‹ Histoire de CésarChapitre 15 sur 22 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

La jonction de ces deux armées exalta jusqu'au délire la confiance des patriciens :. ils se partageaient déjà entre eux les dépouilles et les honneurs de César. La bataille^ tant provoquée par César, tant évitée par Pompée, s'engagea d'elle-même^ par la présomption des jeunes républicains de l'armée de Pompée.

Deux cent mille hommes s 'entre-choquèrent pendant quelques heures, dans cette plaine ignorée jusque-là du monde, pour décider de la vie ou de la mort de la république maîtresse du monde.

Pompée, découragé d'avance, abandonna la bataille à elle-même comme un homme qui a livré sa fortune à des insensés. César ordonna la manœuvre et la dirigea avec la certitude d'un général qui compte sur les fautes de son ennemi présomptueux. Son génie ne le déçut pas.

La cavalerie patricienne de Pompée, croyant ^ envelopper et enfoncer les légions de l'aile droite dé César qui fléchissait par feinte sur les montagnes, se heurta contre six cohortes placées en réserve sur un mamelon, se brisa, et, se retournant

vers le camp, donna le signal et l'impulsion de la déroute. La vieille infanterie de Pompée soutint seule jusqu'à la mort le choc des deux cent mille légionnaires de César et couvrit de ses morts la plaine de Pbarsale.

A l'aspect de cette cavalerie en fuite , Pompée, sans rien tenter pour sa gloire, remonta à cheval et rentra dans le camp. Enfermé dans sa tente et comme désintéressé des autres et de lui-même, il entendit des cavaliers de César qui galopaient déjà à travers les tentes renversées. « Quai! jusque dans mon camp? » s'écria-t-il. Puis, dépouillant ses insignes de général et de dictateur, il se revêtit d'un costume qui n'appelait plus les regards sur lui, remonta à cheval , et s'éloigna au pas , suivi de quel- - ques esclaves muets, par la route de la mer.

On sait comment il s'y jeta dans une barque de pêcheur, qui le porta, le lendemain, sur un navire marchand; comment, relâchant à Mytilène pour y prendre sa jeune épouse Cornélie , il fut assassiné à son premier pas sur le rivage d'Egypte par l'ingratitude de Ptolémée ; comment sa cendre^ consumée pendant la nuit sur un bûcher d'emprunt par les soins d'un vétéran charitable, fut dispersée par le t^nt du matin sur ces mers et sur ces continents couverts, quelques jours auparavant, de ses flottes* et de ses armées.

La journée de Pharsale fut la dernière heure de la liberté. Le sénat, les lois, le peuple, les mœurs, le monde romain étaient anéantis avec Pompée. César n'était pas seulement le premier comme il avait voulu être, il était le seul. Il n'abusa pas de la victoire, il ne reconnaissait d'ennemis que ceux qui lui disputaient l'empire. Il offrit son indulgence et même sa faveur à tous ceux qui n'avaient plus d'armes pour lui résister. 11 incorpora les légions de Pompée dans les siennes; il caressa Brutus, qu'il avait ordonné avant la bataille d'épargner dans le combat : il se croyait le père de ce jeune républicain, fils de Servilie, la plus chère de tant de femmes qu'il avait enlevées dans sa jeunesse à leurs maris. 11 voulait rendre à Servilie le fruit de leurs amours, égaré par sa naissance dans le camp des patriciens, mais qu'il espérait facilement ramener à sa cause .

Chacun des hommes illustres, des sénateurs et des citoyens du parti de Pompée, suivit, après la bataille de Pharsale, l'instinct de sa lâcheté ou de son courage; le plus grand nombre s'embarquèrent avec quelques débris des légions sur la flotte intacte de Bibulus, qui les transporta en Afrique pour y continuer la guerre désespérée ; beaucoup

se réconcilièrent avec le vainqueur ; Caton s'obstina dans son amour de la liberté ; Cicéroh rentra en Italie, heureux d'être soulagé, par la décision de la fortune, de l'indécision de son caractère. Il alla honteusement représenter à Rome,, sous une tyrannie qu'il détestait, on ne sait quelle dignité accom*^ modante du citoyen qui blâme tout bas et qui flatte tout haut l'oppresseur de la patrie.

César, sans flotte p^ la fuite de Bibulus en Àfri* que, ne pouvait saisir sa proie après l'avoir abattue. Il ne voulait pas donner cependant à la république le temps de se reconstruire, ne fût-ce que sur une plage de l'Asie ou sur un rocher de rAfri<que. Il crut à son nom plus qu'à une flotte et à une armée.

Il laisse ses légions à Antoine, il traverse la Macédoine avec trois mille hommes et quelques cavaliers, il surprend dans le Bosphore unQ escadre de la flotte de Pompée à l'ancre, il s'y embarque avec cette poignée de soldats, et arrive à Alexandrie d'Egypte presque aussitôt que le bruit de sa victoire.

Un jeune Ptolémée, pupille et client de Pompée, régnait en Egypte : c'étaient les lâches ministres grecs de cet adolescent qui avaient fait égorger

Pompée, leur bienfaiteur, pour capter d'ayance par ce service présumé la faveur de César. Ils lui présentèrent à son débarquement la tète de son rival; César, soit feinte, soit attendrissement^ pleura en voyant le visage inanimé de celui qui avait été son protecteur, son allié, son gendre; peut-être aussi pleura-t-il à cette image de Tinstabilité du bonheur! Il y a au sein même de la victoire des retours semblables vers le passé et vers l'avenir, daiis le cœur des ambitieux assouvis ; César était plus capable qu'un autre de ces inconséquences de larmes dans la joie, car il y avait autant de mouvements involontaires de sensibilité que d'emportements d'ambition dans sa grande âme.

Il fit recueillir et honorer ce qu'on put retrouver de la cendre de Pompée ; il désavoua et poursuivit ses meurtriers : il voulait bien qu'on l'aidât à vain-* cre, mais non qu'on déshonorât sa victoire par des assassinats commis en son nom. On ne sait ce qu'il ambitionnait le plus de la gloire ou de la puissance. Le sang de Pompée tachait cette gloire dans la postérité ; il le rejetait avec horreur à ses bourreaux.

Pendant qu'il équipait une flotte pour aller chercher son armée à Pharsale et qu'il attendait

les vents obstinés contre lui, l'Egypte, en proie à une anarchie dynastique, se déchirait sous ses yeux.

Une jeune et séduisante reine, sœur et femme de Ptolémée, et ayant les mêmes droits que lui au trône, avait levé une armée contre son frère et son mari, et, soutenue dans sa compétition par Sextus Pompée, parent et lieutenant du grand Pompée, elle assiégeait Alexandrie . Dans le premier rayonnement d'une beauté dont l'irrésistible séduction se confond avec la fable, douée d'un esprit, d'uoe éloquence et d'une passion qui ressemblaient au sortilège, reine, politique, courtisane à la fois, Cléopâtre voyait son sort dans les mains du maître du monde. Elle ne doutait pas d'exercer sur l'arbitre de son trône l'empire de ses larmes, de ses entretiens et de son amour.

Aussi confiante dans sa séduction que César l'était dans sa fortune, la jeune reine congédie ses troupes, s'embarque presque seule sur une nacelle que le Nil porte la nuit sous les murs du palais des Ptolémée, où César était bloqué par le peuple; se fait envelopper des plis d'un tapis de Perse et porter comme un fardeau inanimé sur les épaules d'un robuste esclave jusque dans l'appartement de César, l'enivre de cette audace, de ce subterfuge et de ses attraits.

L'amour, dès cette apparition, devient toute la politique de César ; il soulève contre lui et contre

GËSAR. 281

les Romains l'Egypte entière, ^n embrassant la cause de son amante ; il oublie son armée, Rome, le monde, il s'oublie lui-même, pour s'ensevelir avec Cléopâtre dans les délices d'un amour effréné; il croit n'avoir jamais connu que l'ombre de la passion avant cette Égyptienne qui lui prodigue à la fois son empire et ses charmes. Le monde se demande où est César? 11 est enseveli dans un palais assiégé, aux pieds d'une courtisane, reine d'Egypte.

L'extrémité du péril luk rend seule le courage, mais non la raison; il combat en héros avec une demi-légion et trois cents cavaliers contre les Ëgyptieu d'Alexandrie et contre vingt mille vétérans romains de l'armée de Sextus Pompée. Il s'enferme dans le théâtre devenu la dernière citadelle du vainqueur de Pharsale. Sa flotte est incendiée sous ses yeux. 11 passe à la nage un bras de mer, tenant ses papiers d'une main, au-dessus des flots, pour gagner une île fortifiée avec les débris de sa légion.

Sextus lui ferme l'Egypte, les vaisseaux des Ptolémée lui ferment la mer. Enfin, des légions appelées à son secours arrivent par la Syrie. Il anéantit dans une seconde Pharsale l'armée d'Egypte ; il consolide Cléopâtre sur un trône désormais incontesté, il s'enivre lentement du double triomphe de l'amant et du héros, il s'arrache avec effort des bras de la reine, et lui laisse dans le petit Césarion un gage

avoué de son amour, qui fera régner boq sang un jour BUT le royaume des Ptolémée.

Il quittait TËgypte après y avoir perdu dix mois pour sa gloire. Il avait mérité dix fois d'y perdre l'empire. 11 fallait que Rome fût bien dépourvue de patriotes et que l'ombre de César fût bien présente aux provinces et auK armées pour que l'Italie, les provinces, les armées attendissent, immobiles, pendant un an, qu'il plût à César de sortir des festins et du lit de Cléopâtre. Mais César avait bien jugé son temps, en le croyant soumis aux caprices d'un débauché et d'une courtisane.

Avant de rentrer en Italie, il marche à travers la Syrie vers le royaume de Pont, contre Phamace, fils parricide du grand Mithridaté, qui recommençait la guerre contre les Romains. « Heureux Pom- » pée, s'écria-t-il après une facile victoire en Asie, » de n'avoir eu à triompher que de tels ennemis ! » Les campagnes contre les Asiatiques amollis lui semblaient des jeux après ses campagnes contre les barbares, mais belliqueux Gaulois^

Page 1