CHAPITRE III
HcGCEs , premier comte de Blois de la maison de Ghâtillon , prit possessioQ da comté en 1230. Ce seigneur fut hostile à la monarchie : en le comptait parmi les grands feudataires de la couronue qui , durant la minorité de Louis IX , se liguèrent contre ce monarque et contre sa mère Blanche de Castille. On sait que dès le commeacement de cette conjuration , Thibault IV , comte de Champagne et roi de Navarre , vivement épris de la belle Gastillaone , abandonna ses alliés après être entré dans la conjuration , et se soumit humblement à toutes les exigences de la régente, a Ce pauvre prince , dit Mézerai , ren- B dit de rechef les armes à l'amour ; et après on grand soupir, » madame , lui dit-il , mon cœur , mon corps et toutes mes for- 1 ces sont à votre commandement, e Thibaull-le-Cbampenois se dépouilla en effet de ses comtés , sur l'injonction de filanche , a&Q de payer à Alix , reine de Chypre , sa cousine , une somme
de quarante mille livres et une pension de deux mille livres, en dédommagement du comté de Champagne , qui revenait à cette princesse. Car Alix devait le jour à Henri II , comte de Champagne et roi de Jérusalem ; tandis que Thibault IV était fils de Thibault II, frère puiné d'Henri. Mais c'est par erreur qu'Anquetil comprend le comté de Blois parmi les possessions que le comte-troul)adour abandonna dans cette circonstance ; ce comté, comme nous l'avons vu , était sorti de la maison de Champagne par le mariage de Marie d'Avesnes avec Hugues de Châtillon.
Quoique. ce comte de Blois n"eût pas subi l'enchantemeot de l'Alcine castillanne , il fut un des premiers à feire sa paix avec elle, et se rendit même caution pour Simon de Dammartin, comte de Ponthieu. Hugues de Chdtillon , ainsi que d'autres seigneurs, s'obligea par serment, dans une assemblée tenue en la villedeMelun,àmainteuirlesordonnances portées par Louis Vlll, contre les Jnifô; il assista aussi, en 4344 , au colloque de Saint- Denis, dans lequel Louis IX prouva que, sll avait des sentiments profondément religieux, sa politique savait néanmoins restreindre le clergé dans les limites de son ministère , et surtout maintenir les libertés de' l'église gallicane.
Hugues do Châtillon ayant perdu, en 1241 , son épouse , qu'il chérissait , prit la croix quatre ans plus tard avec une nolnbreuse noblesse , en tête de laquelle on comptait les frères de Saint- Louis . Mais il ne partit point alors pour la Palestine ; ce fut seulement en 1248, et lorsque le roi lui-même se croisa , que ce comte de Blois se disposa pour ce pieux voyage qu'il ne put entreprendre : il fut surpris par la mort au milieu de ses préparatifs. Hugues de Châtillon fut enterré à l'abbaye de Pont , pnis de sa femme , qui lui avait donné six enfants , savoir r Jean de Châtillon , comte de Blois ; Gui de Chdtillon , comte de Saint- Pol; Gaucher de Châtillon, comte de Châtillon; Hugues deChâ-tillon , qui n'eut en partage que trois mille livrées do terre ; Philippine de Châtillon , mariée à Olhon , comte de Gueidres ;
enfin, Elisabeth de Châtilloo , qui épousa Gérard de Gand, surnommé le Diable.
Sous le règne d'Hugues de Châtillon (12i0) , on bâtit dans )a partie haute de la ville de Blois une chapelle consacrée à Saint- Martin. Jusqu'alors les fidèles de ce quartier devaient accomplir leurs devoirs religieux à l'abbaye de Bourg-Moyen , et les seuls chapelains de cette communauté allaient administrer les sacrements dans cette partie de la ville. Au mois de juillet 1240 , Mathieu , évéque de Chartres , confirma , par une lettre pastorale , celle de son prédécesseur Albéric , a qui voulait que le » soin des âmes des simples clercs et de leurs domestiques étant n dans le haut du château , appartint au chapitre de Bourg- » Moyen , comme curé de Sainlr-Martin. » Toutefois , la chapelle dont nous avons parlé plus haut étant bâtie , un prêtre y célébrait quelques offices, sous prétexte qu'ils auraient interrompu les chanoines de Bourg-Moyen dans leur service. Telle fut l'origine de la paroisse de Saint-Martin- En 1258 , l'abbé de Marmoutier donna à Albéric , chapelain de Saint-Martin , du poil de la barbe de ce saint. Pour ne plus revenir à ce sujet, nous dirons qu'en 1 375, les chanoines établirent décidément un clergé dans cette église , qu'ils firent rebâtir. Cet édifice, démoli depuis la révolution , appartenait au ïiï.* siècle , c'esl^-dire au style gothique de la seconde époque ; mais l'ordonnance en était peu remarquable et l'ornementation très simple. Pour témoignage de sa suzeraineté, l'abbaye de Boui^-Moyen conserva les fonts baptismaux et quelques droits honorifiques. Le curé de Saint- Martin avait le titre de prieur.
Jean , fils atné d'Hugues , lui succéda dans toutes les terres venant de sa mère , en vertu d'un testament du comte défunt : cet héritage se composait du comté de Blois , avec les seigneuries d'Avesnes-, de Guise, de Condé, de Landrecies, etc.
Ce comte de Blois jouit d'une haute considération à la cour de France. Philippe-le-Hardi étant près de Saint-Louis, son père , en Palestine , établit Jean de Châtillon , gouverneur de ses en-
4â HISTOIRE DE BLUIS
fonts; i) le fit lientenant-géDéral du royanme, lorsque la couroone , tombée du front de son père sur le sable brûlant de l'Afrique, fut ramassée par lui. Le comte Jean si^eait dans le conseil-d'état présidé par te roi , lorsqu'en 1 276 , ce monarque eut à juger le différend agité entre les trente-neuf de Gand , et Ifarguerite , comtesse de Flandre.
Le comté de Blois dut à Jean de Châtillon quelques fondations importantes. En 1Î50 , il fit venir à Bloîs un certain nombre de Cordeliers, ordre fondé quarante ans plus tôt, par Saint-Fran- Çois-d' Assise. Il leur abandonna d'abord pour se loger deux tourelles entourées de fossés, et leur donna la permission d'appuyer sur les murs de la ville leur église , bâtie à ses frais. Enfin , pour agrandir cette communauté, ce prince acheta du cbapitre de Bourg-Hoyen un terrain situé rue Levasseleur. Pierre de France, troisième fils de Saint-Louis , fut inhumé dans l'église des Cordeliers de Blois; mais son cœur fut donné anx Jacobins de la même ville , dont nous allons parler.
Jean de Châtillon attira à Blois ces frères prêcheurs , en l'année 1273. 11 leur abandonna d'abord l'église paroissiale de Saint- Gervais et ses dépendances, pour établir leur couvent; mais ces Pères lui ayant représenté qu'ils étaient logés trop étroitement , il acheta , du nommé Benaud Turpin, divers héritages, qui furent joints aux terrains cédés à la nouvelle communauté. Plus tard , Jeanne de Châtillon fit, à son tour, quelques libéralités aux Jacobins. En 1 588 , durant ces états de Blois où le dernier Valois qui ait régné laissa tomber la couronne de France dans le sang des Guise, le clergé choisit le réfectoire des Jacobins pour ses assemblées particulières. L'église de ce monastère reçut en 1656 les entrailles de Harie-Anne d'Orléabs.
La plus importante fondation qui ait été faite dans le comté de Blois par Jean de Châtillon et Alix de Bretagne , son épouse, c'est l'abbaye de N otre-Dame-de-la- Garde , dite delà Gutc/ie^dont on voit les ruines à un myriamèlre environ de Blois , au fond d'une riante vallée qu'arrose la petite rivière de la Gisse. En 1 268,
le comte faillit succomber daus une grande maladie, durant laquelle lui et ta comtesse Alix firent vœu de fonder une abbaye ; mais en 1 377 , ce vœu , ainsi que tant d'autres formés sous l'impression d'un grand danger , était oublié, peut^-étre , lorsqu'ua de ces événements merveilleux fréquents au moyen-âge , mais dont le riAtre est privé , rappela au comte et à la comtesse l'engagement pris par eux avec le ciel.
Des bergers gardaient leurs troupeaux dans un champ appelé la Guicke, appartenant à Geoffroy de Chantelou. Soudain parut une flamme sur un amas de pierres recouvert d'épines. Ayant échappé d'abord h l'atlention des bergers , la lumière se reproduisit plus vive le lendemain et les jours suivants. Ces villageois l'aperçurent alors et s'approchèrent de la flamme pour s' y chauffer ; mais elle disparut aussitôt. Le comte et la comtesse de Blois , informés de ce prodige par ceux qni en avaient été témoins, jugèrent, dans leur sagesse, que le lieu où il s'était manifi^té devait être celui marqué par la volonté divine pour la construction de l'abbaye projetée. En conséquence, les travaux furent commencés immédiatement , en présence du comte et d'Alix , son épouse , accompagnés de tout le clergé de Blois. Sous le tas de pierres qu'indiquèrent les bergers, on découvrit, dans un petit caveau , une statue en bois représentant la Mère du Sauveur. Jean I." fit conserver précieusement la figure si miraculeusement révélée , et qui ne pouvait manquer de promettre à la future abbaye de glorieuses destinées.
Les travaux de construction , commencés vers <272 , ne furent terminés qu'en 1377; l'archevêque de Tours et l'évéque d'Orléans firent en cette même année la consécration de l'é- ^se, en présence d'une noblesse nombreuse et de tout le clergé de la province. L'effigie de la Vierge fut placée sur le maltreautel, construit ë l'endroit même où cette figure avait été trouvée.
Les lettres de fondation de celte communauté ne parurent qu'après ta mort de Je.an L"; elles étaient datées de l'an 1283. Nous croyons devoir les rapporter textuellement, a Gie jEIis,
a HISTOIBE DE BLOIB
s comtesse de Blois , fait assavoir à tous ceux qui ces présentes » verront , que j'ay , pour l'amour de mofi cher fils Pierre , fils » du roi de France , comle d'Alençon et de Blois , et ma chère » fille Jehanne , comtesse de ces mêmes lieux , et pour le bien » de l'abbaye que mon cher seigneur Jehan de Châtillon, comte * jadis de Blois, et quenousavons fondée en filésois, au lieu qui B est appelé la Guiche : voil et autroi que gie et avec ensemble i> aigens la garde et la seigneurie des biens et des personnes » qui seront en ladite abbaye , et que nous y mettons dames de « commun assenlement , tant comme je vivrai tant seulement , » et n'aura nulles dames mises et reçues de par nous s'elles ne « sont gentilles femmes (femmes nobles) , nées des terres du « domaine ou des fiefs au-devant del monseigneur le comte , » se ce n'est de notre commun asscntement ; en tesmoin de la- » quelle chose je ay donné as devant dis mon fils et ma fille , » ces présentes lettres scellées de mon sceau. Ce fut donné le » dimanche emprès la Saint-Pierre , entrant en aolt, et en l'an » de Notre-Seigneur <282. »
En vertu d'une bulle fulminéeen 1285, par le pape Martin IV, l'abbaye de Notre-Dame-de-la-Garde , dite de la Guiche , relevait directement du Saint-Siège, auquel les religieuses payaient annuellement une redevance d'une once d'or. Quant à l'évoque de Chartres , privé de ses droits épiscopaux sur cette communauté, il recevait en dédommagement une rente de dix livres. Il serait difficile d'énumérer toutes les donations qui furent faites dans la suite des siècles , à l'abbaye de la Guiche ; nous signalerons seulement ici ses principaux bienfaiteurs , c'est-àdire les seigneurs qui l'enrichirent jusqu'à la fin du xiv.' siècle. Ce furent Pierre de France et Jeanne de Châtillon , son épouse , 1279; Hugues de Châtillon II, 1297; Gui de Châtillon, 1342; Charles de Blois , duc d'Orléans , 1 35i ; enfin , Louis d'Orléans, frère de Charles VI, 1398.
Lorsqu'on arrive à une petite distance du bourg de Coulanges , la vue se porte tout d'abord vers un massif de bâtiments ,
ressortant sur des touffes d'arbres dout la vive nuance contraste avec le ton blanchâtre do ces constructions. Une chapelle moderne s'élève au milieu des restes de l'ancien couvent; elle est bâtie, dit-on , sur l'emplacement jadis occupé par le chœur de l'église abbatiale. Quelques arcades ogivales reposant sur des colonnettes carrées , et , dans l'intérieur d'un bâtiment eu partie détruit , une vaste salle voûtée avec un double rang de colonnes , voilà ce qui subsiste de l'abbaye de ia Guiche.
Il serait téméraire de hasarder une description archéologique de l'église , d'après les notions peu intelligentes laissées par les anciens historiens du Blésois; on peut reconnaître seulement que cet édifice, démoli durant la révolution, était assez vaste; et l'on doit penser qu'il avait été construit avec toute la splendeur admise par l'architecture gothique duxm.' siècle, plus jalouse de la majesté des lignes, qu'ambitieuse des détails d'ornementation. Il est probable toutefois que les deux siècles suivants prodiguèrent , au moins dans l'intérieur de cette église , toutes les sompUiosités de ciseau qui caractérisèrent l'art gothique à ces époques : c'est, du reste, ce qu'attestaient plusieurs des tombeaux des seigneurs de la maison de Blois-Châtillon , dont l'abbaye de la Guiche fut la sépulture.
Nous empruntons les détails suivants à une brochure publiée récemment par M. Emmanuel Paty , inspecteur des monuments historiques de Seine-et-Marne.
D L'^IIîse de la Guiche était surtout remarquable , dit-il , par le grand nombre de mausolées et de pierres tombales qu'elle renfermait. Deux ont été conservées dans la petite chapelle dont nous avons parlé -. les monuments de Louis et de Gui de Ghâtillon. La plupart de ces tombeaux étaient surmontés de statues eu demi-relief, selon l'usage du ini.' siècle.
» Devant le maître-autel , se distinguait , entre tous les autres, le magnifique mausolée de marbre noir doré du comte Jean de Ghâtillon, fondateur de l'ahbaye. Aux deux côtés,
46 HISTOIRE DE BLOIB
étaient représentés les douze Apdtres, en relief; au pied, saint François et sainte Claire, et à la lête, un chevalier armé, dans l'attitude de la prière. Autour du tombeau sur lequel était couché le comte Jean, les pieds appuyés sur un lion , on lisait cette inscription :
CV GIST JBHAH DE CHIIILLONJ CUE8NT (comte) DB BLOTS,
siBE d'aveskb;
QUI FONDA ET ESDIFI& ET DONNA CBTTB PRtSSHTB ÀBBITIB.