CHAPITRE XXVI
- BUiqDE d'ËCOME. — ËTABUHBHENT DE L'ttTB>E D 8 DE l'ÉCOHE. — HOBT DE JlCQtlES Tlt.
Avant de nous occuper du r^ne suivant, noiis ne saurions oublier l'épisode où nous voyons les deux peuples , conduits par leur rivalité , lutter entre eu\ pour les intérêts de leur industrie et de leur commerce, non plus sur leurs Frontières, mais dans les mers lointaines des Indes. L'établissement colonial de l'isthme de Darien sert à marquer eu Ecosse cette période où les nouveaux besoins des temps forcent une nation à se dépouiller de tout ce qui lui restait de ses anciennes niœui-s,pour adopter celles de ta civilisation moderne. Pendant longtemps l'épée avait seule ouvert en Ecosse la route des honneurs. Quand la haute noblesse eut déserté, à' la suite du roi, Edimbourg pour Londres, et ses châteaux pour les parcs de Xheobatds ou de Greenwîcli, l'industrie ^rit un rang de plus en plus élevé dans la hiérarchie sociale. Le jour où le marchand opulent partageaau moins la considération avec le noble appauvri, Glascow put prévoir que les six mille âmes de sa population primitive, s'élevant rapidement à cent mille, grâce au négoce lointain et aux manufactures locales, la cité roturière laisserait un jour bien loin d'elle la royale cité d'Edimbourg.
S'il était vrai, comme on l'a dit, que, sous plus d'un rapport, l'invasion de Guillaume dans la Grande-Bre-
IBO HISTOIBI DE LA BITALITK
lagne fut l'invasion non -seulement d'inie armée de
soldats hollandais, mais encore de l'industrialisme et de l'esprit: finaucier des boui^mestres d'Amsterdam, la coulagioQ mercantile fit surtout de rapides progrès de l'autre côté de la Tweed.
Ce fut en 1696 que l'Ecosse rougit pour la première fois de sa pauvreté : alors fut autorisée une compagnie écossaise pour le commerce de l'Afrique et des Indes, avec la permission de fonder des colonies , des villes ou des forts dans les pays inoccupés, et l'exemption de toute espèce de droits pendant vingt et un ans. Une banque nationale fut créée à la même époque : les liénéfices obtenus par les Hollandais et les Anglais dans l'Inde et l'Amérique devaient faire envie surtout à un pays qui était une contrée maritime aussi bien que la Hollande et l'Angleterre. Un Écossais obscur, esprit aventureux, qui avait été l'inventeur de labanque d'Angleterre, n'ayant pas obtenu du gouvernement anglais la récompense à laquelle il devait s'attendre, et encouragé par un patriote ardent , Fletcher de Sattoun , résolut de consacrer désormais toute son activité à son pays natal; ce fut à lui que l'Ecosse fut redevable du projet primitif de rivaliser avec l'Angleterre poUr le commerce de l'Inde. On prétend que Paterson avait été boucanier dans sa jeunesse. Pendant ses courses avec les pirates, il avait probablement visité l'isthme de Darien , qui joint l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud , et dont la plus grande partie était déserte ou habitée par des Indiens indépendants, ennemis du nom espagnol. Il proposa d'établir sur chaque bord de l'isthme un entrepôt pour le commerce de l'un et
'îtJ
DE LANGI.ETEHBE ET DE L ECOSSE. 191
l'autre continent. Les marcha ndiseit de l'Europe et les esclaves d'Afrique , traDsportés au golfe de Darien , et conduits par terre à travers la chaîne de montagnes qui divise l'isthme, pouvaient être échangés contre les produits de l'Amérique espagnole et les riches denrées de l'Asie , qu'on débarquerait au golfe Saint-Michel, ou sur les bords du fleuve Sambodansia baie de Panama. Les mêmes vents auraient porté les denrées d'Europe à travers l'Atlantique et à travers l'océan Paficique. Uuirle commerce des deux Indes par une coloaie établie dans l'isthme de Darien, ou, selon l'expression de Paterson, ravir à l'Espagne les clefs de deux mondes, ce n'était pas la conception d'une àme.vulgaire. Ou peut, dit un historien écossais (i), à qui nous empruntons une partie de ces considérations, on peut la comparer au grand projet d'Alexandre d'établir un marché en Egypte pour y concentrer le commerce de l'Inde. Les avantages immédiats de cette entreprise séduisirent bientôt les Écossais. Patersou vantait la fertilité du sol de l'isthme , et y promettait des mines d'or inépuisables; il proposait de déclarer la futui-e colonie port franc, et d'y proclamer la tolérance de tous les partis et de toutes les religions. Ces idées avaient été communiquées d'abord avec un mystère peut-être afTecté. L'Ecosse oublia un moment ses vieilles querelles domestiques, sa vanité féodale, son puritanisme religieux, pour ne plus rêver qu'à ce nouvel Eldorado. Un de ses prophètes covenanlaires aurait bien pu justement accuser alors Israël de se prosterner devant le veau d'or. Sans doute quelque voix
(i) Malcolm Laini;.
n,g,t,7i.dh,G00glc
199 HISTOIRE DB tA HIVALITB
naguère reapeclée s'éleva pour lui reprocher celte avaricieuse idolâtrie; mais cette voix dut se perdre dans le désert. On n'eût pas écouté davantage sans doute un prophète de bon sens qui aarait dit aux habitants de l'Ecosse :
Les projets grandioses de Paterson ne sauraient convenir qu'à un peuple qui posséderait des établismenls étendus dans l'Occident comme dans l'Orient. Avant de s'engager dans ces entreprises de colonies lointaines, il Tau t avoir un capital suflîsant non-seulement pour cultiver et améliorer sonpropre sol, mais encore pour y entretenir des manufactures dont on pourrait exporter le surplus dans un marché étranger. Où sont vos excédants de produits? où sont vos navires? où est votre richesse territoriale? en quoiconswte voire industrie? L'établissement seul deDarien, s'il réussit , vous privera à la fois de vos faibles ressources locales , de votre faible crédit, et -de vos habitants les plus actifs : vous aurez forcément recours aux autres nations pour l'exploitation de ces riches trésors; vous serez à la merci de leurs marins, de leurs manufacturiers, de leurs banquiers, et bientôt de leurs aventuriers , qui, plus hardis que les vôtres, vous laisseront tout au plus réimporter rintérét de vos avances, etc. »
L'expérience des temps peut seule donner de tels avis: l'Ecosse, dans cette entreprise commerciale, tittuva plus de peuples jaloux que de sages conseillers. L'Angleterre, émue par l'instinct des vieilles rivalités , força le gouvernement à désapprouver ses premiers actes d'assentiment, et à renvoyer les ministres qui ne s'y étaient pas opposés. Slairs, l'instigii-
- n,g,t,7i.dh,G00glc
DB L'ARGLBTBBHE ET DB l'ÉOOSSB. 193
leur du massacre de Glencoe, fut disgracié, plus coupable aux yeux du monarque pour avoir soutenu Palerson que pour avoir fait égorger ses compatriotes. Alors l'amoui^propre national des Écossais se mêla îi leurs avides espérances. It s'agissait non-seulement d'eDri(;hir TÉcosse , mais de braver l'Angleterre ; la fureur des souscriptions devint contagieuse et gagna tous les rangs. On acheta des navires à Hamboui^, on organisa le gouvernement et l'administration de la Nouvelle-Calédonie. Une flottille mit à la voile; on aborda l'isthme désiré; on fonda ta capitale future, le nouvel Ëdimboui^,,et l'on s'empressa d'instruire la mère-patrie de ces heui'eux commencements. Mais huit mois étaient à peine écoulés que le climat dévora la moitié des nouveaux colons; les fonds et les secoui-s leur manquèrent ; la tempête détruisit' une partie de leui-s vaisseaux, et les autres se virent interdire l'accès des porls d'Angleterre, d'Espagne et de Hollande , par suite d*une déclaration de Guillaume.
Ce rêve avait trop flatté la pauvre Ecosse pour qu'elle ne saisit pas la première occasion de le recommencer: une seconde colonie fut envoyée à Darien, el s'établit sur les débrisde la première. Cette fois, les Espagnols, sachant que Guillaume et l'Angleterre avaient mis ces émigrants hors la loi des nations, disputèrent à la famine, au climat et aux tempêtes le soin de consommer leur mine : douze cents hommes marchèrent de Panama contre les huttes du nouvel Edimbourg, et furent repoussés; mais onze vaisseaux de ligne venus de Carthagène forcèrent les Ecossais de capituler et de se rembarquer pour l'Europe.
Quand la nouvelle de cet événement parvint en
it,GoogIc
E DE LA HIVAUT^
Ecosse, on y était dans la joie du triomphe, parce qu'on avait appris d'aboi'd le premier avantage obtenu sur les Espagnols : l'accablement fut général; le mi Guillaume et l'Angleterre furent l'objet des malédictions les plus terribles : c'était le roi, c'étaient les Anglais qui avaient trahi l'intérêt commercial de l'Ecosse. Le moment était favorable pour les jacobiles; ils en profilèrent pour en appeler au vieil honneur écossais et à l'indépendance nationale. «Tous les malheurs du peuple provenaient de l'union des eou- 1-onnes. » On s'adressa à Jacques , ou phMôt à Louis XIV; mais le grand monarque pensait alors à faire asseoir son petit-6t$ sur le trbne d'Espagne ; il avait intérêt à ne pas rompre ses traités avec l'Angleterre : le moment favorable fut perdu. Le mécontentement de l'Ecosse ne s'éteignit pas ; mais Texplosion en étant difTérée, il s'affaiblit de plus en plus jusqu'à la mort de Guillaume.
Après tous ses rêves, Paterson termina ses jours, vieux, pauvre et oublié.
n,g,t,7i.dh,G00glc
DR L «rtCLSTBIlBE BT BB L ECOSSB.