‹ Histoire de Charles Ier (volume 2)Chapitre 5 sur 144 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

obstacles^ d'utiles alliés et des adversaires encore puissants. Aussi offrit-elle un bizarre mélange des éléments en api)arence les plus contraires, à la fois aristocratique et pojtulaire, religieuse et philosophique, invoquant tour à tour des lois et des théories, proclamant tantôt un nouveau joug l)Our les consciences, tantôt leur pleine liberté, quelquelois étroitement retenue dans les liens des faits, quelquelois livrée aux plus audacieuses tentatives, placée entîn enlre l'ancien et le nouvel état social plutôt comme un pont pi lur passer de Tun à l'autre que comme un abîme pour les séparer.

La plus terrible unité, au contraire, a régné dans la révolution française; l'esprit nouveau y a dominé seul; l'ancien régime, loin de prendre dans le mouvement sa plact. et sa part, n'a songé qu'à s'en défendre, et s'est à p(ine défendu un moment; il était sans force comme sans vertu. Au jour de l'explosion, un seul fait restait réel et puiss-iiit, la civilisation générale du pays : dans ce grand, mais unique résultat, étaient venus se perdre les vieilles institutions, les vieilles mœurs, les croyances, les souvenirs, la vie nationale tout entière. Tant de siècles actifs et glori(nix n'avaient rien produit que la France. De là l'immensité des résultats de la révolution , et aussi de ses égarements ; elle a possédé le pouvoir absolu.

Certes la dinV-rence est grande et mérite qu'on en ti( une compte; elle frappe surtout quand on considère les deux révolutions en elles-mêmes, comme des événements is( dés, en les détachant de l'histoire générale, et pour démêler, si je puis ainsi parler, leur physionomie propre, leur caractère individuel. Mais qu'elles reprennent leur place dans le cours des siècles, qu'on examine ce qu'elles ont fait uour

xn . • PREFACE.

le développement de la civilisation européenne , on verra la ressemblance reparaître et s'élever au-dessus de toutes les diversités. Suscitées par les mêmes causes, par la décadence de l'aristocratie féodale^ de l'Église et de la royauté elles ont travaillé à la même œuvre , à la domination di public dans les affaires publiques; elles ont lutté pour la liberté contre le pouvoir absolu, pour l'égalité contre le privilège , pour les intérêts progressifs et généraux contre les intérêts stationnaires et individuels. Leurs situations ont été diverses, leurs forces inégales : ce que l'une a conçu clairement, l'autre n'a fait que l'entrevoir ; dans la carrière que l'une a parcourue, l'autre s'est bientôt arrêtée; sur le même champ de bataille, l'une a trouvé la victoire, l'autre des revers ; l'une a péché par le cynisme, l'autre par l'hypocrisie; celle-ci a été plus sage, celle-là plus puissante. Mais les moyens et les succès ont varié seuls; la tendance était la même comme l'origine ; les désirs, les efforts, les progrès se sont dirigés vers le môme but; ce que l'une a tenté ou accompli, l'autre l'a accompli ou tenté. Quoique coupable de persécutions religieuses , la révolution d'Angleterre a vu s'élever dans ses rangs la bannière de la liberté de conscience; malgré ses alliances aristocratiques, elle a fondé la prépondérance des communes ; plus occupée de l'ordre civil, elle a cependant réclamé une législation plus simple, la réforme parlementaire, l'abolition des substitutions, du droit d'aînesse ; et, bien que déçue dans des espérances prématurées, elle a fait faire à la société anglaise un pas immense hors de la monstrueuse inégalité du régime féodal. Telle est enfin l'analogie des deux révolutions, que la première n'eût jamais été bien comprise si la seconde n'eût éclaté.

PREFACE. xm

De nos jours, en effet, l'histoire de la révolution d'Angleterre a changé de face : Hume ' était en possession de former sur son compte l'opinion de l'Europe ; et malgré l'appui de Mirabeau , les déclamations de mistriss Macaulay- n'avaient pu ébranler son autorité. Tout à coup les esprits ont retrouvé leur indépendance ; une foule d'ouvrages ont attesté, non-seulement que cette époque redevenait l'objet d'une vive sympathie, mais que les récits et les jugements de Hume avaient cessé de satisfaire l'imagination et la raison du public. Un grand orateur, M. Fox', des écrivains distingués, MM. Malcolm Laing *, Mac-Diarmid ", Brodie % Lingard '', Godwin% etc., se sont empressés de

* Le premier volume de l'Histoire des Stuart de Hume parut en Angleterre en 1754, et le second en 1756.

2 L'ouvrage de mistriss Macaulay devait être une Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques I" jusqu'à l'éle'vation delà maison de Hanovre; mais il s'arrête à la chute de Jacques II. Il a été publié en Angleterre de 1763 à 1783. Il n'a paru en France que deux volumes de la traduction, publié en 1791, sous le nom de Mirabeau.

' Histoire des deux derniers rois de la maison de Stuart. Londres, 1804, in-4. La traduction française publiée à Paris , 1809, 2 vol. in-8, est très-incomplète.

^ Historij of Scotland from the union of the croivns to the union of the Icingdoms. 4 vol. in-8. La première édition est de 1800.

5 Livcs of British statesmen. 2 vol. in-8, II* édit. Londres, 1820. Le second volume contient les vies de Strafford et de Clarendon.

* Hislory of the British empire from the accession of Charles I lo the restoration of Charles IL 4 vol. in-8. Edimbourg, 1822.

' Historij of England. Les tomes IX et X (Londres, in-8, 1825) contiennent les règnes de Jacques I" et de Charles 1".

* History of the commonwealth of England. Londres, t. I, ]824 Lei trois autres volumes ont paru depuis.

Iiv PREFACE.

répondre à cette curiosité nouvelle. Né en France, ce mouvement ne pouvait manquer de s'y faire sentir : l'Histoire de Cromn^ell par M. Villemain, Vïlisloire de la révohaion de 1688 par M. Mazure, prouvent évidemment f\\\j, chez nous aussi, Hume ne suffit plus à personne; et j'ai pu moi-même publier la volumineuse collection des Mémoires originaux de cette époque sans lasser l'attention ni épuiser la curiosité des lecteurs ^-

II me siérait peu d'entrer ici dans un examen détaillé de ces ouvrages; mais je ne crains pas d'affirmer que sans la ré^■olution française, sans les vives lumières qu'elle a répandues sur la lutte des Stuart et du peuple anglais, ils ne posséderaient point les mérites nouveaux qui les distinguent. Je n'en veux pour preuve que la différence qui se fait remarquer entre ceux que la Grande-Bretagne a produits et ceux qu'a vus naître la France. Quelque patriotique intérêt qu'inspire aux auteurs des premiers la révolution de leiO, même quand ils se rangent sous la bannière de quelqu'un des partis qu'elle a enfantés, la critique historique domine dans leur travail; ils s'appliquent surtout à re* hercher exactement les faits, à comparer et débattre les téiûoignages; ce qu'ils racontent est pour eux une ancienne histoire qu'ils savent bien, non un drame auquel ils assistent; un siècle passé, déjà lointain, qu'ils mettent du prix à bien connaître, mais au sein duquel ils ne vivent point. M. Brodie partage contre Charles 1" et les Cavaliers toi ites les préventions, toutes les méfiances, toutes les cofères des plus amers puritains, et aucune des fautes, aucun

* Cette collection, complètement terminée, forme 25 vol. ia-â^ Paris, chez Didier.

PREFACE. Kf

des torts de ces derniers ne frappe ses regards. Il semljle que tant de passion doive produire un récit très-animé, où le parti qui excite dans l'âme de l'écrivain une telle sympathie sera peint avec vérité et chaleur. Il n'en est rien : malgré l'ardeur de ses préoccupations, M. Brodie étudie et ne voit point, discute et ne peint point; il admire le parti populaire sans le mettre en scène, et son ouvrage est une savante et utile dissertation, non une histoire morale et vivante. M. Lingard ne partage aucune des opinions, aucune des affections de M. Brodie ; il demeure impartial entre le Roi et le Parlement ; il ne plaide aucune cause, et ne s'attache point à réfuter les erreurs de ses devanciers; il se vante même de n'avoir pas ouvert l'ouvrage de Hume depuis qu'il a entrepris le sien. Il a écrit, dit-il, à l'aide des seuls monuments originaux, toujours en présence des temps qu'il voulait raconter, et avec une ferme résolution d'écarter toute vue systématique. A la suite de celte impartialité la vie est-elle rentrée dans l'histoire ? Nullement : l'impartialité de M. Lingard n'est ici que de l'indifférence; prêtre catholique, peu lui importe que les anglicans ou les presbytériens triomphent. Or l'indifférence ne lui a pas mieux réussi que la passion à M. Brodie pour péné^.'er au delà de la forme extérieure, et pour ainsi dire matérielle des événements; et le principal mérite de son travail est encore d'avoir soigneusement examiné, assez complète, ment recueilli et bien disposé les faits. M. Malcolm Laing a démêlé avec plus de sagacité le caractère politique de la révolution; il montre fort bien que, sans se rendre nettement compte de son but , elle a voulu, dès l'origine, dé» placer le pouvoir, le faire descendre dans la Chambre des Communes^ subsiituerainsi le gouvernement parlement a ire

ÏTI PREFACE.

au gouvernement royal, et qu'elle n'a pu se reposer que dans ce résultat. Mais le côté moral de l'époque, l'enthousiasme religieux , les passions populaires , les intrigues de parti , les rivalités personnelles , toutes ces scènes où se déploie la nature humaine affranchie des habitudes et des lois, ne se retrouvent point dans son livre : c'est le rapport d'un juge clairvoyant, mais qui ne connaît que l'instruction écrite, et n'a fait comparaître en personne devant lui ni les acteurs ni les témoins. Je pourrais passer en revue tous les ouvrages dont l'Angleterre s'est récemment enrichie à ce sujet. Ils m'offriraient tous le même caractère, un retour marqué d'intérêt pour cette grande crise de la vie nationale, une étude plus attentive des faits qui s'y rapportent, un sentiment plus vif de ses mérites, une plus juste appréciation de ses causes, de ses conséquences; mais ce n'est encore que de la méditation et de la science, un travail d'érudit ou de philosophe : j'y chercherais en vain cette sympathie naturelle de l'écrivain pour son sujet, qui porte dans l'histoire la lumière et la vie; et si Hampden ou Clarendon venaient à renaître, j'ai peine à croire qu'ils y reconnussent leur temps.

J'ouvre l'Histoire de Cromwell par M. Villemain, et je me sens en présence d'un autre spectacle. Elle est moins complète , moins savante, moins exacte que plusieurs de celles dont je viens de parler ; mais partout se révèle une prompte et vive intelligence des opinions, des passions, des vicissitudes révolutionnaires, des dispositions publiques, des caractères individuels, de la nature indomptable et des formes si changeâmes des partis. La raison de l'historien sait comprendre toutes les situations, toutes les idées; son imagination s'émeut de toutes les impressions

VUÉFACE. XVII

réelles et sincères; son unjiarlialité^ un peu trop sceplique peut-être, est cependant plus animée que ne Ta été souvent la passion même des avocats exclusifs d'une cause ; et quoique la révolution n'apparaisse dans son livre que resserrée dans le cadre trop étroit d'une biographie^, elle y est plus claire, plus vivante que partout ailleurs.

C'est que, sans parler des avantages du talent, M. Villemain a eu ceux de la situation : il a regardé et jugé 1? révolution d'Angleterre du sein de la révolution française; il a trouvé, dans les événements et les hommes qui se sont déployés sous ses yeux, la clef de ceux qu'il avait à peindre ; il a puisé la vie dans son propre temps, et l'a portée dans le temps qu'il voulait ressusciter.

Je n'ai garde de pousser plus loin ces observations ; je ne les ai hasardées que pour faire mieux sentir combien est profonde l'analogie des deux époques, et aussi pour expliquer comment un Français peut croire que l'histoire de la révolution anglaise n'a pas été écrite d'une façon pleinement satisfaisante, et qu'il lui est permis de la tenter, .l'ai étudié avec soin presque tous les ouvrages anciens et modernes dont elle a été l'objet; je n'ai point redouté que cette lecture altérât la sincérité de mes impressions ou l'indépendance de mon jugement; il y a, ce me semble, irop de timidité à craindre si aisément qu'un auxiliaire ne Jevienne un maître, ou trop d'orgueil à refuser si absolument tout secours. Cependant, et si je ne m'abuse, on le reconnaîtra sans peine, les monuments originaux mont urtout servi de guides. Je n'ai rien à dire des Mémoires; 'ai essayé , dans les Notices que j'y ai ajoutées en les publiant, d'en bien expliquer le caractère et le mérite ; et .•eux qui n'ont pas pris place dans ma Collection, bien «jue

*vi.. PREFACE.

j'en Gîe fiiit usage pour mon Histoire, me semîjlent trop peu importants pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter. Quant aux Recueils d'actes et documents officiels, ils sont très-nombreux, et quoique souvent exploités, ils abondent encore en richesses inconnues. J'ai eu sous les yeux ceux de Rushworth, de Thurloe, les journaux des deux Chambres, Vllisloire parlementaire , tant l'ancienne que celle de M. Cobbett, la Collcclion des procès poUliques, etun grand nombre d'autres ouvrages du même genre qu'il serait sans intérêt d'énumérer. J'ai aussi trouvé dans les pamphlets du temps, non-seulement de l'Angleterre, maisde laFrance, quelques renseignements curieux; car le public français fut plus occupé qu'on ne pense de la révolution anglaise ; beaucoup de brochures furent publiées pour et contre, et les Frondeurs se prévalurent plus d'une fois de son exemple contre Mazarin et la cour. Je dois dire aussi, pour rendre justice à un homme et à un travail aujourd'hui trop oubliés, que j'ai très-souvent consulté avec fruit l'Histoire d'Angleterre de Rapin-Thoiras, et que, malgré l'infériorité du talent de l'écrivain, la révolution d'Angleterre y est peut-être mieux comprise et plus complètement exposée que dans les ouvrages de la plupart de ses successeurs. Qu'il me soit permis enfin de déposer ici l'expression de ma reconnaissance pour toutes les personnesqui, en France et en Angleterre, ont bien voulu accorder à mon travail une faveur anticipée et me prêter le plus utile secours. J'ai dû, entre autres, à l'obligeance de sir James Mackintosh, ftussi inépuisable que son esprit et son savoir, des indications et des conseils que nul autre n'eût pu me donner ; et l'un des hommes qui parmi nous connaissent le mieux l'ancienne histoire aussi bien que l'état présent de l'Angle-

PRÉFACE. %ix

terre, M. Gallois, m'a prodigué, avec une bienveillance que j'ai quelque droit de prendre pour de l'amitié , les trésore de sa bibliothèaue et de sa conversation.

Paria, ftyril 18 ',

Page 1