Arch. Nat., sect. hist., JJ 84, n
3. On lit dans I ordonnance du 28 décembre 1355 rendue par les États qui s'étaient réunis à Paris le 30 novembre précédent : « Nous leur avons permis et accordé que desoresmais nuls ne puisse faire arriereban en nostre royaume fors tant seulement nous en nostre personne et nostre ainsné Ûlz ; et yceluy ne pourrons faire, fors seulement en cas de pure et évident nécessité^ et bien conseilliez sur ce ; et le ferons par le conseil des députez ou de plusieurs des trois Estaz, se bonnement le povons avoir. • Ordonn.j vol. IIÏ, p. 34. — Le roi ajoute qu'il pardonne à plusieurs de ses sujets qui « ont failly à venir à nostre arriereban darrenier fait.... à ceuls toutesvoyes qui y aroient envoyé. » Secousse déclare {Ordonn,, vol. m, préface, p. xviii) qu'il n'a pu découvrir le sens de ce passage :
vint une institulion permanente, et nous verrons bientôt les États généraux, loin d'étendre sur ce point la prérogative royale, y mettre au contraire des restrictions. Il eût fallu ensuite, il eût fallu surtout que le roi de France donnât à Tarrière-ban un caractère vraiment pratique en astreignant, à l'exemple d'Edouard III, tous ses sujets à de fréquents exercices militaires. Comme ni l'une ni l'autre de ces conditions ne fut remplie, l'ordonnance du 17 mai 1355 n'aboutit qu'au rassemblement d'une cohue informe, d'une tourbe confuse et disparate qui ne figura que pour nombre à la néfaste journée de Poitiers.
Déjà inférieure par le nombre et par la préparation, l'infanterie française avait encore un désavantage plus marqué au point de vue de l'armement. Outre qu'elle se composait en grande partie de mercenaires, surtout de Génois, elle n'employait guère d'autre arme que l'arbalète; et il suffit de jeter un coup d'œil dans nos musées sur ces arbalètes du quatorzième siècle, si massives et d'un maniement si compliqué, pour comprendre qu'elles ne pouvaient lutter avec avantage contre les arcs anglais*. Par un contraste frappant, tandis que le roi d'Angleterre prohibait dans son royaume tout autre jeu que le tir de Tare, on avait eu en France la malheureuse inspiration de mettre un impôt sur les cordes des arcs. L'ordonnance qui établit cet impôt n'a pas été publiée par le savant Secousse, et nous avons fait inutilement des recherches pour la retrouver; mais il y est fait allusion
les lettres de rémission aux habitants de Paris, indiquées plus haut, en fournissent l'explication.
1. Nous avons rapporté plus haut le célèbre passage de Villani. Il est curieux de parcourir à ce point de vue un état ou compte des frais de fabrication de vingt-cinq arbalètes en 1358, que nous publions à la lin de ce livre sous le n' zv des pièces justiflcatives.
dans des lettres de rémission du mois de mai 1359 qui prouvent que cette ordonnance fut mise en pratique *, puisqu'elles constatent Tassiette et la levée de Timpôt dont il s'agit.
C'est au moment où la fortune militaire de la France, où la force effective de son armée reposait ainsi tout entière dans la noblesse qu'il s'opéra dans les habitudes de celle-ci, et notamment dans son costume, une révolution, frivole en apparence, mais dont les conséquences furent pernicieuses. La cause primordiale de cette révolution fut sans doute le développement merveilleux de la richesse publique qui marqua le second quart du quatorzième siècle et que la guerre dite de Cent ans, vint si brusquement interrompre. Ce développement se traduisit, entre autres choses, par un accroissement notable de la population ; mais il eut aussi pour résultat,
1. Nous saisissons celte occasion de faire remarquer que, dans ces der* niers temps oii une illustre initiative a mis à la mode l'étude des institutions, on s'est souvent trompé en voulant écrire l'histoire d'une période historique d'api es les ordonnances promulguées pendant cette période. A côté de la loi. il y a le fait; et si dans tous les temps le fait a souvent contredit la loi; cela est surtout vrai de l'époque féodale. Au quatorzième «ièclc notamment, quand on a étudié les actes de tout genre qui se rapportent à un règne, on demeure convaincu que l>eaucoup des ordonnances de ce règne, parfois môme les plus importantes, n'ont jamais été mises en pratique d'une manière générale et sérieuse. Quoi qu'il en soit, voici le passage, extrait de lettres de rémission de mai 13ô9, qui fous révèle la perception à cette date d'un impôt sur les cordes des arcs : «.^.icellui Martin de rechief et Jehan Cochin le joenne son frère feussent vcnuz le jour de Pasques derrain passé (21 avril 1339) en la ditte ville de Oysesmo (auj. Oisème, hameau de Gasvillc, Eure-et-Loir, arr. et c. Chartres), qui est en et de la juridicion de nostrc dit seigneur et nostre; et comme meuz de maie volonté et entalentez de malfaire demandèrent par manière de feintise au dit Gilot et à Benoit le Fèvre son cousin germain qu'il trouvèrent en la dite ville de Oysesme, Vimposicion des cordes des ar$ qu'il avoient vendues, comhien que aus diz Cochins ne oppartenist en rien de la dilte imposicion demander, car il n'estoient pas imposileurs ne collecteurs des imposicions des diz pais.... » JJ 90; n* 126, ^ 69 V.
BFRTRAND DU GUESCLÎN. 1—11
en diminuant, comme il arrive inévitablement en pareil cas, la puissance de l'argent, de produire une per^ turbation profonde dans tous les intérêts.
Une autre conséquence, plus fâcheuse encore, de ce développement de la richesse publique, ce fut l'apparition du luxe, d*un luxe effréné ; et comme le fléau prenait sa source dans Topulence générale, les classes qui la détenaient furent naturellement celles qui subirent d'abord les atteintes de la contagion et qui en ressentirent le plus gravement les effets. Cette invasion du luxe, outre qu'en introduisant la frivolité, elle énerva l'esprit de la noblesse, amena rabaissement des caractères, la corruption des mœurs. Comment les âmes n'auraientelles pas perdu quelque chose de leur virilité, comment les corps eux-mêmes ne se seraient-ils pas dans une certaine mesure amollis et efféminés à une époque où la toilette des hommes devint plus recherchée, plus coûteuse, plus incommode que celle des femmes, où les chevaliers se mirent à porter ces vestes de drap broché d'or qui étranglaient la taille, si courtes, dit un chroniqueur contemporain, qu'elles laissaient voir le haut des fesses, ces panaches de plumes d'autruche, ces chapeaux d'or garnis de perles, du prix de cent, de deux cents moutons*, ces cuirasses constellées de pierreries *, ces chaussures à pointe recourbée d'une longueur démesurée dites à la poulaine, en un mot toutes ces fantaisies ruineuses dont la mode commença alors à se répandre'.
1. Chroniques de J. Froissart, t. V, sommaire; p. xxv, note 6. En 1360^ Louis d'Évrciix, comte d'Étampcs, emprunta mille moutons d'or et donna on gage son chapeau d'or du prix de deux cents moutons.
2. Le 16 juin 1368, Louis, duc de Bourbon, vendit à Jean Donat, bourgeois et épicier de Londres, une cotte d'écarlate garnie de pierreries, pour le prix de 4500 écus d'or au coin du roi d'Angleterre (Arch. Nat., P13o8', cote 49S). Bibliothèque de VÉcole des Chartes^ k* série, t. H, p. 268.
3. » Anno igitur MCCCLVI, fastus et dissolutio in multis personis nobili-
Celle frénésie de luxe, où se laisse emporter la noblesse, n'a d'égale que la corruption des mœurs. Froissart, cet historien, on pourrait presque dire ce chantre de la chevalerie, a raconté longuement un brillant fait d'armes * de Galehaut de Ribemont rentre les Anglais au débul de la fameuse campagne d'invasion qui marqua la fin de 1359 et aboutit au traité de Bréligny. Ce que le chroniqueur de Valenciennes se garde bien de dire, et pourtant il était Irop rapproché du théâtre des événements pour l'ignorer, c'est que ce môme Galehaut avait commis, l'année précédente, l'attentat le plus audacieux dont les annales judiciaires de celte époque, si: riche pourtant en scandales, aient gardé le souvenir. En 1356 Marie de Mortagne, fille unique de Guillaume de Mortagne, sire d'Oudenarde, est restée orpheline à l'âge de huit ou neuf ans, avec six mille livres de revenu annuel : c'est alors la plus riche héritière de Flandre et de Hainaut. Aussi, obtenir la main de celte fillette est le rêve que caressent tous les gentilshommes de cette région. En attendant qu'elle soit en âge de se marier^ Marie vit au château de Tupigny*, sous la garde de la
bus et militaribus quam plurimum inolevit. Nam cum habitus antea decurtatos, ut supra dixi^ et brèves nimis accepissent, hocanno tamenadhuc magis se incœperunt sumpluose deformare, perlas et margaritas in capuciis et zonis deauratîs et argcnteis dcportare, gemmis diversis et lapidibus preciosis se per lotum curiosius adornare. Et in tantum se curiose omnes, a magno usque ad parvum^ de talibus lasciviis cooperiebant, quod perlœ et lapides magno pretio vendebantur, et vix Parisius poterant taiia reperiri. Unde recordor me vidisse taies duas perlas vel margaritas, quas quidam dudum emerat pro octo denariis, cas lamen illo tempore vendidit decem libris. Incœperunt etiam tune geslare plumas avium in pileis adaptalaS; taxantes ultra modum se ad voluptatcs carnis, et ad ludos taxillorum de nocte,et pilœ cum palma de die nimium intendentes....»- Continuatio chronici G. de Nangiaco^ éd. Géraud, t. II, p. 237.