CHAPITRE QUATRIÈME Le Régime carolingien
Auvergnats, le comte de Chalon, Adalard, les massacra sur les bords de la Loire (762). Les Bourguignons se montrèrent reconnaissants envers leurs libérateurs : envoyés par Charlemagne contre les Arabes d'Espagne, ils se comportèrent vaillamment. Dans la suite, un certain nombre d'entre eux prirent part aux guerres fratricides qui suivirent la mort de Tempereur. Enrôlés dans l'armée du comte Warin, qui suivait, avec Adrebald, abbé de Flavigny, le parti de Louis le Pieux, ils fortifièrent soigneusement Chalon, afin de pouvoir s'y réfugier en cas de danger. Mal leur en prit. En 83i, les soldats de Lothaire, après avoir bataillé pendant cinq jours et incendié les faubourgs de la ville, s'en emparèrent. Ils volèrent les trésors des églises et mirent le feu en plusieurs endroits : tous les monuments furent anéantis, à l'exception d'une petite basilique consacrée à saint Georges. Neuf ans après, on trouve encore Warin et ses compagnons prenant part à la sanglante bataille de Fontenoy-en-Puisaye, livrée à trente kilomètre d'Auxerre, qui décida du sort de l'empire carolingien (25 juin 841).
Les guerres ne sont cependant pas toute l'histoire de la Bourgogne, à cette époque. LES Missi. ^^^ Carolingiens ont eu un gouvernement remarquable en ce sens que, tout en maintenant les institutions antérieures, ils réussirent à diminuer le désordre qui régnait dans la société; ils y arrivèrent, en créant au-dessus des comtes et des évèques des fonctionnaires royaux munis de pleins pouvoirs, les missi. Au ix« siècle, ceux-ci parcourent fréquemment la Bourgogne, communiquant les derniers capitulaires, écoutant les plaintes des particuliers, mettant fin aux procès. En 839, arrivent dans l'Autunois le comte Adalard et l'évèque Leudon, chargés de réconcilier le comte d'Autun Eccard et l'évèque Vulfad, qui se disputent la possession d'une villa. Ils convoquent, au nom du roi, tous les habitants; Vulfad apporte des chartes du roi Pépin et du comte Nibelung, fils du duc Ghildebrand; les missi les examinent et
Les Origines. chapitre
prononcent. Ces fonctionnaires ne sont d'ailleurs pas les premiers venus. L'un d'eux possède de nombreux domaines dans TAutunois « avec des serviteurs des deux sexes », une chapelle pleine d'objets précieux destinés au culte, croix, calices, corporal, ampoules, une bibliothèque où se rencontrent, à côté des Évangiles, les Gestes des Lombards et la Chronique de Grégoire de Tours.
La surveillance des missi porte ses fruits. Le mail [malluni publicum), c'est-à-dire le tribunal du comte, se déplace sans cesse « pour entendre les causes de tout le monde et les terminer par un jugement droit »; le comte préside, entouré des scabins et de tous les hommes libres venus à son audience; la sentence rendue est consignée dans un document officiel. Thierry, comte d'Autun sous Louis le Pieux, fut un juge particulièrement actif. Plusieurs procès-verbaux, rédigés à peu près sur le même type, émanent de lui. « Sache, dit l'un d'eux, que Fredelus s'est présenté au mail du comte Thierry, où celui-ci siégeait, assisté de plusieurs scabins, pour réclamer comme son esclave une femme appelée Adalberte. Huit hommes l'accompagnaient, qui affirmèrent unanimement que les parents de cette femme, Adalbert et Humberte, avaient été, lui serf, elle serve, et que Fredelus les tenait du légitime héritage de son père; puis ils jurèrent, sur les reliques, qu'ils avaient été vraiment témoins de ce fait. Alors, ladite esclave fut restituée à Fredelus. Gela eut lieu la septième année du règne de l'empereur Louis '. »
Pendant les luttes civiles, la Bourgogne, CHARLES disputée entre les fils de Louis le Pieux, LE CHAUVE. avait passé littéralement de main en main, suivant le sort des batailles ou les combinaisons des diplomates. Le règlement d'Aix de 817 l'attribua
1. Texte entier du document dans Pérard, Recueil de pièces curieuses, p. 35.
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QUATRIÈME Le Régime carolingien.
à Lothaire, réserve faite de l'Autunois et de TAvallonnais concédés à Pépin, puis le premier partage de Worms la donna à Charles le Chauve (829). Reprise par Lothaire en 831, elle revint à Charles au second partage de Worms (839), et le traité de Verdun, dont les préliminaires avaient eu lieu à Mussy-sur-Seine et dans une petite île de la Saône proche de Mâcon, la lui laissa définitivement (843). Ce fut pour elle un heureux événement.
Ce prince tant décrié eut en Bourgogne un bon gouvernement. 11 aimait celte fidèle contrée où, chassé de ses États du nord par son frère Louis le Germanique, il avait trouvé un sûr asile et où il put s'installer en 861, avec sa femme et ses enfants, pour préparer la conquête de la Provence. Isaac, évêque de Langres, Gerbold, évoque de Chalon, Lambert, évêque de Mâcon, Adalgaire, évêque d'Autun, furent parmi ses conseillers; leur signature se lit au bas du fameux acte de Ponthion de 876, par lequel FÉglise franquc confirma Charles le Chauve dans la dignité impériale que le pape Jean VIII venait de lui accorder. En échange, le clergé bourguignon fut comblé de bienfaits. Le monastère Saint-Bénigne de Dijon, dont l'église tombait en ruines, fut restauré, et le nombre des moines doubla rapidement ; la basilique Saint- Nazaire d'Autun et l'église de Flavigny furent reconstruites ; des moines, qui avaient apporté à Tournus les reliques de saint Philibert, reçurent le terrain et les privilèges nécessaires pour fonder une abbaye. Deux fils du roi, Lothaire le Boiteux et Carloman, entrèrent à Moutiers-Saint-Jean. Les missi continuèrent leurs tournées. En novembre 853, Teutbold, évêque d'Autun, Isaac, évêque de Langres, Abbon, abbé de Saint-Germain d'Auxerre, Isembard et Daddon visitent l'Autunois, le Maçonnais, le Dijonnais, le Chalonnais, l'Attoar, le Tonnerrois, le Beaunois, le Duesmois, tandis que Hugue, Goszon et Nibelung se rendent dans le Nivernais, l'Auxerrois et l'Avallonnais. En février 865, d'autres missi sont envoyés, porteurs d'instructions spéciales destinées à tous les « évêqucs, abbés, abbesses, comtes et fidèles du royaume de Bourgogne ».
Les Ofigines. chapitre
L'allocution adressée aux Dijonnais par ALLOCUTION ^j^ jg çgg officiei'S nous a été conservée. Elle
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AUX DIJONNAIS. ^st extrêmement curieuse dans son esprit et dans son lexte :
Vu les nécessités connues de vous et les désordres excessifs qui ont eu lieu dans ce royaume, comme vous savez, notre seigneur Charles (le roi Charles le Chauve) a réuni, au milieu de février, à Quierzy, plusieurs fidèles de son royaume, évéques, abhés, comtes et autres, et il leur a transmis ces articles conlirmés par eux, pour vous les annoncer et vous exhorter à les observer..., ainsi que tous les chrétiens établis dans notre circonscription.
i. Dans le i)remier article, il est dit que nous vous rappellerons l'honneur dû à la sainte église de Dieu par tous les fidèles chrétiens. Qu' [en conséquence] ses immunités ne soient violées par personne; que ses biens sacrés et ses revenus ne soient enlevés par personne; que les nones et les décimes ' soient fidèlement acquittés; que les prêtres et les ministres de Dieu ne soient pas deshonorés, ni frappés, ni chassés de leur église ou repris sans le consentement de leur évêque; que les églises détruites soient restaurées. Si quelque homme transgresse ces ordres, qu'il soit frappé d'anathème, contraint i)ar le comte, et condamné à l'amende du ban royal.
2. Que les religieuses, les veuves, les orphelins et les pauvres ne soient opprimés d'aucune sorte et que leurs biens ne soient dérobés par personne. Et que partout où ils ont été opprimés, ils soient secourus par les évéques, les comtes et les missi royaux, et que leurs oppresseurs soient contraints en toutes choses.
3. A ceux qui, demeurant à l'intérieur de la patrie, commettent des rapines, détruisent des maisons, tuent des hommes sans motif, font du tort à autrui, l'oppriment, envoient paître dans les prés défendus, ravagent les moissons des autres, notre seigneur fait savoir « qu'ils seront d'abord jugés par l'autorité épiscopale, contraints ensuite parles moyens légaux dont le comte dispose, et qu'ils paieront en outre une amende de 60 sols ». Et si on ne peut les faire obéir, qu'ils soient menés en la présence du roi, pour recevoir un juste châtiment....
4. Que personne n'enlève les veuves ou les vierges..., ne ravisse, ne deshonore ou n'épouse une femme consacrée à Dieu, sous peine d'être frappé de l'anathème ecclésiaslitiue et jugé publiquement.
6. Que la justice royale soit rendue avec toute diligence....
8. Que chaque prêtre, dans sa paroisse, dresse la liste de tous les malfaiteurs, voleurs, ravisseurs, adultères, incestueux, homicides, larrons, et qu'il les mette hors de l'église, à moins qu'ils ne veuillent
1. Neuvième et dixième partie des produits de la terre; de « décimes » est venu « dime ».
QUATRIÈME Le Régime carolingien.
faire pénitence. S'ils ne veulent s'amender, qu'ils soient conduits en présence de l'évêquc i. »
Si ces principes avaient été appliqués LES INVASIONS d'unc manière constante, la Bourgogne aurait NORMANDES. retrouvé peu à peu la paix et la prospérité. L'arrivée des Normands ne le permit point. On sait comment ces audacieux marins, venus de la Scandinavie, parurent un jour devant les côtes de France. Sur leurs barques couvertes de peaux de bêtes, ils remontaient le cours des fleuves, pillant et incendiant les monastères ; une fois à terre, ils se transformaient en excellents cavaliers et désolaient au loin la campagne. La Bourgogne leur échappa longtemps, parce qu'obligés, pour y parvenir, de suivre la Seine jusqu'à sa source, ou de tourner le détroit de Gibraltar et de prendre la voie du Rhône, ils hésitèrent devant la longueur du trajet. Leur première attaque ne fut pas heureuse : s'étant avancés en 852 jusqu'à Autun, avec leurs chefs Sydroc et Gotfried, ils furent repoussés par Charles le Chauve, et celui-ci construisit, au confluent de l'Epte et de i'Andelle, le château de Pitres qui leur fermait « l'entrée de la Bourgogne ». Charles mort, l'audace des Normands grandit et fut cette fois couronnée de succès. En 878, ils arrivèrent devant Dijon, prirent Bertilon, abbé de Saint-Bénigne, et lui coupèrent la tête. En 885, les Bourguignons, désireux de prévenir un nouveau malheur, se portèrent à leur rencontre jusqu'à Rouen; la trahison de Ragnold, duc du Mans, les empêcha de combattre ; ils revinrent « accablés de tristesse, n'ayant rien fait d'utile ». L'année suivante, Charles le Gros, pour obtenir la retraite des Normands qui assiégeaient Paris, leur permit de piller à l'aise cette Bourgogne que l'invasion avait à peine touchée. Les pirates remontèrent la Seine et l'Yonne, et, s'ils ne réussirent pas à prendre Sens après six mois de siège, ils commirent dans tout le pays force rapines, meurtres et
1. Boretius et Krause, Capilularia regum Francorum, t. II, p. 291-292 (dalé 857, après février).
Les Orisfines. chapitre
incendies. Les monastères de Saint-Pierre de Bèze et de Saint-Germain d'Auxerre furent à peu près anéantis (886-889).
PESTAURATION
Pendant que ces événements s'accomplissaient, la Bourffoffne continuait à jouir de
DU ROYAUME f , . ' • , , , , • • , •
DE BouRcoGSE. 1^ dcmi-autonomic que les Mérovmgiens lui avaient laissée. Les annalistes du temps opposent sans cesse la Bourgogne à la France, et, dans les capitulaires, elle est parfois qualifiée de royaume. Malgré Tarchevèque de Lyon, Agobard, qui demandait éncrgiqucment que la loi des Francs lui fût appliquée, les rois carolingiens se bornèrent à modifier, par des disposi lions additionnelles, certains articles de la loi Gombeltc. Tout contribuait ainsi h entretenir chez les Bourguignons la mémoire de leur ancienne indépendance. Ils s'en souvinrent dans leur détresse et résolurent de se séparer de la monarchie franque. A l'assemblée de Manlailles' du 15 octobre 879, ils élurent roi de Bourgogne un personnage fameux par sa naissance, sa bravoure, son expérience politique, Boson, fils du comte lorrain Bivin et beau-frère de Charles le Chauve.
Depuis longtemps déjà, lil-on dans le procès-verbal de cette réunion, les évêques, les princes et toute la nation manquaient de défenseurs, et la mort du dernier roi ne laissait aucun espoir d'une meilleure dcslinée, si bien que beaucoup se demandaient si l'église de Dieu n'allait pas bientôt s'écrouler, rongée dans ses entrailles, non seulement par un ennemi invisible, mais par des ennemis visibles. Dans leur inquiétude, et après avoir consulté les plus nobles de la société pour trouver une solution, ils se sont tournés vers Dieu, lui demandant bon conseil et j)ronipt secours, à lui qui est le Roi des rois, qui a le soin des mortels et qui dirige le cours des siècles. Alors Dieu, qui connaît tous les cœurs et toutes les volontés et qui voyait le tourment des grands et des petits, s'est montré miséricordieux, et il a désigné l'iiomme de la situation, celui qui avait été le lieutenant et le conseiller indispensable de l'empereur Charles, celui qu'avait distingué le fils de cet empereur, celui enfin qui n'est pas connu seulement dans les Gaules, mais en Italie, et que le pape Jean a aimé comme son propre fils '-.