‹ Histoire de Charles-Édouard, dernier prince de la maison de StuartChapitre 2 sur 78 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

(Mai 1830. )

— Stuaut, a name once respected , A name, which to love was the mark of a (rue heart , But now *tis desplsed and neglecled.

BOBBRT BURNS (l)-

Qaand jlntitulai mon ouvrage sar l'Angleterre et TÉcosse « Voyage historique et littéraire , » j'avais l'arrière-pensée d'y rattacher en forme d'épisode quelque chronique empruntée à l'histoire, q.ni me donnât l'occasion de rappeler les traits les plus saillants des annales des deux royaumes. . Un roman de Walter Scott entre nécessairement dans la bibliothèque portative de tout voyageur en Écosse, comme auxiliaire du Guide obligé. Je portais avec moi Wàveblet, auquel je m'étais engagé à joindre une espèce de commentaire qui a paru depuis. Mon attention se fixa donc tout naturellement sur le principal personnage historique du livre, le prince Ohârles-Édouabd. Telle fut la première pensée des deux volumes que je publie aujourd'hui, et qui, dans l'origine, ne devaient former que la moitié, tout au plus, du tome quatrième de mon Voyage. Mais je vis peu à peu grandir mon sujet; l'histoire de Charles- Édouard , si intéressante par elle-même, se liait à celle des rois de sa race, et l'histoire des rois du nom de Stuart à celle des deux pays qu'ils réimirent sous un même sceptre ; c'est-à-dire qu'un détail en appelait un autre, et nous aimons maintenant les détails. Je m'ét(mne aujourd'hui encore de m'étre tenu dans les limites de

(1) « Stuart, nom ja4is respecté, nom que fout cœur loyal deyaît aimer, nom négligé et méprisé aujourd'hui. »

AVANT-PHOPOS.

deux volâmes, qaand je laisse dans le carton de mes matériaux tant de débris de notes ^ tant d'extraits , tant de descriptions de lieux, etc. Le lecteur, qui me trouvera encore trop long, sera du moins plus indulgent quand il saura que je pouvais l'être Uru davantage.

Un sujet historique dont l'idée première a été prise dans un roman , une histoire qui avait même été étudiée d'abord sous son aspect romanesque, voilà une origine qui mettra peut-être en défiance ceux qui penseront qu'il y a d'ailleurs dans mon livre une sympathie assez prononcée pour le héros. L'impartialité est certes la qualité essentielle de l'historien; cependant j'aime à croire que ce qu'on pourrait appeler ma partialité pour Gharles-Édouard n'est heureusement que l'amour de mon sujet , parce que j'ai encore plus redouté d'être froid que d'être partial. M. Cousin pourrait me reprocher de n'avoir pas eu une foi assez vive à la moralité de la victoire; M. Thierry du moins m'approuvera, j'espère, de n'avoir pas dissimulé ma sympathie pour les vaincus. Si j'avais altéré un fait , dans l'un comme dans l'autre système, je ne serais pas aussi rassuré sur cette question de critique. Je relis donc sans trop d'inquiétude une des lettres démon Voyage y résumée par ces mots du sommaire : « L'auteur se déclare jacobite en entrant en Écosse. »

Ce jacobitisme relatif s'efface même complètement dans tout ce qui tient aux principes généraux de la politique ; il ne m'a pas été difficile de le concilier avec ce qu'on appelle les idées Ubérales, sans qu'on puisse m'accuser d'être en contradiction avec moi-même : cela tient un peu , je pense , à ce que je suis d'une ville où il y a un petit levain de républicanisme au fond de nos principes les plus monarchiques ; ou plutôt n'est-ce pas là où en sont arrivées dans toute la franco les nuances d'opinion par la pente naturelle du siècle? La révolution nous a imposé à tous son baptême de sang (1) :

(1) M. de chateaubriand a rendu à ta dynastie légitime le grand service de prouTer que la liberté ne lui était nuflement incompatible. On a dit d'an antre noble pair que c'était le républicain le pins dévoué à la monarchie ; et dans le parti ultramontain, croit-on que l'abbé de Lamenais, qu'il faut toujours admirer, si on ne pense pas toujours comme lui , demande la souveraineté absolue? N'est- -ce pas lui qui a dit : « ;oà est V esprit dé Dieu y là est la liberté. Pour constituer une société parfaite il faut ne reconnaître de souveraineté absolue et

AVAWT-PROPOS.

sousnQ gouvmiement représentatif, il n'y a plus de discussion que sur le plus ou moins de liberté dont nous sommes en droitde jouir; la légitimité elle-même a eu besoin d'une charte qui consacrât en même temps les droits du peuple et ceux du monarque; car lorsque la royauté a retrouvé ses sujets en France, c'est qu'ils étaient fatigués des excès d'un gouveruemeDt absolu. — Après cette déclaration franche de principes, je puis dire que si, dans mon ouvrage, je n'd pas cherché les allusions, je ne me suis nullement cru obligé de les éluder. J'en ai même franchement signalé quelques-unes par une application directe, pour aller au-devant de toute interprétation jésuitique. Un assez long extrait de mon Çharles-Édouabd a été publié en 1826, et cette date prouve que je me suis occupé des Stuarts longtemps avant que le nouveau mioistère en fit on sujet de circonstance par les procès intentés récemment aux journaux (i).

A dire vrai , l'histoire de la dynastie malheureuse des Stuarts occupe depuis longtemps tous nos écrivains , et si j'ai choisi Charles-Edouard dans cette liste de rois et de princes, c'est parce qu'il était le seul qui n'eût pas encore servi de titre à aucun ouvrage sur les révolutions d'Angleterre. Je m'estimerai heureux si mes deux volumes peuvent être un appendice des histoires justement estimées de MM. Guizot, Yiilemain, Mazure, Carrel, etc., etc., et du fragment éloquent intitulé « les Quatre Stcarts , » par M. de Ghateaijdniand.

Nous n'avons guère en France sur Charles-Édouard que le précis brillant mais inexact de Voltaire dans son Siècle de Louis XV, somrce où nos romanders et nos auteurs dramatiques ont puisé leurs renseignements quand ils ont mis le dernier des Stuarts en scène. J'ai entendu cependant quelques personnes citer « la Continuation des Révolutions d'Angleterre par Turpin , » et j'ai dû la lire. Un critique des Archives littéraires de l'Europe (tome 1*^^)

étemeUement légitime qii'«n Dieu , de qui la vérité , la raison et la justice sont les lois; ne considérer \^ pouvoir humain ou la souiveraineté subaltmie et déliYée que comme le ministre de Dieu, et ne possédant dès lors qn*un droit conditionnel ; légitime, quand il gouverne selon la raison, la vérité et la justice ; sans autorité , dès qu1l la viole? »

(1) Il n'est i>as nécessaire , je pense, de rappeler que ceci était imprimé quelques UMis avant juiUet 1830. (Note de ia nouvelu édition.) '

AVABIT-PIOPOS.

traite M. Turpin • d'antear famélique. • C'était toot boimeiiieiit , à eeqo'il parait» m auteor mioistériel ; car c'est loi qui disait à M. de Boynes, ministre de la marine, dans une dédicace de L'HisfooE DE SiAM : • Je sois dans l'habitude de chérir et de respecter les ministres qui ¥Ous ont précédé , etc. > Sous le rapport du talent, La Harpe appelle M. Turpin un phrasier; et certes La Harpe a raison. Jamais on n'abusa de la phrase comme ce pauvre M. Tnr(»n. U ne manque pas d'une certaine chaleur factice ; ses déclamations ont quelquefois un air de verve ; mais il est impossible d'être à la fois plus emphatique et plus incorrect que cet écrivain ; et quant à sa Continuation des RÉvOLunoHS D'AaGLETEaBE, le critique des Amt cmvEs a bien raison de dire que rien n'est plus ridicule que cette rapsodie, où quelques faits puisés à une source authentique sont travestis par le mélange des notions les plus fausses en style burlesque, où 9 d'un livre à un autre , les discours les plus contradictoires sont prêtés au même personnage, où les concluions les plus absurdes sont déduites des événements les plus simples. L'orôiographe des noms est étrangement déGgurée par M. Turpin. Par exemple, les Grants de Glenmoriston deviennent des glands de Glenmoriston ; mais c'est là sa moindre peccadille : on va juger de son talent à broder un fait et en inventer un autre. Non content de créer en Angleterre et en Écosse des villes qui ne forent jamais ni sur le sol ni sur la carte, M. Turpin a grossi l'armée de Charles- Édouard de deux espèces d'auxiliaires^ dont j'ai, certes, r^ettéde n'avoir pu embellir moi-même mon histoire. On verra bien dans le dénombrement des forces jacobites quelques amazones ; j'en ai même fait parler une d'après une note des Jacobite beligs, recueil de poésies publié par Hogg. Mais voici les amazones de M. Turpin qui méritent de passer avant les miennes :

« Un enthousiasme héroïque avaitsaisi l'imagination des femmes « du Nord : la plupart furent subitemoit transformées en soldats « pour défendre leurs rochers et leurs montagnes; elles formèrent «une compagnie de cent trente combattants, dont la plus âgée « n'avait pas encore quarante ans. Toutes, endurcies par les tra» <c vaux les plus pénibles, pouvaient supporter sans effort les fatigues « de la guerre. Leur uniforme sauvage faisait méconnaître leur « sexe : au lieu de coiffes elles portaient uo bonnet à la polonaise; o le reste de leur ajustement ressemblait à celui d'un coureur, ex-

AVATiT-PHOPOS.

cepté le jupon , qui descendait plus bas, et qa'au lieu de manteau, une demi-capote les couvrait jusqu'aux genoux. Des haches et des sabres armaient leurs mains robnstesetvaleureuses. 11 n*y en avait que cinquante qui portassent des épées et deâ fusils : c'en était les plus distinguées par leur naissance ou leur grade; leur drapeau, delà grandeur d'un parasol rond et plissé, était fait d'une toile bleu céleste ; on y Usait ces mots, brodés en langue vulgaire : Pour la délivrance de VÉcosse. Cette troupe belliqueuse était commandée par une fille de vingt-sept à trente ans. Ses grâces décentes et majestueuses semblaient annoncer qu'elle était née pour commander ; quoiqu'un peu brun , son teint uni et vermeil n'empruntait point son éclat de cet artifice dont les femmes des autres nations se servent pour rajeunir leur visage décrépit et flétri ; c'étdt la beauté sortant des mains de la nature : ces dons extérieurs étaient encore ennoblis par les qualités que donne une éducation soignée ; elle possédait toutes les finesses de sa langue, et parlait latin avec facilité. Une simplicité modeste, une pudeur innocente, embellissaient son front et manifestaient la pureté de ses mœurs ; ce n'était qu'à la téte de sa troupe qu'elle laissait transpirer cette fierté militaire qui assure l'autorité du commandement. Son ascendant sur l'esprit des compagnes de ses périls, une prompte obéissance à ses ordres, semblaient dévoiler le mystère d'une naissance illustre, qu'elle avait la discrétion de cacher, sans doute pour ne pas compromettre sa famille; elle prenait, ainsi que ses compagnes, des leçons de guerre d'officiers instruits qui lui Rapprenaient à manœuvrer, ainsi qu'à ses compagnes; mais ces officiers n'avaiept aucune autorité sur sa troupe , et ne combattirent jamais confondus avec elle. Cette amazone moderne, en abordant le prince , lui adressa cette harangue :

« Pbince,

« La sagesse et la modération font les grands hommes, et lorsque ces deux vertus sont accompagnées de la valeur, elles en font des' héros: c'est à ces titres que nous vous reconnaissons pour notre libérateur et pour un roi digne de l'être. Gémissantes dans nos déserts , nous formions depuis longtemps des vœux pour revoir nos légitimes maîtres sur le trône où Fergus était assis du temps

AYANT-PBOPOS.

d'Alexandre. L'électeur de Hanovre avait lié nos langues et nos bras ; mais Dieu , qui protège rinnocence, avait mis un terme à Tesclavage des Orcadiens : les erreurs de nos pères devaient être expiées après un temps marqué dans les décrets de sa miséricorde. Notre pénitence sans doute est finie^ puisque ce même Dieu arme votre bras pour nous délivrer, comme un autre juge d'Israël. La gloire d'opérer cette grande révolution vous était réservée. Quel bonheur pour nous de pouvoir ajouter à notre amour one reconnaissance éclatante, sans avoir mérité vos bienfaits! victimes de nos infidélités, c'est vous qui vous chargez d'en être l'expiateur. Sous votre règne , la beauté veriuetise n'aura pointa redouter les attentats de Vimpudicité. Loin d'être un attrait à la licence, elle servirait d'oiiiemeut à la vertu ; sage et pudique, sous vos auspices, notre sexe faible et fragile sera honoré, parce qu'il retrouvera des ressources contre la séduction. « C'est dans ces heureuses espérances que nous avons pris les armes pour avancer votre règne , pour étendre votre gloire et pour cimenter les prospérités publiques : ces armes que nous portons, et que la rouille a respectées , ne seront point déposées que nous ne vous ayons couronné dans nos temples, au défaut de la pierre '( sacrée de Fergus qu'Edouard enleva à notre nation. Mes compa- « gnes protestent de ne jamais vous abandonner : toutes, émules de vos braves guerriers, sont disposées à vous suivre dans les plus » grands périls, à la honte de ces hommes dégradés qui , nés vos « sujets^ traînent leurs chaînes sous un joug étranger, et se sont » rendus les esclaves et les compUces d'un gouvernement impie qui « a proscrit votre tête. Pour nous, grand prince, nous ne contrac- « tons d'autres eugagements que celui de vi?re et mourir pour votre «< service. Les hommes ne nous sont rien : nous n'usons de nos « privilèges que pour faire notre devoir. Persuadées que Dieu vous « protège, et qu'il vous envoie pour monter sur le trône de vos <> ancêtres, nos vœux seront comblés si nous pouvons nous associer '( à la gloire de ce mémorable événement. >*

« Ainsi parla cette femme guerrière, entourée de ses compagnes « armées, qui l'écoutèrent avec un religieux silence. Quand elle eut « fini sa harangue , le prince s'avança pour l'embrasser ; mais elle « le prévint, et, se jetant à ses genoux, elle lui baisa la main : il « Tadmit deux fois à sa table, où, au milieu de l'abondance « elle

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• donna l'exemple de la plus sévère sobriété; elle s'abstint de vin , « et préféra les aliments les plus grossiers aux mets les plus délicats. « L'expérience confirma l'idée qu'elle avait donnée de sa valeur :

dans tous les combats et escarmouches où elle se trouva, elle « agit en capitaine , et ses compagnes combattirent en soldats.

« Son exemple et les honneurs qui lui furent rendus répandirent « une ivresse de courage dans toutes les villes et les montagnes « de l'ouest de l'Écosse : les dames les plus qualifiées prirent l'épée « et le bouclier pour soutenir la cause des $tuarts. Toutes se cru- « rent encore outragées dans la personne de plusieurs femmes ti* <t trées qu'on avait traînées dans les prisons d'Édimbourg. Les unes « prirent les armes pour effacer la honte de leurs époux et de leurs « parents qui servaient les oppresseurs de leur pays ; les autres, par ^ le seul intérêt que le prince leur inspirait par ses malheurs et ses « vertus héroïques. Plusieurs formèrent des^ compagnies de cent « trente hommes ; les plus qualifiées voulurent combattre à la tète de « leur tribu. Gomme tous ces nouveaux soldats n'étaient que braves ^ et robustes , elles se reposèrent sur des officiers blanchis sous la « tente du soin de les former et d'en faire de véritables soldats \ mais « elles se réservèrent l'honneur exclusif de les mener au combat et « d'être à leur tète dans la mêlée. L'émulation en devint plus vive « et plus agissante dans l'armée : les deux sexes se disputèrent le « mérite du courage par une noble rivalité. Les femmes sans doute « avaient l'avantage , puisqu'elles faisaient plus que ce qu'on avait « droit d'exiger de la faiblesse de leur sexe , etc. »

Voici maintenant une seconde milice bien plus extraordinaire que celle de ces amazones, comme M. Turpin en convient lui-même. Je souUgne quelques expressions, mais sans en changer aucune.

« Les Hollandais débarqués en Angleterre s'avancèrent vers les « frontières de l'Écosse, et , dès qu'ils furent arrivés à Berwick, ils « eurent à combattre un ennemi qu'ils n'auraient jamais imaginé ^ pouvoir trouver. C'est un phénomène dont l'histoire ancienne et « moderne ne cite point d'exemple. Un bataillon de six cents chiens « des Orcades, qui les assaillit > se montra plus redoutable que les « troupes les plus braves et les plus disciplinées. Cette milice extra- << ordinaire , façonnée à l'obéissance et dressée pour la guerre , dis- « tinguait à l'odorat et aux vêtements ses maîtres de leurs ennemis. « Elle marchait sans confusion , observant une discipline dont ses

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conducteurs iodociles et féroces étaient incapables. Ce fut ai^ec ces braves auxiliaires que le chef des Orcadiens demanda et obtint la permission de se porter dans un bois que les Hollandais devaient traverser pour aller prendre leurs logements à trois lieues de la côte. Ce fut dans cette embuscade que les Orcadiens, assurés de vaincre, attendirent les alliés de leurs ennemis. « A peine les Hollandais se furent enfoncés dans le bois que les Orcadiens donnent le signal du combat à leurs cbiens, qui for^ maient Favaut-garde. Cette meute guerrière s'avance en poussant des aboiements épouvantables. Les Hollandais, étonnés de la grandeur monstrueuse et de la figure bideuse de ces animaux, restent immobiles. Ils s'imaginent que ce sont autant de Cerbères conduits par des démons que l'enfer a vomis pour les dévorer. Quelques-uns, saisis d'effroi y meurent de Jrayeur, avant d'avoir tiré répée; d'autres > sans force, et presque sans connaissance,, se laissent égorger comme des animaux stupides. Ceux qui n'avaient point succombé à la peur s'enfoncent dans les bois , que l'approcbe de la nuit rendait encore plus sombres et plus terribles ; ils y furent poursuivis par les chiens, qui, malgré robscuritéy les distinguant à l'odorat , s'élancèrent sur eux sans leur faire aucun quartier. Ce corps de troupes légères, dont la chair et le sang de l'ennemi animaient encoi;e l'ardeur martiate, en fit plus périr que le fer et le mousquet. Quand ils eurent nettoyé le bois , et qu'ils se furent rassasiés de leur proie, ils retournèrent tranquillement à leur poste ; mais ayant aperçu quelques Hollandais qui s'étaient réfugiés dans le camp, où ils avaient trouvé un asile^ leur fureur se ranima , et ils allaient donner une nouvelle scène de carnage, si leurs chefs ne les eussent contenus, en sonnant de certains cornets à bouquin , que ces montagnards appellent menstret. A ce signal, toutes les hostilités cessèrent, et cette milice docile et victorieuse retourna à son poste avec autant d*obéissance qu'on en pourrait exiger des troupes les mieux réglées. Les Anglais n'eurent point dans cette guerre d'ennemis plus terribles, et le prince n'eut point de serviteurs plus fidèles. Ne serait-il pas à souhaiter que les souverains vidassent leurs querelles avec de pareils auxiliaires ? ils auraient quelques citadelles de moins, et beaucoup de sujets de plus. Cette victqire fut achetée par la perle de cinq chiens tués , de dix- neuf de bles-

ÀVAIIIVPBOPOS.

n sés , dont hait à mort , et les antres légèrement. On fit deux cent « sept prisonniers , qai furent conduits tout mourants au camp du « duc de Pertb , qui , en ennemi généreux , les fit traiter comme t s'ils avaient été pris en combattant pour sa cause (i). *>

Qu'on nous parle après cela des chiens que les Espagnols conduisirent à la conquête du Pérou ! 11 est vrai de dire que, dans les vieilles chroniques, nous lisons que les Anglais et les Écossais avaient réellement des limiers dressés à poursuivre Tennemi : Bruce faillit être la proie d'un de ces blood-hounds; mais il parait que la race en était perdue en 1746, car aucun mémoire contemporain n'a daigné faire mention de cette milice canine enrégimenjtôe et exercée par les Orcadiens ; et quant aux Orcadiens eux-mêmes, M. Turpin seul en a parlé (2).

Une histoire complète de Chârles-Ëdouard n'existe pas en Angleterre^ quoique les matériaux de cette histoire y soient devenus depuis quelques années de plus en plus abondants. L'His- ToiBE DE LÀ RÉBELLION, par Johu Homc, auteur de Douglis, était encore le meilleur des ouvrages publiés sous ce titre, avant celui de M. Robert Chambers, qui a paru en 1827. Home, témoin oculaire, acteur même dans les événements qu'il raconte , eut le malheur de dédier son ouvrage au roi, neveu du duc de Cumberland^ sous les auspices du duc lui*même : aussi s'est-il arrêté à la bataille de GuUoden. En histoire, les omissions ne sont guère moins perfides que les mensonges, et la modération de Home n'est plus qu'une fausse couleur d'impartialité.

L'HiSTOiBE d'Henderson, imprimée en 1748^ fut composée dans l'intérêt exclusif des vainqueurs ; mais c'est un résumé exact des faits, dans lequel sont conservées les déclarations, proclamations et manifestes des deux partis. Le Jeune Chevalieb , ou • Récit de

(0 Révolutions d'Angleterre , par M. Turpin, tome u. page 61 .

(2) J'ai découvert depuis où M. Turpin avait trouvé cet épisode fabuleux de l'expédition de 1745. Les partisans de Charles-Ëdouard, sur le continent, faisaient imprimer des bulletins des victoires du prince, et ils inventèrent , entre autres incidents, cette fable, que l'historien a acceptée comme un fait, ei qu'il s'est contenté de broder des fleurs de sa rhétorique. J'ai sous les yeux un de ces bulletins intitulé : « Relation d'une victoire singulière remportée par l'armée du prince Charles-Ëdoùard. » M. Turpin y a consciencieusement copié la liste exacte des morts et des blessés de la milice canine. (n. m. e. ) ,

▲VANT-PAOPOS.

toat ce qui arriva après Culloden à Gharles-Édouard » (^[>pelé le Jeune CheTalier, comme fils du chevalier de Saint-Geerges), complète l'histoire d'Henderson, qui est aussi l'auteur anonyme de cette suite. Les autres historiens contemporains de la rébellion de 1745 sont Boyce, Ray, Mercbant et Dougald Graham^ qui appartiennent à l'opinion whig. Les Écossais jacobites n'ont laissé que des mémoires la plupart personnels à leurs auteurs. Ceux du chevalier de Jobttstone sont les plus étendus, et ils ont été commentés, dans une réimpression récente, par un éditeur anti-jacobite^ dont les réfutations mettent les deux opinions en regard.

recueils intitulés Logkha&t-papebs et Culloden-papeib sont encore une riche mine de matériaux. Vient ensuite la collection des pamphlets de l'époque, expression animée des sentiments des deux partis, et qui nous donne la clef d'une foule d'allusions ou de réticences des historiens et des mémoriographes. Plusieurs de ces pamphlets sont excessivement rares ; sir Walter Scott en a réuni un nombre considérable dans sa bibliothèque d'Abbotsford; d'autres amateurs, entre autres le libraire David Laing, ne sont guère moins riches en ce genre que le romancier écossais. J'ai lu les principaux. J'en possède quelques-uns, et j'ai obtenu des extraits manuscrits de ceux qu'il est plus difficile de rencontrer. C'est, du reste, une lecture plus utile pour se pénétrer de l'esprit du siècle que pour y puiser des matériaux proprement dits.

Mes deux volumes étaient déjà écrits , lorsque a paru c rHist(Mrc de la rébellion • deM. Ghambers; j'ai été encore à temps de j^ofiter de cet ouvrage presque complet, souvent pittoresque, et supérieur à la troisième série des Contes d'un gba.nd-père a son petit- FILS, où Walter Scott traite des événements de 1745. En effet, M. Chambers a été assez impartiid pour se croire obligé de pro* tester, en terminant, par une note, de son dévouement à la dynastie de Brunswick; tandis que sir Walter Scott, moins impartial dans cette histoire que dans ses romans, semble trop souvent composer son récit , comme l'auteur de Douglas , en présence du duc de Cumberland (l).

Mais ceux qui veulent encore écrire l'histoire de la dernière

(1) M. R. Chambers a publié, en 1840, une seconde édition de son Histoire de la rébellion , ayec des additions et des notes nouvelles. (n. n. e.)

AVÀIfT-PROPOS.

latte de TÉcossc jacobite contre l'Angleterre, car je ne suis pas très-sûr qu'elle ne soit pas encore à faire après moi, ne doivent pas négliger les c ballades jacobites , • qui sont à l'histoire de Charles-Édouard ce que sont les • romances espagnoles • à celle du Cid. Ces poésies, chants de triomphe ou élégies de deuil , naïves ou satiriques, ont été recueillies en corps d'ouvrage et annotées par James Hogg < le Berger poète > (l). Sous le rapport littéraire, eUes ont exercé une influence marquée sur le génie de Robert Bums, qui en a rajeuni plus d'une; sous le rapport historique, il est facile, en les classant, d'y retrouver la chatne des faits , qu'il est, je crois, important d'étudier aussi sous ce reflet de poésie^ si l'on tient à colorer un peu la narration. Mais je me réserve d'examiner ces ballades dans la partie littéraire du tome quatrième de mon Voyage, où je reviendrai sur la partie bibliographique des deux volumes que je pubUe aujourd'hui ; je termine cette explication préalable par la description d'un autre genre de documents historiques : c'est la liste des principales médailles sur les Stuarts , depuis la révolution de 1688 jusqu'à la mort de Charles-Édouard.

J'ai dû employer dans cette histoire un assez grand nombrede ces mots à peu près intraduisibles , à moins d'une périphrase, et que des équivalents ne sauraient jamais remplacer. Tels sont , entre autres , les sobriquets de parti , avec lesquels le lecteur se familiarise du reste bientôt. Si l'étymologie en était toujours bien connue, la mémoire les retiendrait plus facilement encore. Chacun sait que les PURrrAms s'appelaient ainsi parce que ces sectaires prétendaient à une grande pureté de principes : les royalistes leur donnaient le nom de têtes-rondes , è cause de leurs cheveux coupés ras , tandis que les cavaliers portaient ces belles chevelures bouclées que nous admirons dans les tableaux de Vandyck. Les cavaliers s'appelaient aussi les loyalistes , c'est-à-dire les hommes loyaux , les fidèles du roi : d'où lealty {loyalisme) est synonyme de royalisme. Cette loyauté n'empêchait pas leurs adversaires de les désigner sous le nom de malignants , malveillants , etc.

Après les premières guerres civiles , les mots whig ou whigamore , et tory , furent substitués à ceux de cavalier et tête-ronde, v^hig, contraction de whig-a-more, est un mot dont se servent les paysans de l'ouest de l'Ëcosse pour faire avancer leurs montures : to whig signifie aller vite ; to tvhig a more , aller

(1) Deux nouveaux recueils de ballades ont paru depuis, l'un par M. Allan Cu< ningham, l'autre par M. R. Chambers. (n. n. e.)

12 Ay^HT-pmopos.

pittt Ttt>. U» p a yiM M de ces cadot fawt ûmâ n oué» daas —e l i Bii f r t i nn qaHi fifcotai I64S ; et ce hubob lot appfiqné pir extensm an ooTcnantaîrci (patikaM du CoTesaDt), aoi parlementaires, au mécoiitentSy et co général k Umi membre de ropposition antiroyaliste.

Lei Toleor», es Irlande, se serraient des mots torie met domei-moi (ifeslràdire donneE-moi la boorse), d'où Ton fit le mot tory, Toieor; et œ mot, qui rappeUera eeloi de brigand, dont on fat nagnère si libéral en France, fot appliqué aox partisans de Jacqoes n, parce qoe parmi ses partisans se troavaieot natnreUement beaocoop dlriandais, comme cathoUqoes.

8oos Goillaome, les royalistes se divisèrent en torys, oa momarebistes , à qnl toote dynastie était indiflérente an fond , poorva qo'il y etkt unroi » rn Intime ooroide Ciit;etenjacobites(deJacobns),partisansde Jacques et des Stoarts, de l'hérédité, do droit diiio ; ks Wbigs furent quelquefois nommés alors Williamites, et puis HanoYriens, quand la maison de Hanom monta sorte trône. L'Iiistoire dleméme révèle une foule de subdivisions et de nuances dans cette daiêillcation des partis.

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