LIVRE >'ErVlLME. J'IC
Avec beaucoup de travers, Jurieu avoit beaucoup d'esprit et de connoissances ; mais il étoit si peu le maître de commander au dérèglement de son imagination, qu'il lui étoit impossible d'observer cette tactique sage et mesurée, qui lui auroit permis de se maintenir avec un peu moins de désavantage dans la position difficile où il eut l'imprudence de se placer. Son esprit lui servit à reconnoître que toutes les variations reprochées par Bossuet aux Eglises protestantes , n'étoient malheureusement que trop constatées: mais, au lieu de se borner , comme Basnage essaya de le faire, à tâcher de faire illusion à la muJtitude, en élevant des doutes sur l'authenticité des témoignages produits par Bossuet , Jurieu trouva plus court et plus simple de déclarer que rien n*étoit plus commun dans le christianisme que de varier; que la profession de foi des premiers siècles étoit absolument différente de celle des siècles sui' vans, et que la religion chrétienne avoit été composée pièce à pièce.
Bossuet avoit donné pour fondement à VHîstoire des variations , que varier dans l'exposition de la foi, « e'toit une marque de fausseté' et d'in- » conséquence dans la doctrine exposée ; mais y) que la vérité venue de Dieu , a d'abord sa per- » fection. »
Cette maxime a été celle de toute la tradition ; et indépendamment de ce que l'idée seule d'un ouvrage sorti de la main de Dieu, suffit pour convaincre la raison qu'un tel ouvrage a du recevoir d'abord sa perfection, le langage unanime de tous les Pères avoit consacré cette vérité fondamentale du Chris liamsme. Saint Yincent de Lé-
l3o niSTOlRE DE EOSSUET^
vins en a fait le sujet particulier cfun traité qui est l'un des plus beaux monumens de l'antiquité ecclésiastique, et qui a servi de règle à tous les jugeraens que les conciles ont prononcés sur des questions de foi et de doctrine.
Mais Jurieu, au lieu de respecter un principe, que tous les hérétiques , depuis l'origine du christianisme , avoient affecté eux-mêmes de reconiioître ; en s'efforçant d'en éluder l'application , osa professer solennellement, <c que la vérité de » Dieu tia été connue que par parcelles, »
Pour soutenir celte étrange profession de foi, il prétendit k que jusquan concile ne Nicée , et y\ même jusqu'à celui de Cotistantinople ^ le dog- » me sur la Tf^inité avoit été informe , mal connu rt et mal expliqué ^ que les premiers Chrétiens » croyaient les trois personnes de la Trinité iné- )) gales ; que le fils de Dieu ou le Verbe nétoil :) pas éternel comme son père ; que le mystère î) même de V Incarnation leur était inconnu ; quils ■ù paraissent avoir douté de l'unité , de V immuta- » bilité de Dieu , ainsi que de sa providence} que » là doctrine delà grâce, qu^on regarde aujour- .•> d^hui avec raison comme Vun des plus impor- » tans articles de la religion chrétienne , était en- » tièrement informe jusqu^au temps de saint i> Augustin ; qu'avant lui la plupart des anciens » docteurs de l'Eglise étaient Stoïciens et Mani' •ù chéens j que d'autres étaient purs Pélagiens , » et les plus orthodoxes Sémi-Pélagiens »
11 ne falloit ni beaucoup de temps, ni beaucoup d'étude à Eossuet, pour abattre un adversaire aussi maladroit , quivenoit, pour ainsi dire, lui offrir luijnême les armes les plus propres à le terrasser.
T.lVnE NEUVtOÎF. l3l
UÏÏisloire des varialiuits avoit paru en 1G88; liirieii publia ses lettres pastorales à la fin de 1688, et au commencement de 1689; et dès la même année 1G89, Bossuetfit paroître ses trois premiers Averlissemcns aux Protestant.
Bossuet prëfe'ra cette forme; c'étoit aux PrO' testans que Jurieu avoit adressé ses lettres pastorales, et ce furent les Prolcslans eux-mêmes que Bossuet voulut prendre pour juges entre Jurieu et lui.
Jurieu avoit porte' la maladresse, jusqu'à un excès si ridicule, qu'un peu de bon sens ou de bonne foi auroit suili pour l'en préserver. Conçoit - on que Jurieu ait pu en 1689 adresser à Bossuet, à la face de toute l'Europe , ces singulières paroles : 0 J^ avertis Vevêque de Meaux qu'un evé- ■» que de Cour comme lui , et les autres dont » le métier n est pas d'étudier , devroient un peu V ménager ceux qui nont point d'autre projes- » s ion. »
Bossuet un évéque de Cour! Bossuet invité par Jurieu à apprendre à étudier! Bossuet réduit à recevoir des leçons de théologie du professeur de Roterdam !
Il faut croire pour l'honneur de Jurieu, que dans cette singulière apostrophe il ne clierchoit à faire illusion ni à lui-même, ni aux gens éclairés de sa communion. Mais il écrivoit ses lettres pastorales pour la multitude : et dans tous les temps et dans tous les pays^ la multitude en est à peu près au même degré d'ignorance sur les choses et sur les personnes. Il éloit possible qu'à Bolerdam, sur la parole de Jurieu, Bossuet passât pour un évêque de Cour qui u'dvoit fait que
j3a HISTOIRE DE BOSSUEf ,
prêter son nom à tant d'ouvrages , qui avoietit déjà porte- sa gloire dans toutes les parties; d& l'Europe.