CHAPITRE XIV
Les léi,'('ndcs fausses sur nicêtre.
Los clu'oiiiqiieiirs qui, jii(ju"à co jour, ont esquisse riiistoire de Bicéti'é, se sont plu h l'épandro dans le piildio des légendes fausses ([u'il importe de détruire, Bieêln' a assez de doal(Mirs ot de tortures à son actif sans qu'il soit ))esoin de lui en ajouter encoi'e.
Une anecdote publiée, en l'année 183G, par le Musée des Familles, reproduite par Eugène de Mi recourt dans les Confessions de Marion Delorme et, par la plupart des chroniques sur les environs de Paris, a fait croire à bien dos gens (jue Salonion de Caus avait été enfermé comme fou à Bicètre, et qu"ii y (Hait mort en 1(341, victime des persécutions du cardinal de Richelieu. A l'appui de cette fable, on citait même une lettre de la cidèbre courtisane à son époux Cinq-Mars, duc d'Effiat, dans laquelle elle lui racontait sa visite dans cet asile, en compagnie du marquis de Worcester. Cotte missive que Marion Delorme n'a jamais écrite à Cinq Mars (qui ne fut jamais son mari) et qui est due certainement à la plume de l'inventeur de la légende était conçue en ces termes :
Comme nous traversions la cour des fous, et (jue, plus morte que vivo tant j'avais peur, je me serrais contre mon com[)agnon. un laid visage se montra derrière les gros barreaux et se mil à crier dune voix toute cassée : — «Je ne suis pasfuu ! Je ne suis pas f(ju I J'ai fait une di'couveitequi doit enrichir le pays qui voudra la mettre à exécution. — Et qu'est-ce que cette découverte, dis-je à celui qui nous montrait la maison. — Ali 1 dit-il en haussant les épaules, (piclque chose de bien simple et que vous ne devineriez jamais, c'est l'emploi (le la vapi'ur d'eau bouillante. — .le me mis à rire. — Cet homme reprit le .uardicii s'a|]|)elle Salomon de Caus. Il est venu de Niu-niandie, il y a quatre ans jiour présenter au roi un mémoire sur les elTets merveilleux que l'on pouvait obtenir de sou invention. Le cardinal renvoya ce fou sans l'écouter, puis importuné de ses folies, il lu-dijuna de l'enfi^rnier à IJicétre où il est depuis quatre ans. »
170 HISTOIRE DE BICÈTUE
Au cours d'un roman, cette scène fait nécessairement effet. Elle émeut, elle indigne. Et le lecteur bénévole, on fermant le livre, soupire : «Hélas! telle est la destinée des inventeurs. On traite leurs idées d'utopies!... Ils ne sont grands hommes qu'après leur mort! »
Brodant sur le récit de M. de Mirecourt, un auteur fantaisiste ajoute : « La découverte de Salomon de Caus et la description qu'il eu avait faite dans ce livre ne furent pas perdues pour lord Worcester, que les Anglais considèrent comme l'inventeur des machines à vapeur (1). )>
La peinture elle-même s'est inspirée de ce fait. Une gravure (2) représente le pauvre ingénieur méconnu, gisant dans un cabanon plein de paille, aux énormes barreaux de fer qu'il essaye de tordre en écuiiiaui de colère, de rage et de douleur. Il n'est pas diftîcile de démontrer l'inexactitude de ce fait. Bicêtre, avant sa réunion à l'IIùpital Général, en 1656, n'eut d'autres pensionnaires que des enfants trouvés et quelques soldats invalides. D'après les archives de l'établissement, l'année 1()*.)2 parait être la date la plus reculée où il soit fait mention, pour la jiremière fois, du pavillon des insensés. L'emploi Saint-Prix, où furent depuis réunis les aliénés, ne fut organisé que postérieurement à cette époque. Il y a donc impossibilité absolue à ce que Salomon de Caus ait pu être renfermé à Bicêtre en I64I.
D'un autre côté, M. Charles Read, dans une étude remarquable sur l'ingénieur normand, a prouvé que ce dernier était mort en 1626, en fonctions d'ingénieur du roi, et qu'il avait été enterré le 23 février do ladite année, au cimetière de la Trinité, à l'issue du passage Basfroi, à l'endroit même où passe aujourd'hui la rue de Palestro.
Entin, Richelieu accueillit très favorablement Salomon de Caus, et ne le persécuta ni comme huguenot ni comme inventeur. Dans une lettre dédicace placée en tète d'un de ses ouvrages, intitulé La pralicquc. el démonstration des horloges solaires, avec un discours sur les proportions, tiré de la raison de la trente-cinquième proposition d'Euclidc, et autres raisons et proportions, et f usage de la sjjJière plate. (Paris, 1624. Hyerosme Drouarl), l'auteur témoigne en ces termes sa reconnaissance au Cardinal :
1. Li'.s- envinins di Paris (luvrafje rédigé par l'élite de la liUéi'alure roiileniporaiiip. Paul Boizard, édit.,l!S8u.