‹ Histoire de Bicêtre (hospice-prison-asile) d'après des documents historiqueChapitre 52 sur 137 · LE PREVOT · texte numérisé non relu

LE PREVOT

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Ct^ prisonnier n'i-st autre que le dénonciateur du marché infâme que riiistoiro ajustemeut tlétri sous le nom de VnrU- de fainiiic. Aflamer le peuple, concéder à une -i-rande compagnie d'agioteurs le privilège d'accaparer les hlés en les achetant sur pied, cà la n'colte, pour les revendre plus tard à un haut prix, grossir son épargne avec le produit des bénétices auxquels il participait dans la compagnie, tel était le moyen auquel Louis XV, ce mnuar(pie prodigue îles deuiers de l'Etai, n'avait pas reculé pour augmenter lt;s ressources de sa cassette personnelle.

126 HISTOIRE DE RICÊTRE

Dans l'histoire qu'il écrivit de sa captivité dans cinq prisons d'État (1), Le Prévôt nous indique quel était le fond, la forme, la teneur, le but, l'exécution du pacte.

« C'était, 1° de vendre Louis XV dans le temps présent, avec son autorité, et Louis XVI pour l'avenir; 2" de donner la France à Ijail de douze années à quatre millionnaires désignés par noms, qualités et domiciles, lesquels prêtant leurs noms masquaient toute la ligue, non pas fictivement, car ils étaient véritablement preneurs de bail de la France pour la ravager, et ils la ravageaient effectivrincnt au bénéfice de la ligue, collectivement avec elle, par une armée d'agents répandus dans toutes les provinces, el ces quatre preneurs dirigeaient l'armée sous la direction primaire de la ligue; 3° d'établir méthodiquement les disettes, la cherté en tout temps et dans les années de médiocre récolte, les famines générales dans toutes les provinces du royaume par l'exercice d'accaparements et du plus grand monopole des blés et des farines. >■

Ces quatre premiers millionnaires turent Simon-Pierre Malisset, chargé de l'entretien et de la manutention des blés du roi; Jacques- Donatien Le Roi de Chaumont, chevalier, grand-maître honoraire des eaux et forêts de France; Pierre Rousseau, conseiller du roi, receveur général des domaines et bois du comté de Blois; Bernard Pcrriichot, régisseur général des hôpitaux des armées du roi.

Le bail comprenait vingt articles, dont dix-sept regardaient Malisset, généralissime agent pour la France. Ce Malisset était un ancien boulanger et meunier banqueroutier. Il devenait l'homme indispensable delà ligue, composée des contrôleurs généraux des finances, des ministres, de leurs premiers commis, des lieutenants de police, des intendants des finances des provinces et du commerce, des gouverneurs des provinces, etc., etc. ; leur intérêt était réglé sur le plus ou le moins de faveur et de travail qu'ils donnaient au succès de l'entreprise. Au seul Malisset était alloué trois sous par deux cent cinquante livres de grain qui entraient dans les magasins de Corbeil, et cinq sous par voiture de grain converti en farine; trente sous pour la mouture du sac de blé pesant deux cent cinquante livres, huit sous de septiers d'issues et six sous par chaque baril que ses bateaux amenaient à Corbeil, dix boisseaux de son par jour pour lui tenir lieu de reportage des

1. Le Prévost, Histoire il f ma captioité. I vol. — Paris, 1791, rue Jacob vis à vis colle Sainl-lîenoîf, F. S. (>. n"20, page H.

HISTOIRE DK BIT.p'lTRE 127

sacs vides de Pans à Corl>eil et de Corbeil à Paris, sans compter n.iUe autres avantages encore; mais la clause par-dessus tout inique étaicellc-ci :

Article X

Le dit sieur Malissot sera tenu des impositions du vingtième, des tailles et autres accessoires, sauf à lui d'en obtenir dévharqc, s'il 1/ a lien, conformément à son- traité avec le roi.

C'était donc bien avec le roi qu'il traitait, et Laverdy, comme ministre des finances, se réservait de le décharger de toutes les imposi tions.

Tel était, en substance, ce traité pour le monopole dos grains dans toute la France. Du reste un premier privilège de la ferme des bb's du roi avait été signé en 1720. Louis XV avait alors fourni les premiers fonds de la société et lui avait avancé dix millions sur sa cassette par ticulière. Il fut renouvelé de douze en douze ans jusqu'en 1705, épocju de ce troisième traité signé par Laverdy, et dont Le' Prévôt découvrit l'original. 11 fut même renouvelé une fois encore en 1777, pendant la détention de celui-ci. Et pendant cette période de près de cinquante ans, la France, dans les provinces méridionales surtout, avait à subirc la misère et la famine. L'histoire en enregistre neuf, qui affligèrent Paris et dévastèrent les provinces, en 1740, 1741, 1752, 1767, 17(iS, 170'.). 1775, 1770, 177S

En 1706 surtout, la misère fut effrayante. Les soulèvements éclatèrent de toutes parts. Dans Paris, on ne lisait au coin des rues que des placards menaçants pour la ville, effrayants pour le prince. Les enfants du premier âge mouraient faute de nourriture. Les pauvres de plus en plus affluaient vers la capitale, et la police était impuissante à maintenir cette horde envahissante. Les paysans n'étaient guère plus heureux que les habitants des villes. Tourmentés par la faim, ils attendaient bien souvent aux abords des rivières les bateaux chargés de grains, et faisaient cuire sur place la farine ou le blé qu'on leur disti-ibuait. Quand les convois n'arrivaient pas, ils mangeaient des racines

128 IIISTOI FII-: DK ]!U;KT1!H

et des herbes. On en était réduit à labriquer du pain avec de la fougère !

Le gouvernement cherchait à rejeter la disette sur les changements qui étaient survenus dans la législation des grains et sur la libre exportation accordée par l'édit de 1 7()4, mais la cherté allait fort au delà du déficit que pouvait causer cotte exportation, qui, d'ailleurs, cessait d'elle-même dès que le bh'' renchérissait.

Déjà des troubles graves avaient éclaté en Normandie. Le peuple avait crié : a Sus aux accapareurs!-» L'administration, le parlement s'étaient émus. Cette assemblée adressa lettres et mémoires au roi, qui n'en tint pas compte et pour cause. Ce fut sur ces entrefaites qu'une circonstance fortuite fit d(''couvrir à Le Prévôt, le Pacti^ de famine. 11 en a fait lui-même le récit que nous transcrivons :

« Dès le mois de juillet 17(18, le sieur Rinville, originaire de Picardie, principal commis de Rousseau, receveur des domaines et bois du comté d'Orh'ans. m'ayant invité à diner pour me consulter sur diverses affaires qui le regardaient, me dit. en arrivant chez lui: Daignez, je vous prie, pendant que je vais faire hâter noire dînei-, vous occuper à lire la pièce que je viens d'apporter de mon bureau et que vous voyez sur ma table, pour m'en dire votre sentiment à mon retour. Je lus la pièce dans ses vingt articles avec le plus grand ctonnement ; des trois autres objets particuliers dont il me parla, je lui fis deux mémoires qui eurent lui plein succès. Le troisième deniauda un autre temps pour l'entamer.

<< Et quant à la pièce signée de Laverdy, en quatre expéditions, que Rinville n'entendait i)as, je lui demandai, avant de lui répondre, si le sieur Rousseau ne tenait pas une correspondance journalière, n'avait pas de registre portant minute, s'il ne pouvait prendre copie à mi-marge des vingt articles pour lui communiquer mes réflexions à côté, ce qui l'instruirait pleinement de tout ce qu'il désirait savoir. Oui, dit-il, venez demain dans mon bureau, où vous n'êtes pas connu, je vous donnerai tous les éclaircissements qu'il vous faut.

'< Au lieu d'une copie du pacte, j'en fis cinq à mi-marge, el Rinville, en renfermant l'expédition signée de Laverdy, tit encore pour lui, avec mes ex|)lications, une sixième cojiie. il'après l'une des miennes contenant mes coinmriitaires qui lui firent ouvrir les yeux. Une autrefois, il me mena chez les trois autres preneurs du bail, ainsi qu'à l'hôtel du I^leix, rue de la Jussienne, où était établi le grand bureau des blés: il m'aida à collectionner tous les renseignements et les preuves que je désirais; et quand j'eus complètement dressé ma dénonciation, je l'envoyai non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen, (|ui venait de donni'r sur les accaparements de fortes remontrances à Louis XV, ainsi que le parlement de Grenoble. Dans ce temps, je fus malade et Rinville aussi. Nous désirions l'un et l'autre porter à Rouen la dénonciation, ce qui eût été notre

sûreté; mais on ne s'avise jamais de tout. Mon paquet était volumineux. Rinville me proposa de le faire contresigner avec les siens du cachet et du nom de Laverdy, dans l'un des bureaux de Boustin, intendant des finances, que nous ne soupçonnions point être du nombre des conjurés.

« .Je ne consentis point d'abord à ce contre-seing ; Rinville, qui avait le même intérêt que moi de n'être pas surpris, m'assura qu'il avait fait tenir plus de deux cents gros paquets par cette voie sans qu'aucun eût été adiré, ni qu'on eût manqué d'en recevoir la réponse. J'y consentis donc et lui donnai le paquet à porter, en lui recommandant fort d'être présent à l'apposition du cachet et de me rapporter le paquet pour le porter moi-même à la grande boîte du départ, ce que Rinville me promits mais trop peu déliant de lui-même, il oublia ses promesses et fut le premier puni de son oubli. »

Au lieu de rapporter le paquet contresigné, Rinville le laissa sur le bureau du premier commis de Boustin, qui, sitôt son départ, s'empressa de l'ouvrir et de l'inspecter. Quel ne fut pas son étonnement eu lisant la dénonciation du Pacte de famine, dont son maître était un des aftiliés. Immédiatement, il porta la précieuse trouvaille à l'intendant Boustin, qui lui-même se hâta d'aller avertir M. de Sartine, lieutenant de police, un des procureurs de la ligue.

Le soir même, Rinville était arrêté et conduit à la Bastille. On lui promit de le laisser libre s'il dénonçait son ou ses complices. Rinville nomma six individus, et le premier fut Le Prévôt. De Sartine les fit arrêter et laissa Rinville en prison.

Quand on apprit que Le Prévôt était l'auteur principal de la dénonciation on résolut de l'oublier à la Bastille. On l'y laissa onze mois, du 17 novembre 1768 au 13 octobre 1769.

— << Durant ces onze mois, dit le prisonnier, je découvris à la Bastille, dans la chartrier, au rez-de-chaussée de la tour, contre l'ancien pont-levis, sur la rue des Tournelles, où le fameux Sully tenait en réserve le trésor de Henri le Grand son maître, le dépôt des registres, mémoires et papiers des précédentes ligues qui avaient déjà provoqué les famines de 1740, 1741, 17312, 1767, 1708 et 1769, temps où alors j'étais arrivé. Le père Duval, secrétaire de Sartine, était le gardien de ce dépôt. Il venait de temps en temps trier ces papiers et en brûlait souvent des monceaux sous la voûte de l'ancien pont-levis qui donnait sur cette même rue des Tournelles. »

Après onze mois de détention, Le Prévôt de Beaumont fut transféré au donjon de Vincennes. Il y resta quinze ans, « englouti, enchaîné

douze fois dans les cachots, avec juste ce qu'il lui fallait de pain par jour pour l'empêclier de mourir de faim. » Il avait, à la Bastille, commencé un ouvrage : VAi'aignée de cour ou le Résultat des résullats. Il employa le temps qu'il ne passa pas aux cachots, à Vincennes, à écrire un long traité sur VArl de régner, ou la science, d'après V Ecriture-Sainte, du vrai gouvernement de la monarchie française da?is ses soixante-six branches, et un poème sur le donjon en 1776. Nous en citerons quelques vers à titre de curiosité :

« Ce superbe donjon, palais des rois de France, Devrait-i) renfermer le crime et rinnocence? De quel droit m'y voit-on englouti dans l'oubli? Pour servir aux tourments fut-il jamais bâti? Le fut-il pour celer, sous un air de justice, Les forfaits, les complots de la noire police? Pourquoi l'horrible abus des lettres de cachet. Pour ravir des sujets et les perdre en secret? En quel lieu trouve-t-on cette loi détestable. Qui punit l'innocent et sauve le coupable? Avec toi je naquis, liberté peu connue! Justice d'autrefois qu'êtes-vous devenue?

Louis XVI, mon roi, si c'est toi que je sers. D'où vient que ton nom seul me surcharge de fers? Ministres déloyaux qu'enliardit l'impudence Qui vous donna le droit dem'ôter ma défense? Qui de vous ou de moi, met par cupidité, La famine en tous lieux et la stérilité ; Et par d'obscurs traités, des manœuvres secrètes, Fait d'un siècle abondant un siècle de disettes!...

Ce poème lui valut la mise au cachot, la privation de son bois et de la chandelle, dans sa cellule.

Nous avons dit ce qu'étaient les cachots de Bicêtre ; les cachots du donjon de Vincennes étaient au moins aussi lugubres.

« Sous une voiite de laquelle suintait une eau glaciale, le prisonnier était accablé par le poids de ses fers et aux prises aveo la faim et le froid. Il y avait là une chaîne qui pouvait ceindre un homme par les reins dans un cercle de fer, et qui s'attachait k une autre chaîne lixée dans le pavé du cachot. Joignez à cela un affreux collier pesant seul cinquante livres ; le prisonnier qu'on chargeait de ces fers, au bout de trois heures avait la chair entamée. »

IIISTOIRK |)K Ifir.KTRE 131

A la Bastille, en 17()S, à Vincennes, en 1772, Le Prévôt reçut la visite du lieutenant de Sartine. Il était tellement exaspéré des mauvais traitements que lui avait fait subir le gouverneur de Vincennes, Rougemont, qu'il s'emporta à la vue de celui qui le retenait prisonnier.

— H Vous êtes fou de colère », dit Sartine en quittant le prisonnier.

— « Qui ne léserait point de voir que ce scélérat de Rougemontagne (c'est ainsi qu'il avait surnommé Rougemonl), répliqua Le Prévôt, dans tous ses mensonges, ses rajjports perfides et ses tyrannies est approuvé de vous sur tous les points. Vous voudriez que je fusse fou, el vos tyrannies en ont fait tomber beaucoup dans la démence et le désespoir qui n'ont pas tant souffert ; mais vous n'y réussirez point. »

En 1775, le 22 juillet, Le Prévôt reçut également la visite, à Vincennes, du célèbre Maleslierbes, devenu récemment ministre. Celuici lui demanda un mémoire sur les causes de sa détention. Le Prévôt l'écrivit et le lui adressa. Que devint-il?...

Le Noir, qui avait succédé à de Sartine, le vint visiter aussi, écouta ses plaintes, mais le laissa sans réponse. Le ministre Amelot, en 1776. se rendit à Vincennes et l'entendit. Mais aucun n'osa demander au roi la liberté du prisonnier. 11 y avait trop longtemps qu'il était détenu. Le 10 mars 1784, Le Prévôt fut transféré à Charenton, dans la maison dos Frères religieux de la charité.

« En arrivant, dit-il, on commença par me fouiller, et le sous-directeur de la geôle nommé Mathurin, en l'absence du directeur nommé Prudence, qui vient de lire les ordres du brutal baron de Hreteuil et de son subdélégué apportés par Surbois, menace en ma présence le porte-clefs qu'il me donne, de le mettre à la porte s'il voit jamais dans ma chambre n" 1(1 de la chandelle, de l'encre, des plumes, du papier, un couteau ou des livres. Il me déclare ensuite qu'il ne doit me laisser voir jiersonne, (jue je ne sortirai point avec les autres pensionnaires pour les promenades ni pour ent'îndre la messe, et ([ue quelque froid qu'il fasse, je n'aurai ni feu ni lumière, et qu'aucun vêtement, soit de la maison ou des miens, ne me seront fournis ; que je n'aurai enfin, qu'un mince ordinaire, parce que je suis réduit à la plus basse pension du roi.

« Merci, mon bon frère ! »

'< Trois mois s'écoulèrent dans cette situation, el le froid était des plus rigoureux cotte année, il gelait encore très forl au mois de mai.

« La police, au bout de quatre mois, renvoie ma malle prise à Vincennes, pillée de tous mes ouvrages minutés, et pour couvrir le vol que le baron de Breteuil en a osé faire à l'aide de son sulidélégué Le Noir, mande encore aux

geôliers de Charenton de retenir cette malle en séquestre chez eux, et de ne me donner pour mon usage, dans ma chambre, que huit de mes chemises, avec seulement mes livres de piété, retenant le reste jusqu'à nouvel ordre. »

Parmi ces papiers se trouvaient une copie du Pacte même de Laveidy et l'écrit intitulé VAraiçjnée de Cour.

Transféré de Charenton à Bicètre le 19 octobre 1784, voici en quels termes Le Prévôt a raconté sa captivité dans cette prison :

Bicètre, ma quatrième prison, fin de l'année 1784.

« Surbois m'apprend en route que c'est à Bicètre qu'il me conduit. 11 me livre d'abord entre les mains du défunt Tristant, enfant bâtard Jlevé dans cette maison et devenu son économe, son chef et son directeur, tant de l'Hôpital général ([ue des prisons infernales enclavées dans ce château royal. Je ne connaissais nullement cet enfer que la police gouvernait comme son domaine et sa républi- (jue, mal^^ré sa réputation de n'avoir point son semblable en aucun lieu de l'univers ; mais l'expérience, durant plus de trois ans, des tyrannies qui s'y exercent, et de toutes les misères qu'on y endure, m'a appris qu'il n'est point de crimes et d'horreurs, d'abus et de rapines, de scélératesses et d'assassinats, de morts violentes et de maladies provoquées, de pestes et de famines plus fréquentes et en plus grand nombre que dans cette république qui renferme habituellement six à sept mille âmes, sans cesse opprimées de toutes les manières imaginables.

« Quoique Le Noir eût donné un ordre particulier à Tristant de me receler et de ne me laisser voir personne, ni sortir, pas même d'assister à la messe, de retenir ma malle à Vincennes, déjà deux fois pillée par le baron de Breteuil quant aux papiers et le marquis de Saint-Huruge, prisonnier de Charenton, quant au linge, de ne me fournir d'autres vêtements que ceux que la maison donne aux pauvres, et de me réduire à leur famélique nourriture, estimée deux c^nts livres par an et qui est très insuffisante à leur subsistance, Tristant néanmoins me logea pendant deux mois dans une galerie de cabanons, parmi les demi-vauriens, et me donna par grâce deux de mes robes de chambre, avec quelques chemises et quelques mouchoirs tirés de ma malle, me traitant comme les plus pauvres prisonniers qui étaient à la pension de deux cents livres ; mais la haine que me portait Le Noir, lieutenant de police rendit pire de plus en plus le traitement dont me faisait jouir Tristant. Bientôt on me fit jeûner par extraordinaire, on me fit fouiller impudemment par la garde, durant un an et demi, ([uatre-vingt-dix-sept fois. On m'enleva souvent le papier, l'encre et les plumes que j'achetais sur mes épargnes pour m'empècher de renouveler mes dénonciations, mon testament, l'histoire de mes prisons, le Journal de Bicètre, mes plans de réforme tant sur cette maison que sur celle de Charenton.

N'ayant rien pour m'occuper, je traçai sur du vieux linge blanc avec du jus de réglisse noir, six grandes épitres au roi, qui me furent encore dérobées par le démon Carpentier, lieutenant de la garde de Bicètre. On me plaça seul dans une galerie de cabanons pour m'ôter toute communication. Je m'en procurai une

HISTOIRE DE BICÈTKE I33

avec une lame de couteau, qui perça en très peu de temps une pierre de taille £;raveleuse de l'épaisseur de deux pieds un pouce. Le prisonnier était malheureusement un espion de la police et me trahit. On doubla la garde de jour et de nuit, comme l'on lit à Vincennes pour empêcher l'abbé de Saint-Cyrande tracer les pieuses lettres avec une lame de plomb sur du papier que lui procuraient MM. Arnaud et Nicole, et qu'il cachait dans la muraille. On changea six fois mes porte-clefs dans la crainte que je n'en gagnasse quelqu'un pour me passer des papiers. On ne se crut pas encore assuré que je n'y parvinsse ; un pri» le parti de les fouiller, ensuite d'espionner les vivres que je faisais acheter : on me les faisait servir par un trou, comme les animaux féroces de la ménagerie de Versailles. On me iit défense, mais en vain, d'écrire à mes parents, ni à mes amis pour les informer de ma situation et de peur que je n'en reçusse des secours capables d'apaiser une faim et une soif qui m exténuaient depuis deux ans : on obligea tous mes espions à se surveiller l'un l'autre. On s'efforçait de me faire périr d'inanition ou de la maladie héréditaire de Bicètre : du scorbut, qui emportait une infinité d'opprimés entrés peu de temps. Je luttai contre tous ces assauts par une patience courageuse, et Dieu me préserva du scorbut, branche de la peste. Tout cela n'était rien en comparaison de mes douze et très longues tribulations sous le démon Rougemont, durant quinze ans, au donjon de Vincennes. »

Au mois de juin 1786, une dame Gognary fut chargée, par la famille de Le Prévôt, de s'inquiéter de son sort et de découvrir sa prison. Elle se rendit à Bicètre et lui apprit le décès de sa mère, morte du chagrin de le savoir détenu. Elle lui donna queque argent, et au mois de janvier 17.S7, envoya un mémoire au lieutenant de police pour réclamer sa liberté.

Le secrétaire de M. de Crosne, Gauchi, répondit alors au baron de Breteuil, en essayant de faire passer pour fou le malheureux prisonnier, la lettre suivante :

Le 4 février 1787.

•<Le sieur Le Prévôt, détenu à Bicètre, qui demande sa liberté parle mémoire ci-joint, a été arrêté et conduit <^ la Bastille en vertu d'ordre du roi du 17 novembre 1788, comme auteur de manuscrits séditieux contre le gouvernement, et surtout contre les lois et opérations relatives au commerce des grains, et comme cherchant à répandre les opinions que contenaient ses écrits. Il en a été saisi plusieurs, lors de sa capture, et lui-même est convenu d'avoir adressé à M"' Adéla'ide et à M. le Prince de Gonty, ainsi qu'à un magistrat du Parlement de Rouen, des fragments et ébauches de ses projets.

'< Au mois d'octobre 1769, ce prisonnier, dont le fanatisme était encore aigri par sa détention, a été transl'éré à Vincennes comme destiné à être longtemps, enfermé. Il y est resté jusqu'à l'évacuation du donjon en 178i, 1.") mars.

13'f IIISTOIHI-: I)K lUnÉTHE

« Transféré depuis à Charentou, il n'j- a pas été plus tranquille. Ses déclamations perpétuelles contre le Gouvernement, la violence de son fanatisme ont obligé de le transférer à Bicêtre où il est depuis le 19 octobre 1784. Quoique durant le cours de ses détentions successives on ait souvent privé le sieur Le Prévôt de Beaumont de la faculté d'écrire et qu'on lui ait refusé des plumes, de l'encre et du papier, il a toujours trouvé le moj'en de satisfaire à cette manie,en écrivant avec diverses matières, et notamment avec la suie de la cheminée sur du linge.

<< La famille de ce prisonnier a présenté tous les ans des mémoires qui ne paraissent pas avoir été accueillis; il m'en a été renvoyé un au mois de mai 1786, qui avait été adressé au ministre par le maréchal de Broglie, et d'après lequel j'ai permis à la dame de Cognary, chargée à cet efî'et des intérêts de la famille, de visiter Le Prévôt.

« La dame de Cognary lui a fait plusieurs visites dont elle m'a rendu compte, et dans lesquelles, suivant le rapport de l'économe de Bicêtre, elle paraît être parvenue à inspirer au prisonnier des sentiments plus doux et à calmer l'efTervescence de son imagination. II m'a écrit plusieurs lettres qui annoncent plutôt une tète affaiblie qu'un esprit dangereux. Je ne crois pas cependant qu'il convint de le remettre dans la société avant d'avoir éprouvé, pendant quelque temps, ses dispositions; mais comme il paraît que la rigueur de sa détention a beaucoup contribué à aigrir son caractère, qu'il a joui d'un état honnête, ayant occupé des places de confiance, et que son âge avancé le rend susceptible de quelques égards, on pourrait le transférer dans une maison de repos. Les adoucissements qu'on lui procurerait ramèneraient, par degrés, le calme dans son esprit et prépareraient le retour absolu de sa raison.

« Si le ministre adopte ce parti, je le prie d'expédier des ordres du roi pour transférer le sieur Le Prévôt dans la maison du sieur Piquenot (i),où la pension, qui est de 600 livres, pourrait être payée en une ordonnance expédiée sur le trésor royal pour le temps qu'il y resterait. »

Transféré à la prison de Bercy, — car c'était une véritable prison que la pension du sieur Pignot, — il y resta jusqu'au 5 septembre 1789. Des fenêtres de cette maison, il avait pu voir, avec une joie immense, la démolition de la Bastille. Il avait suivi toutes les péripéties du combat, le 14 juillet, a C'était, dit M. Esquiros, une ennemie personnelle dont on le délivrait ; chaque pierre que l'on détachait était un poids de moins sur son cœur. »

Telle est l'histoire de la longue captivité de cet homme, inconnu encore de la foule aujourd'hui, et que certains historiens ont voulu faire passer pour un visionnaire. Était-il visionnaire le parlement de Rouen, qui partageait tout entier les idées de Le Prévôt sur les acca

i. Le registre d'écrou porte Pignot et non Piquenot.

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parements des blés et des farines? La découverte qu'il fit a été fortuite. — 11 ne pouvait la taire, dit-il, sans devenir lui-même aussi coupable que tous les conjurés ligués. — Est-ce là. le raisonnement d'un fou ou d'un malhonnête homme?

Durant sa captivité, jamais il ne s'est livré à des actes de nature à faire croire à un dérangement de ses facultés mentales. Il avait la manie d'écrire, disent les lettres de son geôlier Rougemontagne. Cette manie était assez compi'éhensible de la part d'un prisonnier qui n'avait que cette seule distraction.

Dans son histoire de la terreur, M. Mortimer-Ternaux n'a pas craint d'affirmer que les membres des assemblées révolutionnaires euxmêmes ne croyaient pas à la dénonciation du Pacte de famine, ni au martyre de Le Prévôt, et ne faisaient pas plus de cas du dénonciateur que de la dénonciation. Comment se fait-il donc que les membres de ces mêmes assemblées lui votèrent une pension de douze cents francs et que cette pension lui fut régulièrement servie sous l'empire et sous la restauration jusqu'à sa mort.

M. Mortimer-Ternaux lui reproche encore lamort de Laverdy( 1). Lo Prévôt a déposé dans le procès instruit contre ce dernier en qualité de témoin. Il a dit ce qu'il avait vu, ce qu'il avait fait, ce qu'il avait souffert. N'avait-il point assez payé, par vingt-deux ans de captivité, le droit de pouvoir enfin accuser celui qui était un des principaux auteurs de sa séquestration?

Cet homme qui avait supporté tant de privations, rendu à la liberté à 63 ans, a vécu jusqu'à l'âge de 97 ans. 11 est mort à Bernay le 22 novembre 1823.

AI. Le Mercier, qui a habité cette ville et a connu des concitoyens de Le Prévôt, en a donné, dans une histoire de la captivité de ce prisonnier d'Etat, publiée à Bernay, le portrait suivant d'après les souvenirs de ses contemporains :

— « A la fin de sa longue carrière, c'était un grand et beau vieillard, à l'attitude discrète et réservée et à l'aspect sévère, (Quoique tempéré par un souvenir aflable. On ne se souvenait pas de l'avoir jamais

1. Mortimer-Ternaux. — HiMuirc A' lu Tr.n-ew, tome V. notes, p. .'i'.i.

VU rire. Quand on lui parlait il paraissait peu écouter, comme un homme qui avait perdu, dans l'isolement, l'habitude de la conversation, et, si on le questionnait, il ne répondait que par quelques paroles. Il n'aimait pas à s'entretenir de son histoire, qui ne pouvait, du reste, que lui rappeler de très pénibles souvenirs (1). »

i. Le Mercier. — Histoire de Le Prévôt de Beaumont, p. 13.

Parmi les prisonniers qui habitèrent les terribles cachots de Bicêtre Charles Nicolas Osselin, député à la Convention, président du tribunal exceptionnel qui devait juger les suspects, est certainement une des figures les plus sympathiques non seulement de Bicêtre, mais de la Révolution. La faute qui l'amena en prison est une noble faute. Il avait violé lui-même la loi dont il était l'un des plus ardents promoteurs, en cachant une personne qu'il aimait et qui se trouvait inscrite sur les listes de proscription. « Les lois de l'hospitalité sont de celles que la conscience humaine proclama saintes, dit Louis Blanc, et pour lesquelles il est beau de mourir. »

Jeune, ardent, avocat distingué, musicien, poète de salon, il avait, avec tout l'enthousiasme de la jeunesse, adopté sans réserve les théories démocratiques. En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris, puis devint membre de la municipalité dont Baillj était maire. En 1792.' député à la Convention, il fut de ceux qui votèrent la mort de Louis XVI .' Avant cette époque, il avait rencontré dans le monde la spirituelle et frivole marquise de Chary. Il en était devenu amoureusement épris, bien avant de savoir qu'elle eût émigré. La marquise avait elle aussi remarqué ce jacobin distingué, qui malgré ses allures terribles, sa haine de l'aristocratie, conservait dans son langage, dans son maintien, une élégance de bon goût que plus d'un de ses collègues qualifiait d'incivisme. — (c Chose bizarre, cet homme qui savait proposer et faire adopter à la Convention, les mesures les plus violentes, redevenait dans les salons un poète, un musicien, un artiste. On ne se doute guère aujourd'hui qu'il soit l'auteur de la romance a Te bien aimer, ô ma tendre Zélie » ! qui, mise en musique par Plantade, faisait les

délices des femmes de l'aristocratie, dont Osselin poursuivait la ruine et la mort. »

Emigrée, rentrée en France, la marquise était allée implorer la protection d'Osselin. L'amoureux avait vaincu le rigide républicain. Il céda aux instances de sa maîtresse et la cacha à Saint-Aubin, près de Versailles, chez son frère, curé de ce village, sous le nom de M'"" Petit, gouvernante du pasteur. C'était l'époque oîi la Gironde commençait à fléchir sous les coups de Marat et de Robespierre. Osselin fut l'un des plus acharnés dans la lutte entreprise contre les Girondins par les Montagnards. « Il voulait se faire pardonner son émigrée », disaiton et tout bas, le mot était attribué à Marat lui-même. Le 31 octobre, les vingt-deux députés de la Gironde montèrent à l'échafaud.

Un moment Osselin se crut sauvé. Mais le soupçon soulevé contre lui par Marat, revêtit bientôt des apparences plus menaçantes. Pour donner le change à l'opinion, le député montagnard se fit l'accusateur, l'instrument avec lequel ses collègues saisirent les suspects ou les redoutés. En donnant des gages à l'opinion publique, l'infortuné, hélas, s'en donnait contre lui-même.

« Sans doute, dit l'auteur des Prisons de V Europe, il trouvait à ces luttes sanglantes, à ces orages, une compensation bien douce et telle qu'il n'en avait jamais rêvé de plus charmante, lorsqu'après la séance de la Convention, quittant la tribune, laissant à Paris les interpellations fougueuses, les dénonciations, les enquêtes, toutes armes à deux tranchants, qui blessent aussi celui qui s'en sert, lorsqu'après la journée du Paris hurlant, et fanatique, Osselin pai'tait pour Saint-Aubin sur un cheval rapide, et que de loin, dans les allées ombreuses, il apercevait la marquise venant à sa rencontre avec le chien favori, tandis que, plus loin, lisant son bréviaire, marchait son frère, lent et recueilli dans sa méditation, alors, tout disparaissait, il n'y avait plus de nuage au ciel, de menaces dans l'avenir, ce n'était que du bonheur à deux, sous ces beaux marronniers du presbytère, futurs témoins du mariage que projetaient les deux amants. Retrempé par la douce soirée passée à Saint-Aubin, le conventionnel revenait le lendemain à Paris. Retrempé !... disons-nous... Oh ! non... mais activé par la crainte de perdre tant de joie. Et personne ne se doutait, en le voyant si agressif, si haineux, qu'il n'était que vigilant et inquiet pour sa paix intérieure.

« Marat n'avait jamais perdu de vue l'occasion de courber plus bas encore cette tète obéissante. On le vit une fois à Saint-Aubin, regardant à la promenade la g'ouvernante du curé et le curé lui-même. Il feignit de ne pas voir Osselin, qui disparut derrière un massif. Mais il l'avait si bien vu, que, le lendemain, il fit trembler Osselin pendant toute la séance, en l'entretenant de ces heureux frocards qui moyennant une ombre de patriotisme, vivent tranquilles aux dépens de la nation, et ne sont plus même obligés d'observer les canons qui prescrivent l'âge de discrétion k leurs gouvernantes. »

« Osselin se crut perdu. Mais le couteau de Charlotte Corday le délivra de ses craintes au mois de juillet. Osselin crut pouvoir alors rétrograder dans le chemin sanglant qu'il venait de parcourir; mais l'Ami du Peuple avait des doctrines vivaces et dont Marat n'avait pas emporté l'essence dans sa tombe. Attaqué au milieu de sa course rétrograde, Osselin se vit dénoncer à la séance des jacobins du vendredi 13 septembre, comme ayant fait mettre en liberté plusieurs personnes suspectes, entre autres le fameux Bonnecarrière... Osselin sentit que le sol tremblait sous ses pieds, il voulut combattre courageusement pour son salut et jouer quitte ou double la dernière partie de sa popularité. Il s'agissait pour se sauver, de sacrifier les autres. Osselin engagea la partie.

« La terrible loi des suspects venait d'être votée sur la proposition de Merlin. Osselin se hâta de demander la mise en accusation des députés, signataires des protestations contre le 31 mai et le 2 juin, et chose étrange, Robespierre combattit cette proposition de son collègue. Elle fut repoussée. Le moment était donc venu où la république disait ne vouloir plus du zèle d'Osselin. Il se contenta de demander que les scellés fussent mis sur les papiers des députés en état d'arrestation ; on lui fit la grâce d'adopter cet amendement.

^ « Il ne s'arrêta pas là. C'est vraiment l'histoire de ce malheureux pris dans les sables mouvants, qui voit l'abîme se creuser à mesure qu'il veut se dégager, son dernier effort amène sa ruine. Osselin fit la motion que les jurés du tribunal criminel puissent, dans le cours des débats, se déclarer suffisamment instruits et couper court aux éclaircissements ultérieurs. La Convention adopta. » Cette arme terrible devait se tourner contre lui-même.

Dénoncé par un ancien serviteur de la marquise, Osselin fut décrété d'accusation et renvoyé au tribunal révolutionnaire. Malgré Merlin de Thionville, malgré Chabot, on refusa à Osselin le droit de se défendre et il fut conduit à la Conciergerie. En même temps, la ci-devant marquise de Chary, M"" Petit était arrêtée, elle aussi, et conduite dans la même prison. Condamnée à mort, elle fut décapitée le 10 germinal an II (avril 1794). Osselin fut condamné à la déportation perpétuelle et transféré à Bicêtre en attendant le départ de la chaîne, le 26 frimaire an IL

A cette date, en effet, on lit sur les registres d'écrou :

Du 26 frimaire, an II de la République française. Cabanons. — Condamné a la Déportation perpétuelle.

Charles Nicolas Osselin, ex-député à la Convention nationale, garçon, âgé de 40 ans, natif de Paris, section de la fontaine de Grenelle.

Transféré de la Conciergerie à Bicêtre, ledit jour, en vertu d'un jugement du Tribunal Révolutionnaire, en date du 13 dudit, qui le condamne à être déporté à perpétuité et de le garder en cette maison jusqu'au temps où il sera possible d'exécuter cette déportation ; convaincu d'avoir prévariqué dans ses devoirs, en abusant de son ca;vactère et de sa qualité de membre du Comité de swreté générale de la Convention nationale pour prêter secours et assistance à une émigrée, en la cautionnant au lieu de recourir comme fonctionnaire et citoyen à l'exécution stricte des lois relatives aux Emigrés et aux Contre-révolutionnaires, en faisant mettre en liberté la femme Chary et la soustrayant par ce moyen à la, recherche et à la punition de son crime.

En marge :

Paris, le 7 messidor, an II. Remis au Cn Adnet, capitaine de la Gendarmerie Nationale, pour le conduire à la Maison Egalité en vertu d'un ordre signé Fouquier, accusateur public du Tribunal Révolutionnaire.

(Registre n° 2 de la Prison. Archives de la Préfect. de Police).

L'échafaud attendait Osselin.

Pendant la première partie de la période révolutionnaire, Bicêtre avait conservé sa physionomie ordinaire et n'envoyait pas comme les autres prisons, chaque jour une série de condamnés à la guillotine. Ses hôtes n'avaient du reste aucun caractère politique. Ceux qui s'y trouvaient pour un délit de ce genre semblaient oubliés par le Tribunal révolutionnaire. Osselin croyait donc avoir la vie sauve en s'entendant envoyer

à cette prison. Un événement imprévu vint l'eu taire sortir et le désigner pour l'échafaud.

Il y avait en ce moment à Bicêtre un peintre en bâtiment nommé Valagnos, condamné à douze ans de fers, pour avoir abusé de sa qualité de membre d'un comité révolutionnaire. Cet industriel attendait à Bicêtre le jour où on devait le transférer au lieu où il devait subir son jugement. Il se trouvait au cachot avec sept misérables, condamnés pour vol. Un jour, il entendit deux de ses compagnons dire que bientôt ils devaient être libres. Ceux-ci en effet commençaient à limer les grilles, et, sur l'observation de Valagnos qu'il y avait à éluder la surveillance de deux factionnaires : « N'importe, s'écria l'un des bandits, je les tuerai à l'anglaise (1) ». Inquiet du sort qui lui était réservé et désireux de s'attirer les bonnes grâces de ses juges, Valagnos écrivit au Comité révolutionnaire de la section des Thermes dontil avait fait partie que, si on lui promettait sa grâce il dénoncerait le complot d'évasion formé par ses compagnons de captivité. L'habitude que l'on avait de ces propositions fit rejeter d'abord celle de Valagnos. 11 ne se découragea pas. Le 2 prairial an II, il en écrivit une seconde donnant cette fois plus de détails, proposant même de citer des témoins qui viendraient contîrmer ses révélations.

Le Comité de surveillance de la section des Thermes transmit cette lettre au Comité de Salutpublic. Barèreet Robespierre l'envoyèrent, le 19, au commissaire des administrations civiles, police et tribunaux qui la fit remettre le 23 prairial à l'administration de police et à la Commission delà marine et des colonies. De son côté, l'administrateur de police Dupaumier, sur les indications de Valagnos, avait entendu divers appels dedetenusadetenusdanslescabanons.il avait saisi dans le cachot des condamnés des chaînes et des couteaux, et découvert un trou pratitiqué certainement en vue de l'évasion.

Le procès-verbal de cette découverte parvint en même temps que le lettre de Valagnos au Comité de sûreté générale. Y avait-il réellement projet d'évasion ? c'est probable ! La loi du 23 ventôse menaçait de la

l. Au sujet de l'affaire de Bicêtre voir: Louis Blanc, t. II, p. 99, Histoire de la Révolution; — Uiche\et, t. VI, p 297, /6id.; — Campardon, His^jH-e rfu Tribunal révolutionnaire, t. II, p. 38-39 ; — Alboize et A. Maquet, Prisons de l'Europe, 1. 1«', p. 230 à 290.

peine de mort tous ceux qui auraient tenté d'ouvrir les prisons !... Cela certes ne s'entendait pas du prisonnier qui voulait fuir. Dupaumier, homme féroce, bâtit un complot. Quelques propos violents échappés à des détenus furent notés dans son rapport. D'un projet d'évasion il fit une conspiration contre la République.

Lanne, commissaire adjoint de la police et des tribunaux, se transporta à Bicêtre pour y interroger Valagnos. Celui-ci s'empressa de désigner comme complices delà conspiration une douzaine de brigands, ses confrères. Deux jours après, le 25 prairial, un arrêté du Comité de Salut public chargeait l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville, de faire ti'aduire et déjuger dans le plus bref délai tous les individus dénoncés « et tous autres individus détenus dans la dite maison de Bicêtre qui seront prévenus d'avoir pris part au complot (1). »

La chaîne devait partir le 8 Messidor. Il fallait se hâter. Le 25 prairial, Fouquier se transporta à Bicêtre avec Lanne. Un bureau fut dressé dans la cour de la prison. Tous les prisonniers y furent conduits tour à tour. On amena même le condamné à la chaîne que l'on avait fait déférer et dont on prit par écrit les témoignages et les réponses.

« Osselin prudent comme tous ceux qui ont subi les vicissitudes, de la fortune, avait par son silence, ses allures modérées, ses maladies fréquentes, effacé autant que possible le bruit de son nom et de sa vie. Il attendait impatiemment le départ de la chaîne qui lui procurerait enfin la liberté, la vie, loin de ses ennemis dont il redoutait toujours quelque funeste retour. Dans la visite, il étonna même Fouquier- Tinville, qui ne soupçonnait pas la présence de l'ancien conventionnel au milieu de ces bandits. L'accusateur public remarqua combien avait été sage la conduite de ce malheureux; pas un rapport, pas une note. Osselin semblait l'ombre non seulement de ce corps jadis plein d'élégance et de vigueur, mais l'ombre aussi de cette intelligence brillante et active. Il n'était plus à craindre, on pouvaii l'épargner. »

l. A consulter à ce sujet : Histoire parlementaire, t. XXXIV. déposition de Valagnos déposition de Dupaumier, déposition de Fouquier, déposition de Brunet, chirurgien de Bicêtre.

HISTOIRE DE lUCÈTRE 143

Revenu à Paris, Fouquier fit une liste de trente-sept prisonniers etl'envoya à dix heures et demie du soir à Lanne avec cette lettre :

Paris, 20 prairial, an II.

< Citnyen, ci-joint l'état des prévenus trouvés dans notre opération faite ce jour à Bicêtre. Je t'invite à me faire passer demain à dix ou onze lieures au plus tard, toutes les pièces de cette afiaire, notamment les arrêts. Salut et fraternité.

Sir/né: A. L. Fouquier-Tinville. »

Néanmoins, sans attendre ces pièces, il dressa l'acte d'accusation contre les trente-sept individus qu'on luiavaitdénoncésetlefitordonnancer parle tribunal. Le 28 prairial, ces individus comparurent ensemble, furent condamnés ensemble et exécutés le même jour pour fait de conspiration.

Valagnos cependant n'avait pas recueilli de sa condamnation tout le bénéfice qu'il en attendait. Il avait seulement été séparé des autres malfaiteurs et mis à part, avec ses complices, dans une chambre préparée pour eux et sur la porte de laquelle Dupaumier avait fait écrire ces mots : Chambre des Amis de la Patrie.

C'était une satisfaction bien mince pour ce détenu qui n'avait dévoilé de prétendus complots que dans l'espoir d'être mis en liberté. Aussi, désireux, dit-il, de rendre de nouveaux services à la patrie, il envoya une nouvelle liste de conjurés à l'accusateur public qui les fit comparaître au tribunal le 8 messidor. Sur cette liste se trouvaient les noms d'Osselin, d'un fils naturel de Brulard-Sillery, nommé Charles Alexis Descharmes-Sillery et de Senlis, vicaire de la paroisse de Saint- Louis enl'Isle(]).

Partis de Bicêtre, ainsi que l'indique le registx'e d'écrou, le 7 messidor an II, les accusés, au nombre de trente-huit, furent amenés le soir à la prison Egalité, située rue Saint-Jacques dans les bâiiments de l'ancien Collège du Plessis et Louis-le-Grand. Ils comparurent le lendemain devant le tribunal. « Il y eut cela d'horrible dans cette affaire,

1. Il n'est pas un seul renseignement que nous ne donnions ici sans l'avoir contrôlé. L'histoire do la Conspiration dite de Bicctre n'est nullement anecdotique. Elle est rigoureusement vraie. Quant aux noms des compagnons d'Osselin, il est facile de les relever sur les registres d'écrou de la prison de Bicêtre déposés aux archives de la Préfecture de Police (Registres i et 2 de la prison). P. B.

que parmi les témoins entendus, deux avaient déjà été flétris comme faux témoins. Or, non seulement on reçut leur témoignage, mais ils furent récompensés d'avoir joué le rôle de délateurs... Une chose qui étonne, c'est que Naulin est l'homme qu'on rencontre aux débats de cette affaire de Bicêtre, ce même Naulin dont tant de témoins, lors du procès Fouquier-Tin ville, s'accordèrent à vanter l'humanité. Il y a plus : Naulin, dans ce procès, déclara formellement qu'un des condamnés pour le complot de Bicètre était convenu, en sortant de l'audience, qu'une conspiration avait en effet existé; qu'il s'agissait de s'emparer du Pont- Neuf, de marcher sur la Convention, etc.. Un autre condamné dit à un gendarme que, si jamais le Tribunal révolutionnaire avait rendu un jugement juste, c'était celui-là.

(f Pendant ce temps, des rumeurs menaçantes couraient sur l'esprit qui régnait dans les prisons politiques. Les prisonniers, disait-on, couvaient certainement des projets sinistres. On avait remarqué parmi eux, des allées et venues, des chuchotements, un air de mystère. En toute occasion, ils affichaient leur horreur pour l'égalité. S'adressaientils la parole l'un à l'autre ce n'était jamais que: «Monsieur le prince, Monsieur le comte, etc.. m Les armées de la République venaient-elles à remporter une victoire, une sacrilège tristesse se peignait sur les visages et quelquefois éclatait en exclamations gémissantes.

« Qu'il y eût du vrai à ceci, les relations des prisonniers eux-mêmes ne permettent pas d'en douter ; mais il y avait loin de là à un complot ayant pour but l'extermination des patriotes. Malheureusement, la Terreur, selon l'affreuse grammaire du moment, était à l'ordre du jour. « Épurer la population » paraissait nécessaire au parti qui avait Parère pour orateur, et ce dernier, cachant si peu sa pensée, il lui était arrivé de s'écrier en pleine Convention que le Comité de Salut public avait pris ses mesures, que dans deux mois, « les prisons seraient évacuées (1). »

Quelle fut la main qui inscrivit Osselin sur la funèbre liste des accusés ? Michelet semble croire que ce fut celle d'Herman ou du Comité. « Cette dernièi'e supposition, dit-il, me paraît la plus vraisemblable. Le Comité de sûreté en donnant cet ornement à la liste robespierriste, la rendait cruellement odieuse à la Convention, lui montrait

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