‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 37 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Affaires de l'intérieur de Fempire fiançais sur la fin du règne de Cliarlernagne.

Charlemagne reconnoissoit de plus en plus que le résultat de ses conquêtes avoit été seulement de changer d'ennemis, et d'en acquérir toujours de plus puissants; au lieu des Saxons, des Lombards et des peuples de l'Aquitaine , c'étoient les Danois ou Normands , les Grecs et les Sarrasins qu'il avoit à combattre; l'ardeur des Normands étoit sur-tout ce qui Finquiétoit pour la suite. « S'ils osent, disoit-il , attaquer un si puissant empire, « réuni dans une main, qui peut-être n'est pas foible [a]; « que n'oseront-ils pas contre ce même empire , affoibli « comme il le sera par le partage et peut-être par les « divisions? »

Mais^ d'un autre côté, ce partage si contraire à Fes-

[rt] Monach. San. GalF L 2, c. 2,

4qo histoire

prit de conquête, puisqu'il tend à resserrer ce que la conquête veut étendre et agrandir, devient, comme nous avons déjà eu occasion de l'observer, vm effet presque inévitable de la conquête , par Timpossibilité de gouverner des États trop étendus : il falloit être Charlemagne, pour suffire au gouvernement d'un si vaste empire ; encore avoit-il été obligé d'en partager les soins entre ses trois fils; et ce partage, fait de son vivant, devoit à plus forte raison subsister après sa mort. Les grands empires demandent nécessairement un partage. L'empire romain, partagé plusieurs fois, et encore trop vaste, avoit péri , principalement parcequ'un fardeau qu'Auguste et Constantin avoient pu porter tout entier, et auquel ils avoient suffi, s'étoit trouvé beaucoup trop pesant pour la foule de leurs foibles successeurs : on étoit accoutumé en France à ces partages, et l'accroissement de Fempire sous Charlemagne ajoutoit un motif de plus à la force de l'habitude. D'ailleurs la nature parloit au cœur de Charlemagne , et la nature veut que tous les enfants aient un partage, et même un partage à-peu-près égal; c'est la politique qui cherche à réunir, et qui sacrifie tous les cadets à l'aîné seul. La nature, qui devroit seule régler les successions particulières, conseille le partage. La politique , qui a seule le droit de régler la succession des empires, suivant l'intérêt des peuples, demande la réunion; mais la trop grande étendue des empires, fruit des conquêtes , rend la réunion impossible, et le partage nécessaire, même en politique : ainsi la nature et la politique étoient d'accord pour exiger le partage de l'empire français ; ces raisons avoient déterminé Charlemagne à l'acte de partage

DE CHARLEMAGNE. /{(Jl

dont nous avons parlé (i). Charles, Taîné des fils, devoit avoir Fempire et la France, et en attendant il avoit sous son père le département de la Germanie , et le soin de réprimer les courses des Normands; Pépin étoit roi d'Italie, ce qui entraînoit la fonction de veiller sur l'empire grec, et d'en arrêter les entreprises ; le roi d'Aquitaine avoit dans son partage la marche d'Espagne , et étoit opposé aux Sarrasins.

En Tan 806, Charlemagne se sentant vieilli et affoibli, fit un testament (2), qui , pour le fond des dispositions, n'étoit proprement qu'une confirmation du partage qu'il avoit fait entre ses fils en 781 ; il y faisoit seulement quelques légères modifications ; il augmentoit de quelques provinces les royaumes d'Italie et d'Aquitaine, tant pour récompenser le zélé et les services des puînés de ses fils , que parceque l'empire ayant reçu de nouveaux accroissements depuis Pacte de partage , les états qui dévoient former le département de l'aîné ne dévoient encore être que trop étendus.

Mais c'est sur-tout dans les clauses étrangères au fond même des dispositions que ce testament offre plusieurs objets dignes de remarques [a].

1^ Ce testament fut lu dans un parlement solennel, assemblé à Thionville , en présence des principaux

(i) Voir le livre I, cliap. VI, t. i , p. 4^^ ^t suiv.

(2) Baluze (t. 2 des Caniculaires^ p. 1068), et dom Bouquet ( t. 5 du Recueil des Historiens de Fra?ice, p. 771 ), ont fort bien prouvé contre P. Pithou l'aulhenticité de ce testament ou acte de partage {CJiarta dli^isionis) de 806, et c'est l'opinion générale des savants.

[a] Gliart. Divis.

seigneurs , dont le suffrage étoit alors nécessaire, ou du moins bon à obtenir.

2^ L'opinion générale , que, sous la seconde race, la couronne étoit à-la-fois héréditaire et élective, c'est-àdire qu'il falloit être de la race carlovingienne pour pouvoir être élu, mais que le droit d'aînesse pouvoit être démenti par l'élection , cette opinion paroît principalement fondée sur une des clauses du testament ou de la charte de partage de Charlemagne. Cette clause porte « que si un des trois princes a un fils que le peuple « veuille bien élire pour succéder à l'État de son père , « ses deux oncles donneront leur consentement à cette « élection , et le laisseront régner dans la partie de l'État « que son père a voit eue en partage (i). »

3^ Ce testament fut envoyé au pape, qui le signa : nous disons avec raison en France que cette signature n'y donnoit pas plus de validité, mais seulement plus d'authenticité; l'expérience a fait connoitre que ces sortes de déférences ne sont jamais sans conséquences, et qu'on ne fournit point impunément à la cour de Rome le prétexte d'une prétention.

4^ L'empereur fît jurer à ses fils d'observer son testament dans tous les points ; il leur recommanda l'union , comme s'il eût prévu que la discorde devoit un jour foire périr sa malheureuse (2) famille; et dans cet acte même où il fait le partage de ses États entre ses fils, il

(i) Quod si talis filius cu'ilibet istorum triinn fratrum natus fuerity qiiem populus el'igere voluerit ut patri suo succédât in regni hœreditate y volumus ut hoc consentiant patrui ipslus pueri. Art. 5.

(2) Ecjo regnum vobis trado ,firmum , si boni eritisy si malij imbe^

DE CHARLEMAGNE. /^{j3

se réserve expressément , par la vingtième et dernière clause, toute l'autorité.

S^ L'empereur prévoyant le cas où , malgré tous ses soins 5 il s'éléveroit quelques contestations entre ses fils, leur défend d'avoir recours aux armes, et leur interdit la voie du duel ; il veut qu'on s'en rapporte au jugement de la croix [a]. Nous ne voyons plus aujourd'hui dans cette disposition qu'un monument de la superstition du temps; nous pourrions y voir un assez grand trait de sagesse, et nous pourrions nous applaudir moins de nos lumières actuelles : ne nous flattons pas en effet d'avoir beaucoup perfectionné la science de vérifier les faits; peut-être cette science n'est-elle pas susceptible de perfection chez les hommes : nous avons eu raison sans doute de préférer la preuve testimoniale au duel et aux prétendus jugejnejits de Dieu; car les jugements de Dieu nous sont inconnus, et il est du moins vraisemblable que deux hommes aimeront mieux dire vrai que de mentir, sur-tout s'ils sont menacés de peines, dans le cas oii on viendroit à découvrir qu'ils ont menti : mais enfui les diverses épreuves étoient fondées sur une supposition qui n'avoit rien d'injurieux à la divinité, et qui étoit très consolante pour les hommes, c'est que Dieu ne peut pas laisser succomber l'innocence. La preuve testimoniale est aussi fondée sur

cillum; nam concordiâ res parvœ crescunt ^ discordid maximœ dilabuntur, Salujst. Bell. Jugiu th.

uLe trône que je vous laisse est affermi, si vous êtes bons, et chance- «lant, si vous êtes mauvais; car avec la concorde les petites choses «croissent, et la discorde ruine les plus grandes. »

[«] Gharta divisionis, c. i4'

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une supposition qui n'a rien de plus réel, c'est que deux hommes ne peuvent être visionnaires, ou calomniateurs. Au reste, dans un temps où les épreuves passoient pour un moyen sûr de connoître la vérité, et chez une nation toute guerrière et encore féroce, qui^ parmi toutes ces épreuves, préféroit hautement celle qui décidoit tout par le fer , il n'y avoit que des lumières supérieures qui pussent fairepréférer une épreuve sans conséquence, telle que celle de la croix. A la vérité, dece qu'un homme avoit, plus ou moins qu'un autre, la faculté de rester long-temps les bras en croix, ou dans une posture gêpante, en présence de la croix, il ne s'ensuivoit pas qu'il eût tort ou raison; mais puisqu'il falloit un jugement, on en avoit un , et sans effusion de sang [a]. Remarquons d'ailleurs que si cette précaution étoit d'un père qui vouloit épargner à ses fils Fhorreur d'un fratricide , la préférence que Charlemagne accordoit en toute occasion au jugement de la croix sur le duel étoit d'un monarque qui ménageoit le sang de ses sujets, et d'un philosophe qui réduisoit à sa juste valeur la preuve de vérité résultante des diverses épreuves.

Quant à la preuve testimoniale, elle étoit connue et admise alors, et Charlemagne ne renvoie au jugement delà croix qu'à défaut de preuve testimoniale; mais on avoit rendu celle-ci presque impossible en matière criminelle à l'égard de certaines personnes ; on en avoit entièrement corrompu et altéré les principes; on avoit mesuré le nombre des témoins sur la qualité de l'accusé ; il en falloit, d'après les fausses décrétales qui ont fait

[a] Mabill. de re dipl. p. 498. Rec. des Hist. de Fr. t. 5, p. 734.

DE CHAIILEMAGNE. /^gf)

loi si long-temps, soixante et douze pour convaincre un évêque, quarante pour un simple prêtre, trentesept pour un diacre, et sept pour les autres clercs infé* rieurs. Si ces témoins étoient des laïcs, il falloit qu'ils eussent femme et enfants. Il sembloit qu'il fût question de rendre hommage à la dignité, non d'acquérir la preuve d'un fait. Il sembloit aussi qu'on supposât les hommes plus portés à calomnier les personnes constituées en dignité, sur-tout les ecclésiastiques. Au contraire, quand c'étoient les ecclésiastiques qui déposoient contre des laïcs, le moindre témoignage suffisoit , et c'est avec peine qu'on voit dans une loi de Charlemagne la disposition suivante :

« Le témoignage d'un seul évêque sera reçu par tous «les juges sans difficulté, et on n'en entendra point « d'autre dans la même affaire. »

Lorsque les témoins manquoient, Charlemagne,poar les accusations les plus graves , telles que celle de parjure, ne vouloit point d'autre épreuve que celle de la croix, et n'imagina pas d'autre moyen de terminer les contestations qui pourroient s'élever entre ses fils [a].

Cette précaution étoit superflue; la discorde , qui devoit uii jour ruiner la maison de Charlemagoe, n'étoit pas le fléau dont ses fils étoient menacés; mais une grande douleur étoit réservée à sa vieillesse, celle de perdre les deux aînés de ses fils , les deux qui amionçoient le plus de talents, et de ne laisser pour régner après lui qu'un prince qui n'étoit pas sans vertus, mais qui, comme on le lui a tant reproché, avoit plus les

[a] Capit. Baluz. t. i, p. 197.

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qualités d'un moine que celles dun roi. Pépin, roi d'Italie , mourut le premier [a] , à trente-trois ans, laissant un fils , nommé Bernard , qui lui succéda dans ce royaume, et cinq filles , dont l'éducation fut la consolation et l'amusement de leur aïeul ; on ignore le nom de la femme ou de la concubine de Pépin. Thégan parle de Bernard comme d'un bâtard; Adrien de Valois le croit lép^itime. Le prince Charles suivit de près Pépin au tombeau. Il étoit âgé de trente-cinq ans , et mourut sans enfants [b]. Gharlemagne perdit vers le même temps Gisèle sa sœur, abbesse de Chelles, et Ptotrude sa fille aînée ; elles eurent Tune et l'autre une grande part à ses regrets. Quelques historiens cherchent à excuser la sensibilité que Gharlemagne fit paroître en cette occasion ; c'est, s'il n'en eût point montré après de telles pertes, qu'il auroit fallu lai chercher des excuses, et qu'on n'auroit pas pu lui en trouver. Les hommes sont quelquefois d'étranges estimateurs des choses ! Pourquoi donc vouloir que l'insensibilité convienne aux rois? A qui peut-elle convenir?

Le testament de Gharlemagne n'avoit plus d'objet : en 811, après la mort de ses deux fils aînés, Gharlemagne fit un autre testament , par lequel il laissoit les deux tiers de ses trésors et de ses meubles aux diverses métropoles de ses États; quant à ses vastes domaines, le roi d'Aquitaine restoit seul sans frères et sans rivaux. Bernard devoit remplacer son père dans le royaume d'Italie; tout le reste de l'empire français n'avoit plus d'autre héritier que Louis. Gharlemagne succomboit

[a] Le 8 juillet 810. [li] Le 4 de'cembie 811. i

DE GHARLEMAGNE. ^gy

assez sensiblement sous le poids des années, des fatigues et de la douleur; sa tendresse sernbloit se rassembler particulièrement sur TiOuis, mais cette tendresse n'étoit point aveugle; Gharlemagne, avant de s'y livrer, et de lui en donner les dernières et les plus fortes preuves, voulut encore savoir à quel point Louis en étoit digne : il n'oublia point ses peuples en se souvenant de son fils; il chargea plus que jamais des amis afficlés de faire des informations secrètes et approfondies sur l'administration de Louis dans PAquitaine; il sut que ce prince s'étoit corrigé sans retour de quelques erreurs de jeunesse, et que ses sujets étoient contents et heureux. Il mande le prince à Aix-la-Chapelle, il assemble les grands et les prélats dans cette magnifique chapelle qu'il avoit pris plaisir à construire; en leur présence il lui recommande ses sœurs, les enfants de ses frères, ses sujets sur -tout; il le fait jurer d'être leur père; il demande ensuite expressément aux évéques et aux grands assemblés, « s'ils vouloient bien qu'il donnât « à son fils le titre d'empereur » ; et après qu'ils eurent juré de lui être fidèles, et que Louis eut juré de bien gouverner, il commande à Louis d'aller prendre sur l'autel la couronne iirjpériale , et de se la mettre lui-même sur la tête [a], Louis obéit, et on applaudit. Telle fut la cérémonie de son association à l'empire, et de son couronnement* Baronius dit que Gharlemagne, par son testament, ne donna l'empire à aucun de ses enfants \h], parcequ'il avoit laissé au pape la liberté d'en disposer à son gré; Baronius se trompe

[a\ The(jan, chap. 7. [h] Baron. Atm. ad ann. 806, n. ^26. 1. 32

par ignorance, ou à dessein et pour favoriser les préjugés ultramontains; Charlemagne avoit fait un testament dans un temps où il avoit trois fils dont il falloit régler les droits; nen ayant plus qu'un, et averti par sa propre défaillance qu'il étoit temps de se Fassocier, il lui donne la couronne impériale en souverain absolu, qui croit ne la tenir que de Dieu , et qui en dispose comme de son patrimoine. Quant à la fable de la disposition de l'empire abandonnée au pape, elle a pour unique fondement la déférence peut-être un peu trop forte que Charlemagne avoit eue pour Léon III , en lui faisant signer son testament.

Après la cérémonie du couronnement , Louis prit congé de son père; et Ton remarqua qu'en se séparant ils s'embrassèrent plusieurs fois les larmes aux yeux, avec un attendrissement plus fort qu'à l'ordinaire.

Charlemagne, dans les dernières années de son régne, donna un grand exemple à son fils, celui d'éviter la guerre avec autant de soin qu'il Favoit autrefois recherchée : en général , il n'eut jamais contre la seconde enceinte des ennemis de la France , les Danois ou Nor mands au nord, Fempire grec au levant, les Sarrasins d'Espagne au midi , la même ardeur qu'il avoit eue con" tre la première enceinte , c'est-à-dire contre les Saxons? les Lombards et les Aquitains. L'âge, qui s'avaneoit, lui communiquoit Findifférence qu'il amène à sa suite; la mort de ses deux fils aînés , nobles imitateurs de sa valeur et de ses talents militaires , redoubloit cette indifférence. D'ailleurs il n'étoit pas possible que les réflexions qui condamnent la guerre n'eussent pas fait quelque impression sur un esprit si sage, accoutumé,

DE CHARLEMAGNE. ^gg

dans ses grandes vues de législation, à méditer sur les principes de la justice et de riiumanité. Aussi voyonsnous dans ses dernières années beaucoup moins d'hostilités de sa part, et beaucoup plus de règlements de tout genre. Nous trouvons même vers ce même temps une preuve assez marquée de Téloignement qu'il avoit enfin pris pour la guerre. En 812, les trois grandes puissances, ses ennemies et ses rivales, étoient en combustion. Deux compétiteurs se disputoient la couronne de Danemarck ; deux autres, celle de Cordoue, et l'empereur des Grecs, Nicéphore, avoit été tué dans une bataille contre les Bulgares. C'étoit le moment que la politique vulgaire eût choisi pour attaquer ces trois États; ce fut le moment que choisit Charlemagne pour concl ure avec eux une paix plus solide, sans vouloir profiter de leurs troubles.

Ainsi pensoit, ainsi agissoit ce prince, guéri des passions de la jeunesse, détrompé des erreurs, instruit par Texpérience ; et la raison peut appeler de Charlemagne, roi guerrier au huitième siècle, à Charlemagne empereur pacifique au neuvième.

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