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danger menaçant dans le voisinage de cette Russie qui s'avançait jusqu'au cœur de l'Europe , avec ses populations sauvages sans doute, mais aussi avec des villes policées, avec des traditions et des arts. D'ailleurs l'exemple restait dans son immoralité.
Les princes, se sentant forts, firent bon marché des bases sur lesquelles reposaient leurs trônes, et de cet équilibre qu'ils avaient proclamé comme principe suprême. L'Angleterre surpasse tous les autres États en richesse et en commerce ; elle grandit dans les tempêtes. du continent, qu'elle déchaîne ou calme avec son or; et la guerre d'Amérique lui fait jeter sur la France un regard irrité. La Russie sort aussi de ses limites, et désire une rupture , afin d'acquérir la Finlande et la Turquie. Lltalie est ouverte à tout venant, parce qu'elle n'a plus de volonté nationale : des deux puissances prépondérantes, le Piémont ne suffît pas pour en exclure la France ; et il ne se trouve pas défendu contre l'Autriche , ce qui lui fait convoiter le Milanais et l'État de Gênes. L'Autriche ne peut arriver dans ses possessions qu'à travers le territoire vénitien ou le pays des Grisons ; aussi désire-t-eiie s'en emparer. Cette puissance , agrandie malgré ses pertes , a ruiné son principe conservateur pour envahir. Elle a des voisins partout, et des frontières nulle part ; la Lombardie lui rend l'Italie hostile; la Belgique lui aliène la France ; elle conserve l'honneur coûteux de régir l'Empire, machine rouiliée, qui s'agite toujours sans être en mouvement. La Prusse , qui est devenue grande, perd de sa force à la mort de Frédéric II. Parmi les puissances d'un ordre inférieur , l'Espagne ne conserve rien d'ancien que l'inquisition : c'est comme une colonie française , comme le Portugal est une colonie britannique; toutes deux dans l'impuissance d'agir par elles-mêmes. Les républiques sont agitées par les partis ; la Turquie et la Pologne sont en proie à Tanarchie. Il y avait donc un sentiment de malaise général, et cette inquiétude qui naît du besoin de s'organiser sans en posséder les moyens.
Les princes d'Allemagne s'étaient ingéniés à imiter la cour de Louis XIV : c'étaient des fêtes, des galanteries, des spectacles : le tout empreint de ridicule , parce que tout était d'imitation
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et contre nature. Ils ramenaient de leurs voyages habituels en Italie de véritables harems ; ils avaient pour occupation suprême les costumes, les uniformes, les parcs, Tes parties de chasse. On connaît les folles dépenses de Frédéric-Auguste , électeur de Saxe, qui jeta deux cent cinquante millions de livres à ses maîtresses , et qui donna, dans le camp de Mùhlberg, un dîner qui dura trente jours, où étaient invités quarante-sept rois et princes. A ces puérilités ruineuses venaient se joindre les intrigues , les rivalités de cette féodalité énervée, et les efforts pour obtenir un titre ou une prééminence, pour monter d*un grade dans la hiérarchie. Chez les princes-évéques il y avait en outre le scandale ; et chezles ordres militaires le vœu de chasteté n'était qu'un sacrilège de plus. Tels étaient ces petits princes, qui imitaient la France tout en la haïssant, parce qu'ils avaient eo pour instituteurs des réfugiés français. On voyait les bustes de Voltaire et de Rousseau dans les cabinets des électeurs ecclésiastiques et des chanoines à seize quartiers. Frédéric II accorda la liberté de la presse pour les matières religieuses, aûn que l'attention se détournât ainsi des questions politiques : Raisonnez tant que vous voudrez, disait- il, sur ce que voies voudrez, pourvu que vous obéissiez.
Pour mieux se jouer de Topinion, ces princes, qui mettaient le machiavélisme en pratique, prenaient les idées de Montesquieu pour base des nouveaux codes, et proclamaient la justice, la tolérance, la philanthropie; ils supprimaient les privilèges, mais pour les accaparer. Il en résulta que ces innovations irréfléchies ne prirent pas racine, et que partout les successeurs se hâtaient de détruire ce qu'avait fait celui qui les avait précédés. Pombal avait concentré en lui toute l'activité du Portugal , et réduit le peuple à n'être rien ; Marie défit ses œuvres. Joseph 11 mourut désolé des conséquences malheureuses de ses bouleversements, et Léopold rétablit l'ancien ordre de choses. Maurepas détruisit la réforme de Choiseul ; Calonne , celle de Necker. Qu'en résulta-t-il ? Les peuples, ébranlés dans leurs convictions, crurent qu'il n'existait rien de stable, et qu'ils pouvaient aussi préparer ce qui leur semblait le meilleur , sauf à se tromper , comme s'étaient trompés les rois.
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Dans le besoin d'organiser les flnances et de garantir la traib quillité,Jes gouvernements se persuadèrent qu'on ne pouvait faire mieux que de réduire une grande administration à la régularité d'une machine. De là Tidée que la prospérité d'un Ëtat se fondait principalement sur les formes administratives : tous se jetèrent donc dans des réformes opportunes ou non , pourvu qu'elles eussent du retentissement. La rédaction des codes fut abandonnée à des légistes qui n'avaient de philosophes que le nom, sans doctrines générales, encore moins sans le sentiment des convenances historiques. L'organisation barbare du moyen âge avait obligé les papes à devenir souverains temporels, et à avoir des intérêts différents des intérêts ecclésiastiques. Il en résulta desconflitsdéplorables, quand les princes excitèrent les défiances nationales contre la catholicité pontificale ; ils signalèrent les cas dont elle avait abusé, et, après avoir fait proclamer parles philosophes que les prêtres étaient les t3rrans des peuples, ksrois se mirent à les abattre. Frédéric II, Joseph II, Pombal, Aranda, Choiseul, prétendaient au titre de libéraux, parce qu'ils étaient hostiles au clergé.
Pendant que les princes concentraient en eux les éléments épars de la puissance publique , ils ne s'apercevaient pas que le pouvoir allait leur échappant. Les controverses religieuses, les révolutions, les guerres, la concurrence illimitée dans l'économie politique, les débats des chambres et des parlements, les persécutions politiques et religieuses, qui en dispersant les individus mettent les idées en contact, et font que les mêmes convictions recrutent partout des partisans, accrurent dans toute l'Europe la puissance de l'opinion publique, et lui donnèrent de fait cet absolutisme que les rois s'arrogeaient de droit.
Les éléments sociaux, si séparés d'abord, travaillaient à se rapprocher ou à se fondre, et à tourner vers la pratique toutes les découvertes de l'intelligence humaine. De là , les améliorations effectuées ou projetées relativement aux prisons , aux hôpitaux, aux sourds-muets, aux classes laborieuses; la guerre à la torture, à Tinquisition; la tolérance religieuse, que le commerce avait rendue nécessaire. Ce qu'il y avait de séduisant dans cette bienveillance et cet amour universel empêchait
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d*apercevoir Fincobérence des principes, riocertitude des opinions, riiApossibilité des réalisations; et dans cet épicuréisme perfectionné on ne considérait de rhomme que les sens, en pre^ nant la raison et Tâme pour instruments, et non pour fin : Fâme s'abandonnait aux sens, et là société à la force. En Allemagne, Wieland, qui avait passé d'une piété excessive à une incrédulité moqueuse et au plus insouciant épicurisme, devint l'écrivain le plus en vogue : c'est toujours Voltaire, avec un surcroît d'érudition et de métaphysique. Lessing, dans V Éducation du genre humain, ne considère les différentes religions que comme des progrès de l'esprit humain. Penchant vers Spinosa , il s'élève contre les incrédules, mais uniquement parce qu'il pensait qu'une mauvaise religion vaut mieux que l'absence de toute re-* ligioii;il prêche une philosophie facile, le culte de l'insouciance «t 4a plaisir. Schlôzer, dans son Staatsanzeige, railla les ridi* eolet mesquins des petits États et les vices de la constitution germanique ; mais le rire chez lui n'avait rien de sérieux.
Nicolaï et beaucoup d'autres s'étaient engoués du goût français; et, les préceptes de Le Batteux à la main, ils combattaient toute hardiesse littéraire. N'osant s'attaquer de prime abord au penchant religieux des Allemands, ils glissèrent les idées nouvelles sous l'apparence de nouvelles interprétations de la Bible, en les publiant dans la Bibliothèque germanique; mais bientôt la tourbe s'enhardit, et la tolérance du protestantisme laissa se propager ce qu'on appelait le libre-penser; on vit alors la théologie succomber devant l'incrédulité , et la frivolité dogmatique remplacer l'examen.
Il se forma, par réaction contre l'incrédulité, des sociétés de théosophes , qui admirent dans le christianisme des doctrines exotériques et des commumcations avec la Divinité; les sectateurs d'Emmanuel Swedenborg s'étaient répandus beaucoup en Suède et au dehors. Ce visionnaire croyait avoir trouvé l'explication de FApocalypse, et il a écrit les Merveilles du ciel et de V enfer, ainsi que des terres planétaires terrestres, A en croire les adeptes zélés qu'il a laissés ici-bas , il aurait été transporté vivant dans d'autres régions.
Adam Weisshaupt, professeur d'ingolstadt , croyant qu'il
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valait mieux recourir à un mode d'action secret que de s^aUaquer à ropinion par la publicité, établit une société qui avait pour objet d'anéantir toute supériorité ecclésiastique et politique, et de reii4ce Thomme à Tégalité primitive , à laquelle il avait été enlevé par la religion et par les gouvernements; son intention était de diriger ces derniers dans la voie du bien. Les sujets les plus capables de tous les pays devaient appartenir à la secte , pour se préparer par une obéissance aveugle à devenir dignes de commander.
Les initiés ne devaient voir dans Taf filiation qu'une société littéraire. En avançant, il leur était permis d'observer quelles personnes méritaient d'être agrégées, et examiner leur vie, leurs œuvres, leurs penchants. Les plus distingués passaient d'un grade à un autre; et à la tête de tous étaient Weisshaupt, Masseuhausen , Zwaks et Merz. Chacun des adeptes ne connaissait que la classe dont il faisait partie, et celle qui lui était subordonnée. Tous étaient connus des supérieurs sous des noms de convention. On dit que Weisshaupt, en voyant tant de prosélytes de toutes conditions, s'écria : O hommes^ que ne peut-on vous faire accroire f Le baron de Knigge, Hanovrien, l'un des plus ardents sectaires, chercha à faire servir la franc-maçonneriea ces affiliations de novateurs qui , dans leur orgueil , comparaient le Christ au Dalai-lama, et se donnaient le nom d'illuminés {Avfklarer), Leur quartier général était à Mayence, d'où ils se répandirent; ils étaient eonnus sous le nom de martinistes à Paris, où Bohmer, un des leurs, guérissait les maladies de l'âme comme Mesmer celles du corps. Ils représentaient dans leurs rites, calqués sur ceux d'Eleusis, le passage de la prétendue égalité naturelle aux misères sociales, qu'ils avaient la prétention de réformer.
Le Napolitain Constance de Costanzo (1785), envoyé à Berlin pour le service de l'association, inspira des soupçons à Frédéric, qui en fit part à la Bavière. Charles-Théodore y réprimait les innovations que l'on caressait ailleurs, et il avait prohibé les sociétés secrètes. Les francs- maçons avaient obéi, mais non les illuminés , qui pourtant se retirèrent sur de nouveaux ordres. Les autres princes ne s'en effrayèrent pas.