‹ Histoire de ChantelleChapitre 52 sur 104 · LANGAGE · texte numérisé non relu

LANGAGE

Le paysan de Chan telle a sa langue à part : c'est un français corrompu où se mêlent beaucoup d'expressions et de désinences latines. Selle [sella) veut dire chaise, nou (nux) noix. La source où l'on va puiser s'appelle font du substantif font, et la cruebe qui en reçoit l'eau pote du verbe potare ; orbet {orbatm) signifie privé de raison ; egiler, jioler, c'est-à-dire pleurer, viennent du verbe ejulare; apiter, attendre, du verbe ex/>ectare; agoitre, actuellement, de l'ablatif hdc honl ; fore dehors, de l'adverbe foràs ; chaupir. fouler aux pied», ne peut dériver que de ces deux mots calcare pedibus: de même l'épithète mitis. doux, a donné naissance au féminin mite, large gant fourré, à l'usage de tous nos campagnards.

Notre patois est souvent un latin pur : le voiturier fait marcher son cheval en lui disant : i ; la bergère excite son chien, en répétant velox: les enfanU jouent au rapio. au capio te. Le premier de ces amusements est composé de neuf creux : celui qui est assez adroit pour lancer sa boule dans les trous réputés meilleurs, gagne et prend tout ; dans le second cas, l'enfant qui, après un signal convenu, i' Angélus, peut apercevoir son adversaire le premier, gagne un point, en lui criant : capio te.

La prononciation italienne s© fait quelquefois sentir : coutchi, pour ceci. Le gl dans église est très^mouillé. 11 est un mot que les étrangers ne peuvent que trèsdifficilement prononcer. C'est clio, clef; ou clian. lait nouveau caillé au bain-Marie : les sons doivent se former au milieu des deux joues, de manière à les gonfler.

Le génie de ce patois retranche une ou plusieurs lettres a la fin des mots : amou pour amour; brouilla pour brouillard. Il transforme en a \'é final des participes passés : oie intra pour il est entré. Celui qui se trouve au milieu des mots est au contraire rendu muet : chetiyour cliélif, péri pour périr. On prononce curé d'une façon désagréable, curage; histoire, gloire, très-fermés, histouère. glouêre. Ia finale on se change volontiers en an : nan. banban, pour non, bonbon.

Les femmes chantent un peu en parlant, les hommes au contraire, s'expriment recto tono.

Le Chantelois prolétaire aime beaucoup l'interjection : ia, la, la ! cette exclamation qui peint sa surprise : tai f ou celle qui traduit sa pitié bonne gent ! Les précautions oratoires lui sont familières : ma vache, ou notre cochon, parlant par respect, sans respect, ou avec votre respect. Contradictoirement à la grammaire, il dit le mienne.

la mien, mes c/uwals, mon cAevau. 11 a des expressions à lui : c'est le mot orni'/ue., diminutif d'imbécile, aloubi, affamé, grenipille. c'est-à-dire homme sans ressources el sans aveu, brelinganne, fille sans tenue. Pour lui tartouffle est synonyme de pomme de terre, pic/te, signifie une jeune poule, et Manon une botte de chanvre. Le premier de ces termes surtout revient dans toutes les phrases. Les étrangers le trouvent délicieux et répètent avec infiniment de satisfaction les orniqneries des orniques de Chamelle.

Ce mot célèbre, si fortement implanté parmi nous, doit tirer sa racine du terme grec qui signifie oiseau, oison.

Quel laconisme et quel pittoresque n'offrent point certains mots, particuliers à ce jargon du pays ! Gibier, c'est-à-dire plier sous un fardeau ; gouiller. emplir d'eau sa chaussure, piomer, renouveler son poil, dèbullier. défricher une prairie, afferir, réussir dans ses entreprises. Nous pourrions ajouter éekarnir. singer malicieusement quelqu'un ; rhorlier. regarder en fermant un œil, s'empauter, ramasser de la boue à ses pieds ; s'enguicher, se brûler vivement et avec surprise ; être gobe, c'est-à-dire avoir l'extrémité des doigts tout-à-fait engourdis par le froid. Ebouéler un objet, le Jobriller. c'est, dans le premier cas, l'écraser, dans le second, le froisser seulement. Bafuter quelqu'un . c'est le molester ; F affiater. c'est lui faire toute sorte de caresses.

Il est certains mots dont le sens échappe même à la délicatesse de notre langue : il aime bien à jartir, à folâtrer d'une manière enfantine; il a t air tout êpivmsê. rempli d'inquiétude et d'effroi ; il B'en dibesille. il se donne un mal inouï ; je l'ai bien affiné, c'est-à-dire graudement induit en erreur, mais pour rire.

Le vocabulaire de nos paysans ne manque, on le voit, ni de richesse, ni d'élégance.

Tout le peuple ici comprend parfaitement le français ; néanmoins, il se fait presque un point d'honneur de ne répondre qu'en patois au bourgeois qui l'interroge. Son idiome toutefois n'ayant rien de caractérisé, finira par disparaître sous l'influence de l'instruction qui tend à vulgariser une langue qui est la plus répandue el la plus claire du monde.

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