DE LA MÊME A LUDOVIC
KoN Ain,
Six ans bientôt que vous m'avez laissée. Six ans!
J'avais dix-huit ans et j'en ai plus de vingt-quatre ; vous
étiez dans votre vingt-cinquième année et vous entrée
dans la trente-unième. Y avez-vous songé ? Mais pour
peu que vous tardiez encore^ nous ne nous reconnais
irons plus^ mon Ludovic; et nos goûts auront changé
peut-être comme nos visages. Notre fille a cinq ans^ et
quand elle mMnterroge sur vous^ je ne sais que lui
répondre. Elle finira par croire que je la trompe et
qu'elle n'a pas de père. Je nignore pas combien il vous
est difficile de ni'écrire et de venir^ maintenant que
tant de mésintelligences régnent entre Saint-Domingue
révolté et la France. On parle de malheurs inouïs^
dlncendies^ d'assassinats^ de blocus. Ne sortirez-vous
pas de cet enfer? Je suis loin de vous croire en colère
î contre moi, à cause de ma dernière lettre. Oh!
' n'avez-vous pas deviné qu'elle était pleine d'un ton
de fausseté depuis la première jusqu'à la dernière
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ligne? NoRj mon Ludovic^ je ne suis pas allée au bal, dans le monde, comme je vous Tai écrit. Le monde/ c'est vous, c'est ma fille, c'est Tespoir d'être réunis tous les trois bientôt. Non ! vous n'avez pas cioi un mot de ma lettre, de mes mensonges; mais je ne vous eauserai plus de ces chagrins, j'en ai trop souffert.
Vous n'avez pas supposé non plusVjue je vous prêtais le désir d'habiter Paris. Tout est prêt ici pour vous, et pour toujours. J'ai eu recours à tous mes efforts d'esprit pour vous entourer des objets les plus propres à vous reposer des troubles de votre existence passée. Tel que vous Tavez désiré, vous aurez un cabinet de travail. Mais, je veux aussi, je le veux, je l'exige, que vous travailliez avec nous comme un bon fermier. Vos instruments vous attendent : la serpe, la bêche, le râteau, la brouette; vous êtes pris au mot; vous couperez et sèmerez; vous chasserez d'abord tous les matins. M. Guilluumin vous a dressé deux lévriers magnifiques, et il vous a acheté un fusil à deux coups, chez le meilleur armurier de Paris. La chasse le matin, le travail dans le jour, la lecture le soir. Ludovise a brodé le fond du fauteuil où vous nous raconterez vos histoires. Je tricoterai en vous écoutant. Voilà les fêtes ^e je me prépare, les bals où j'irai, mon ami.
ii& TiRRE TBÊÊUÊA. 841
W errilè re ibis que jeTous éctis.^Bnue se^trompe-pas
Votre fille signe pour mai z X.'U.T). 0.T.1/S. E.
i|B<l|D»0\K^ttÉ(liE.
1805. 1b r«de de 8aiot»Doiiiiiigm.
Wous BDomies sons^vdfle^ ^e parsTpoirr*leHavre*ëaBs Tine Heure j m Te^patsiRfins regrei. Amer cicecqpumtemeilt ! 'des degrés quemnc aiaons iéSis'Wires 'ont brfilé les maisons^ les v&les^ 'les dfaamps fle leurs-aih ciens maîtres. mis onl^ à l'heure qifil e^/Ia liberté et rassassiûàt^laTiberfê etla famine^lalibert&étla lièvre jaune sortie Séleurs d^sauèbes-Hs ont presque ailtaiit de lK>n sens que les blancs; et c'est raison de leur part de prétendre être leurs égaux en tout. Màis'la & l3erté est "donc impossible? Des laquais^ des 'bergers., Ses matelots^ des cuisiniers^ se nommeiit gén'éraux^ ducs^ marquis^ princes; ils se créeraieift rdis^ sUs ne «'^étaient proclamés républicains. Ils se poùSreiit avec du pl&tfe^ pour imiter leurs anciens maîtres^ ôt les
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mngea vont ea chaise à porteur à travers la ville. C'est sérieux^ aussi séri^a que la folie; il y a^ à Saini-Domingue^ le comte de la Chicorée et le marquis des Pois-Verts.
Un homme seul s'est élevé au-dessus de ces hommeS; pour recommander leur cause à l'avenir et la protéger contre le mépris de leur émancipation souillée. Cet homme a été laquais de M. le marquis de Noé; il a soÎKante ans et sait à peine lire; il est ridé comme un singe^ laid^ mais étincelant de souplesse^ d'audace^ de génie : il grimpera à Timmortalité. Quel esprit rare! Sa parole a le sifQement du serpent^ ses yeux vous traversent de part en part^ son haleine de nègre vous enflamme quand elle vous touche. Cet honmie^ c'est l'Afrique avec tous ses crocodiles^ ses déserts^ ses ruses et ses« vengeances. Bonaparte n'est qu'un enfant auprès de lui^ et lui a été fort modeste en mettant sur la suscription de la lettre qull a écrite aif premier consul : a Le premier des noirs au premier ies blancs, d Vh de ces hommes tuera l'autre; le Corse empoisonnera l'Africain^ ou l'Africain empoisonnera le Corse. Ces deux hommes ne peuvent pas être ensemble; car ils sont semblables : le noir veut tuer la liberté noire, le blanc la liberté blanche: ils se comprennent^ ils» ont leur
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seereft. Tous? deux se servent <fai ruban de la gloipe poiur ëtraTi^er la Bberté. Ils s^îmîlenl, et ee n'ei^ pas le »oîr qui hnitete phs Pautre. Je les ai vus tous les deux r le noir est le plus éloquent ; je M ffl entendu dire vm mot immense^ un de ces mots qui viennent de Dieu. « Où anriez-TOus pris dés armes pour nous combattre â nous fussions venus en pïus grand nombre? !uî demanda le général Ledere. — J'aurais pris ks vêirety » repondit cet homme.
Entre ces deux tyrans de génie^ Napoléon et TV»»» saint Louverture^ la liberté des deux «ontinents sera dlouffiSe^ à moins qm la Kberté ne les étouffa tous les deux; et je ne sais eemnefft eBe s'y prendra.
Qud qu'il en soit^ la gloire utite est perdue. Quant ft moi; je renonce à b poursuivie plus longtemps, presque désolé d^ avovr sacrifié sk bêles années de ma jeunesse, hss jphis douces, les plus rapproebéesde Padolescence; six années irréparablement perduss pour le temps de IlSUcité atiluré à mon mariage avee b meifleure des femmes. |}ue sfaî-je écouté tescoBiseils> plié le genou devant ton bon sens, le bon sens, qut est cette fli&nr mystérieuse elierdiée par les E^agnoli dbns les forêts du Nouveau-Monde, et qm éebîre au milieu de b mdt, leur aurait-on (fit, pso^qe qu'elle 0ih
8orbe^ au ueu de rosée^ pendant le jour^ une partie de jla lumière du soleil. Pour qui ai-je vieilli^ blanchi I avant l'âge? pour qui vous ai-je abandonnées^ toi et ma fille? pour des mensonges et des crimes. Qu'estil resté en Egypte après-nous? rincendio; et dans llnde, derrière moi? Tincendie; et dans TAmériqae! riucendie. Ceci est triste; mais ceci est accompli^ fini^ mort. J'ai scellé une pierre tumulaire sur cette partie de ma vie ; je voudrais même pouvoir changer de nom.
Le vent est bon; on retire Tancre du fond de b mer; dans une heure nous aurons la proue tournée vers la France : je crains de mourir avant d'y atteindre. Comme cette lettre est remise à une goélette de rÉtat destinée à appareiller dans la journée^ peu après nous^ elle te parviendra dix ou dousse jours^ j'estime^ avant mon arrivée au Havre. Tu seras préparée à mon retour^ bonne Diane. Je voulais te surprendre^ disais-je autrefois; est-ce que c'est possible? quel homme serait capable de cette ruse? Que ne puis-jé^ au contraire^ tindiquer le jom*^ l'heure et la minute où je me présenterai à la porte de la maison. Sois-y tous les soirs avec ma fille; habillez-vous de blanc^ pour que je vous aperçoive de loin^ de bien loin. J'aurai^ moi^ un
chapeau de paille^ une veste bleue de matelot et un ^ petit coffret de bois de sandal sous le bras; ce coffret contient tes lettres. Quelle heure 1 Aurai-je assez de force pour en supporter la joief
Nous nous rendrons tous les trois à la maison^ toi appuyée sur mon bras^ près de mon cœur^ ma chérie; et ma Ludovise^ que je n^ai jamais v^e^ me donnera la main. Voilà le plus beau triomphe auquel il faille aspirer aujourd'hui; -^ se réfugier dans la sainte obscurité de la famille^ qui est aussi la patrie^ comme tu Tàs dit avec ta merveilleuse sagacité. Oh! pardonne! pardonne si j'ai souri avec peu de bienveillance autrefois à la naïveté de tes pensées et de tes actions. Inuste ironie I Mais tu es bien vengée : vois comme je te reviens. Tu le sais déjà^ ma consolation tout entière^ là-baS; au delà des mers^ était dans révocation silencieuse^ constante, du monde où tu respires^ dans la construction idéale de la maison que tu habites^ dans îa peinture imaginaire de chaque objet placé autour de toi ; je crois tout connaître par le toucher de mou ftm« aveugle.
J'ai suivi pas à pas les agrandissements de notre propriété; le mur d'enceinte et les deux prairies où sont les vaches^ je les ai vus; j'ai tant aimé par toi cet asile
uà u rwxÊM nMUSR
lM49lalk)as éLiom les fmdmas. Il n'^sl pasim fiiyaDt dfdauy une placer sdUosneu» «I fleurie, une attée^si arbre^ dont je ne possède ea oMt YMtà, k fionne oa Iji bcyji smn k aie). Tu ssn» étonnée de la quantité de <AiOtefi pFopbétiqvea qu^an statuasse par le i«gv6t dV mor perdu et pur lasotf longtenq[)s soufferte de revoir. J^irai droîiàk chapdte^ au p^Uon d'été^ au sateo, à la biUioihècpie. Je te conduirai motHnàme; loi et loa Sikty voos me ianBcaraspasBer dç^nt.
Cûoraie j'enJhfessenÉl!» wamms, qin fli^enèfait ce pa*> radis pendant lidoeenoe ék sor las. vagiaes îmticalsoBa deinea Aéaira.floÉbaiilst
HaisaooB aommesipiDaiii fanere; Fembarcatieii de ia 9oe]fitte de nÈtat attend w» laltve. A£eut boBj paaadieut^ aofeTdr! Au revoir dans daen nnoiaraa reiFoîriQut» eaa patrie!^ oaa maison dna hstei&^moB bois> mesiaUéea désertes^ mes tnvausutik%, keahBi de v^foê, tocabificÉ du. «auvenir^ ee beasM. GuiUaù- Blin; au revoir^ f9»qiie je ne qiéttarn plusy-^ toi et ma fille. — A deux mois.
LA TERRE PROMISE. Zil
DE LUDOVIC A DIANE
Le Havre, ISC3.
Ha Dune ,
Je ne verrai pas la terre promise!.., je meurs. Encore quelques minutes et je ne serai plus. Je n*ai pas eu le courage d'attendre Texpiration de la quarantaine d'observation qui nous a été imposée. Elle était de quatre^ jours. En voulant la violer pour me rendre plus vite auprès de toiy j'ai reçu^ d'un garde de santés un coup de feu dans la poitrine. Tout mon sang s'en va... mon regard se trouble... mamam tremble... c'est la mort. Je ne devais plus te revoir^ ma Diane chérie, ni te voir une seule fois^ ma Ludovise.
Diane ! tu as eu raison de ne pas démolir la chapelle... elle aura ma tombe...
Ludovic.