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CHAPITRE PREMIER

De la Bourgogne, et des quatre ducs de la seconde branche

royale.

Dans cette malheureuse journée de Poitiers [a], où une valeur surnaturelle ne put réparer les fautes de l'imprudence, l'État voyoit avec effroi tous les objets de son espérance et de son amour exposés aux plus grands pé i rils , et l'intrépide Jean donnant l'exemple dune témé rite inflexible trop bien imitée par ses quatre fils, les gouverneurs de ces jeunes princes, alarmés d'un courage si superflu et si dangereux , firent retirer les trois aînés : et quoique Mézeray les accuse de trop de précipitation , il est très vraisemblable que cette sage timidité sauva la France. Philippe, le plus jeune des quatre princes , à peine âgé de quinze ans , s'obstina seul à suivre la fortune de son père, à le défendre d'un bras

[a] 19 septembre l356.

36o HISTOIRE

aussi courageux que foible , à opposer une impuissante et généreuse barrière aux efforts des ennemis dont le roi restoit environné , tandis que toute son armée l'abandonnoit. Le surnom de Hardi et une captivité glorieuse , partagée avec le roi , furent alors le seul prix de cette vaillance prématurée. Londres admira tant d'héroïsme et s'étonna d'en avoir triomphé. Philippe signala chez ses ennemis, par les traits les plus fiers, la hardiesse qui faisoit son caractère; il exigea pour son père les mêmes respects qu'il eût pu recevoir à Paris ; il osa , en présence du roi d'Angleterre, donner un soufflet à réchanson qui servit son maître avant le roi prisonnier. Cependant le traité de Bretigny [a] , ménagé par la sagesse du dauphin, rendit au roi une liberté achetée par le sacrifice de plus d'un tiers du royaume. La France , déchirée depuis quatre ans par l'anarchie horrible que les perfidies du roi de Navarre entretenoient dans son sein, revit son maître, et fut consolée de tous ses maux. Le sort fit même succéder quelques faveurs aux disgrâces dont il l'avoit accablée : le duché de Bourgogne réuni à son domaine [è], après en avoir été séparé trois cent trente ans , la dédommagea dune partie de ses pertes.

Il n'est point étranger à notre sujet d'observer ici les différentes vicissitudes du duché de Bourgogne , qu'il ne faut confondre ni avec les deux royaumes de Bourgogne, dont l'étendue étoir beaucoup plus vaste, ni avec le comté de Bourgogne , qui est proprement la Franche- Comté, et qui s'étant formé des débris du second royau-

frc] 8 mai i36o} ratifié le 24 octobre. [£] i36t.

me de Bourgogne, n'a jamais été réuni au duché qu'accidentellement.

Le duché avoit été possédé par les ancêtres de Hugues Capet : il échut en partage à Henri, son frère, qui mourut sans enfants légitimes , et eut pour héritier le roi .Robert, son neveu. Robert eut à combattre Othe- Guillaume, surnommé l'Étranger, qui, pour réunir le duché au comté dont il étoit déjà possesseur, se fondoit sur un testament que Gerberge, sa mère, avoit suggéré au duc Henri, qu'elle avoit épousé en secondes noces , et dont elle n'avoit point eu d'enfants.

L'illustre auteur du nouvel Abrégé chronologique „ si consulté, si estimé, si digne de l'être, dit que Henri laissa son duché, par testament, au roi Robert, son neveu, et que ce don fut contesté par Landri , comte de Nevers, et par Adelbert, fils de la femme de Henri ; mais qu'il soit permis de soumettre quelques doutes à ses lumières :

i° Si Robert, neveu paternel et unique du duc Henri, avoit joint au droit héréditaire les droits que lui eût donnés le testament de son oncle, quelle apparence de droit, quel prétexte même auroit pu rester , soit à Landri , soit au fils de Gerberge, pour réclamer un bien absolument étranger à leurs maisons?

2° Ce fils de Gerberge , auquel le testament de Henri donnoit le seul droit qu'il pût prétendre sur le duché de Bourgogne, ne se nommoit pas, ce semble, Adelbert; les historiens le nomment Othe-Guillaume , et Landri étoit son gendre.

Au reste, les armes de ce compétiteur furent aussi foibles que ses titres; il fut vaincu, repoussé au-delà de

la Saône, et resserré clans les limites du comté ; le duché resta au vainqueur, et Henri, son second Gis, auquel il le donna, étant parvenu à la couronne, le céda, en io32, à Robert, son frère, qui fut le chef de la première branche royale de Bourgogne.

Le duché passa successivement de mâle en mâle dans cette maison , sans aucune contestation , jusqu à la mort de Hugues IV, qui arriva fous le régne de Philippe III. Ce Hugues avoit eu trois enfants mâles : les deux aînés étoient morts de son vivant, et n'avoient laissé que des filles. Il voulut que le troisième, qui restoit, lui succédât au préjudice des filles de ses deux fils aînés. Cette disposition fut attaquée par Ioland , femme de Robert III , comte de Flandre, et fille d'Eudes, l'aîné des trois fils de Hugues. Le roi Philippe III, arbitre de cette grande querelle, confirma la disposition de Hugues. Xe vouloitil par cet arrêt donner atteinte qu'au droit de représentation? ou l'esprit de la loi salique, qui devoit animer presque toutes les provinces de l'empiré français, influoitil sur ce jugement? Fut-ce, en un mot, l'avantage du degré, ou celui du sexe, qui procura au troisième fils de Hugues le duché de Bourgogne? C'est ce qu'on ignore, et ce qu'il seroit important de savoir.

On peut penser que ce jugement, juste ou injuste , fut ou la cause ou l'effet de lalliance que contracta le nouveau duc avec son juge , en épousant Agnès sa sœur. Quoi qu'il en soit, sa postérité masculine s'éteignit en 1 36 i . Alors trois contendants se présentèrent : ils descendoient de trois sœurs : le roi de Navarre, à qui un tissu de crimes et de perfidies mérita le surnom de Mawaù ~j descendoit de l'aînée, le roi Jean de la se-

conde, le duc de Bar de la troisième. Mais le roi précédent d'un degré ses deux compétiteurs; et cette proximité fut le seul titre qu'on fit valoir en sa faveur. Il ne fut question ni de la loi salique, puisque chacun des trois contondants tiroit son droit d'une femme, ni du droit de réversion des apanages , faute d'héritiers mâles; et les écrivains du droit public de France blâment fort les officiers du roi Jean de n'avoir point réclamé ce droit éminent de la couronne. Mais Philippele-Bel étant le premier de nos rois qui ait restreint nommément les apanages aux seuls héritiers mâles, il paroît qu'avant 1 3 1 4 la loi des assignats ou apanages n'étoit pas suffisamment éclaircie ; que la question de l'exclusion des filles étoit mal décidée, et qu'on aima mieux alléguer le droit de proximité , que de s'exposer au reproche de donner à l'ordonnance de 1 3i 4 un effet rétroactif, en l'appliquant à un apanage assigné en io32; sans compter que cette ordonnance étoit plutôt une loi particulière pour le comté de Poitiers , donné par Philippe-le-Bel à Philippe-le-Long , qu'une loi générale pour tous les apanages. D'ailleurs il y avoit une très bonne raison pour ne point faire valoir ce droit de réversion ; c'est qu'il restoit deux branches de la maison de Bourgogne, branches obscures et avilies par la pauvreté ; mais masculines, et que la loi salique eût préférées aux descendants des femmes , malgré la proximité, comme elle avoit préféré Philippe de Valois, neveu de Philippe-le-Bel, à Edouard son petit-fils. Ces deux branches étoient celles de Sombernon et de Montagu.

Le roi de Navarre méconnut également tous les droits

allégués et non allégués par la France : il continua la guerre avec plus de fureur; mais ses efforts furent inutiles , la réunion fut consommée [a].

Le roi alla prendre possession de la Bourgogne : il vit que les peuples de cette province regrettoient le temps où le séjour de leurs ducs particuliers répandoit parmi eux l'abondance : il tourna ces sentiments à l'avantage d'un fils, dont il avoit à récompenser la valeur et le zélé. Philippe-le-Hardi fut fait duc de Bourgogne, pour tenir ce duché par lui et ses héritiers légitimes [b\ , clause à laquelle Charles V ajouta dans la suite ces termes : descendus en droite ligne.

Le roi Jean par le même acte institua son fils premier pair de France, dignité dont ce prince soutint les droits avec beaucoup de hauteur. Au sacre de Charles VI [c], il voit le duc d'Anjou prendre place, en qualité de régent, immédiatement après Monsieur : il court à lui avec impétuosité, le tire par le bras, et se met en sa place. Le fier d'Anjou, profondément blessé de cet affront, alloit en tirer vengeance : l'intrépide Philippe alloit soutenir avec courage cette action hardie; on s'alarme, on s'empresse, on sépare ces deux rivaux, trop près d'oublier qu'ils sont frères. Le conseil s'assemble précipitamment, et, peut-être entraîné par la vivacité de Philippe, prononce sur-le-champ en sa faveur.

fV/j i36r. [b\ 6 septembre 1 363. [c] i38o.

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