé sur la rive gauche de la Seioe, à 16 kil. en aval de Meulan.
Mantes est bientôt au pouvoir des envahisseurs. Une fois maîtres du pont et de la porte , ils donnent le signal convenu à Bertrand, qui se tient à quelque distance avec le gros de ses forces. Du Guesclin fait son entrée dans la ville conquise en compagnie d'Évcn Charruel et avec une suite nombreuse de gens d'armes. Il défend à ses hommes de faire aucun mal aux femmes et aux enfants», mais les maisons ont été déjà mises au pillage lorsqu'on publie cette défense. Tous ces soudoyers se rattrapent à Tenvi sur les malheureux habitants de Mantes des gages qu'ils attendent en vain depuis si longtemps des trésoriers des guerres du duc de Normandie. Un autre Breton, la Houssaye', s'empare aussi par surprise du fort de Yetheuil*, situé dans les environs, et le pille comme Mantes. Après la prise et le sac de ces deux places par du Guesclin et ses Bretons , on lève d'un commun accord le siège de Rolleboise. Le baron de la Ferlé va tenir garnison à Rosny , et les autres gens d'armes se retirent chacun chez eux.
Les principaux bourgeois do Mantes, entre autres Jacques le Prestrel, trésorier du roi de Navarre, maître Régnant de Paris, bailli du dit roi à Mantes , Jean de Hancourt, Jean Doublet, sont parvenus à se sauver et à gagner Meulan, où ils se sont réfugiés dans le donjon. Trois jours après la prise de Mantes, du Guesclin et Jean de Chalon , comte d'Auxerre, laissant cette ville sous la garde d'Éven Charruel et de Hugues de Chalon, dit le Vert Chevalier, s'acheminent vers Meulan à
1 « Et fit crier par la ville que nul ne meffeist à femme ne à enfant, maiz la ville avoit ainçoiz esté pillie. » Chronique des quatre premiers Valois, p. 140.
2. L'auteur de la Chronique des quatre premiers Valois donne à ce la Houssaye le prénom de Jacques. Un la Iloussaye, dont le prénom est Eustache, figure sur la plupart des montres de du Guesclin.