LES FESTINS
ils contribuèrent prodigieusement a étendre la renommée des ducs. Certains plais étaient fournis de quarante-huit espèces de mets; les vins naturels, le Pommard, le Montrachet, alternaient avec les vins épicés. Mais le régal était pour l'œil autant que pour l'estomac. Les salles à manger étaient ornées de dressoirs en bois sculpté chargés de vaisselle d'or et d'argent, de gobelets, de drageoirs, de salières, de pots, d'aiguières, de flacons en métal précieux, parfois garnis de perles et de rubis. Entre les services venaient les entremets, vastes pièces mécaniques merveilleusement agencées. On voyait des chevaliers sortir tout armés de la tour d'un château fort, des vaisseaux s'avancer avec leurs passagers, des sirènes sortir de la gueule de baleines longues de soixante pieds, des enfants dorés de la tête aux pieds transformés en fontaines d'où sortait de l'eau de rose. Des acrobates, portant un homme sur leur tête ou marchant sur leurs mains, faisaient le tour de la salle; des chevaux entraient et sortaient à reculons. Du haut de
Le Duché de Bourgogne. chapitre
hourds, c'est-à-dire de tribunes, des invités, le plus souvent masqués, contemplaient le spectacle.
On voit encore, au Palais ducal de Dijon, dépouillées de l'office qui les accompagnait, les anciennes cuisines. Leurs cheminées colossales abritaient des fourneaux, des fours, des landiers, des broches, qui permettaient de faire rôtir ou bouillir d'énormes quartiers de viande. Le maître-queux, c'est-à-dire le chef cuisinier, choisi « par élection souveraine », occupait une chaire au centre de la pièce; autour de lui, dociles à son commandement, évoluaient vingt-cinq personnages, chacun « savant en son mestier et office » : le hasteur de rôt, le potagier, les saussiers et garde-mangers, les valets de chaudière, les portiers, les souffleurs « qui font bouillir la chaudière », les petits apprentis qui « plument et nettoyent les poissons », les happe-lopins chargés de tourner les rôts. Le duc emmenait son personnel en voyage, et aussi du vin, du bétail, tout ce qui était nécessaire à la « cuisine de l'État ». Quand Philippe le Bon se rendit à Reims et à Paris pour le sacre et l'entrée solennelle du roi Louis XI, il était suivi par 150 chariots, dont 24 remplis de vins de Beaune et de Germolles, et les autres de 400 moutons gras et 24 grosses betes à cornes. Arrivé en son hôtel d'Artois, il invita, « toute la seigneurie de France à portes ouvertes et tables abandonnées », et il resta tellement de viande que « le lendemain au matin, furent donnés quarante plats aux povres de Dieu parmi la ville ».
Les festins s'accompagnaient générale- LES ment de pas d'armes. C'étaient des tournois
PAS D'ARMES. ^ l'anciennc mode, dépouillés de leur sauvagerie, avec une mise en scène plus raffinée. Les plus célèbres sont : le Pas de la Pèlerine, qui eut lieu près de Saint-Omer en 1446; le Pas de la Fontaine des Pleurs, donné par Jacques de Lalaing à Chalon-sur-Saône en 1449. Aucun n'égala jamais par sa splendeur le pas d'armes à tous venants, tenu en 1443 près de Marsannay-la- Côte, au lieu dit l'Arbre de Charlemagne.
QUATRIÈME La CwiUsation au XV^ siècle.
Pierre de Bauffremont, seigneur de LE PAS Charny, « chef et fournisseur de la dépense MARSANNAY. ^u pas », s'était associé douze gentilshommes des maisons de Vienne, de Rougemont, de Vaudrey. Il fit suspendre à un arbre dit l'Arbre de Charlemagne un drap armorié de ses armes, auquel étaient attachés deux écus, Tun violet « pour les armes de pied », l'autre noir « pour les armes de cheval », et construire deux lices, l'une pour combattre à pied, l'autre, plus spacieuse, pour combattre le cheval. Au centre fut élevée une maison de bois à deux faces « forte et charpentée », qui, w parée et tapissée fort honorablement », devait tenir lieu de tribune. Les châteaux voisins de Perrigny, Marsannay, Couchey, avaient été « garnis de meubles et de vaisselle, tant de buffet comme de cuisine », et chacun avait « maîtres d'hôtel, serviteurs et pourveance de vivres et vins et manière de faire si honorable que toutes gens de bien y étaient recueillis et servis si grandement que mieux on ne saurait faire ».
A la nouvelle du « noble pas » criée et publiée « par tous les royaumes et seigneuries chrétiennes », les ducs de Bourgogne et de Savoie, qui se trouvaient à Chalon, se hâtèrent de gagner Marsannay. Le 11 juillet 1453, à huit heures du matin, les joutes commencèrent par un combat à pied entre Charny et le chevalier castillan, Pierre de Saavedra. Le seigneur de Blamont, maréchal de Bourgogne, mit aux mains des deux adversaires armés de pied en cap des haches et des estocs (épées d'armes) semblables, et, à Texceplion de huit sergents tenant chacun un bâton blanc à la main pour séparer les champions quand besoin serait, tout le monde évacua la lice. L'Espagnol était « moyen homme, de forte et grosse taille », mais le Bourguignon « était grand et puissant chevalier et l'un des plus renommés de son temps ». Ils s'assaillirent « moult vigoureusement », échangèrent les quinze assauts réglementaires sans résultat, et bien que chacun d'eux offrît de « parachever son emprise, si faute il y avait », le duc refusa, et ^( les chevaliers se retirèrent en grand honneur de toutes les parties ». Le 13 juillet,
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se firent « les armes de cheval », qui consistaient à rompre onze lances, et il n'y eut encore aucun résultat malgré Tacharnement mis de part et d'autre, mais les assistants virent à cette occasion l'un des plus beaux spectacles qui fut jamais. Lorsque Gharny entra dans la lice, « son cheval était couvert d'un drap d'or blanc, et après lui avait cinq pages à cheval, vêtus les pages de satin noir et violet, et les chevaux parés par la manière qui s'ensuit : le premier était couvert de drap d'or bleu, le second de velours sur velours violet, le troisième de satin figuré, noir, à une grande croix de Saint- André de drap de damas blanc, le quatrième de satin noir brodé d'orfèvrerie à la devise dudit sieur de Gharny, et le cinquième de drap d'or cramoisi ».
Des joutes eurent lieu les jours suivants, entre les douze autres chevaliers et écuyers français, et des chevaliers ou écuyers castillans, gascons, milanais, dauphinois, savoyards, et tous rivalisèrent de force, d'adresse et de vaillance. Gela dura six semaines, « et le lendemain, qui fut un dimanche un peu avant la grand'messe, les rois d'armes et les hérauts s'assemblèrent de toutes parts, pour plus honorer le mystère, et, les cottes d'armes velues, apportèrent par ordre, à grant magnificence, les deux écus qui avaient été six semaines pendus et attachés à l'arbre de Gharlemagne. Puis entrèrent dedans l'église Notre-Dame de Dijon, et à genoux ofïrirent et présentèrent les dessusdits écus à la glorieuse Vierge Marie* ».
Cet adoucissement des mœurs féodales
lEs se retrouve d'un bout à l'autre de la société.
CAMPAGNES. « Si l'on s'en tient à la surface des choses, la
condition du paysan est à peu près la même
que dans les siècles précédents. En principe, il est taillable
haut et bas, c'est-à-dire qu'il ne possède rien qui n'appar-
]. Olivier de la Marche, Mémoires, I, 9. — Les douze compagnons du seigneur de Charuy étaient : son frère Guillaume de Bauffremonl, seigneur de Scey-sur-Saône ; le seigneur de Valengin ; Guillaume de Champdivers ; les frères Antoine et Guillaume <le Vaudrey; Amé de Rabutin, seigneur de Sombernon; Guillaume de Vienne; Thiijaul de Rougemont; les seigneurs de Rupt, de Cicon, de Chaumergis et de Chalant.
QUATRIÈME La CiviUsatioii au XV" siècle.
tienne au seig-neiir, que celui-ci peut à discrétion exiger de lui des contées, des travaux de toutes sortes, prendre ses meubles ou le dépouiller de sa propriété; sa succession ne passe à ses enfants que sous ces mêmes conditions '. Mais en fait le serf voit se consolider entre ses mains la propriété immobilière, et l'arbitraire auquel il était soumis a pour limites l'intérêt de celui-là même dont il dépend, » La Coutume rappelle qu' « au duché de Bourgogne il n'y a nul homme serf de corps » ; elle prescrira bientôt au seigneur d'user de ses droits « modérément, eu égard aux facultés des serfs, à la fertilité ou à la stérilité de l'année - ».
Les années comprises entre le meurtre de Montereau et le départ des Ecorcheurs avaient été mauvaises pour l'agriculture; plusieurs villages du département de la Côte-d'Or actuelle, Varois, Longeault, Pluvault, Collonges, Thois}le-Désert, Selongey, avaient été réduits à quelques feux ou momentanément abandonnés. La cessation des guerres ramena la prospérité avec la sécurité. Les achats effectués pour le compte de la cour et des Flamands favorisèrent la vente du bétail et des vins. Au xv'^ siècle, le vignoble bourguignon est en plein rapport. On en tire du vin ordinaire, du vin de paille et du galant, sorte de vin cuit fait avec du raisin blanc de choix. Les vignerons font la chasse aux urebers, c'est-à-dire aux insectes qui se cachent dans les feuilles entoilées (enroulées). Les ducs surveillent jalousement cette précieuse richesse; ils font des ordonnances sur le choix des vignes à planter et s'élèvent contre l'introduction du gamais, « très mauvais et déloyau plant ».
Dans les villes, l'industrie et le commerce continuent à se développer. Les foires de