LES SEIGNEURS
Un mélange de politesse et de sauvagerie se montre chez les seigneurs.
Ils aiment le soir, la nuit, à sauter de toit en toit, pour vaurienner, à courir les rues, à chercher les aventures de mauvais goût. Les princes eux-mêmes, Charles IX surtout, ne s'en faisaient faute. Pareilles scènes ont été souvent reproduites : la plus célèbre est relatée dans le Journal de Henri III par de l'Etoile et se passe chez le prévôt de Paris avant le départ du duc d'Anjou pour la Pologne. On y voit trois rois\ et une bande de seigneurs, fouiller, après un repas, les armoires, les coffres, et enlever plus de 50,000 livres. Ce n'est plus seulement une scène de débauches, c'est une spoliation, une pillerie : le plus curieux, c'est que le roi, sur la plainte du premier président, étouffa l'affaire, mais sans rembourser^.
Les seigneurs de ce temps chérissent la guerre. Un propos du président de la Yaquerie en témoigne , et nous le reproduisons tel que le cite Carondas le Caron ' : « Il n'y aura jamais bien en la France, sinon lorsque les gendarmes auront en horreur la guerre^ les médecins les maladies et les juges les procès. » Chacun exagérait donc dans le sens de
' Charles IX, le roi de Pologne, le roi de Navarre (Henri IV). C'est le second qui projette ce coup de main, le prévôt Duprat de Nantouillet ayant refusé d'épouser sa maîtresse, la Chateauneuf.
« Malgré la différence des temps, il faut reconnaître, dans cette indigne volerie, un de ces actes qui font crouler, et à bon droit, une monarchie.
' Responses du droict françois, feuillet 442, au verso.
sa profession : nous pouvons le prouver vis-à-vis des militaires par d'autres citations. Ainsi, quand Balzac affirme que ces derniers ne sont jamais las de combats\ il ne fait que répéter le mot du maréchal de Biron à son fds : « Cultivons la guerre pour ne pas mourir de faim », lequel mot ressemble à une imitation de l'assertion d'un ambassadeur vénitien' : « Tout noble en France qui n'aime et ne cherche point la guerre n'est pas estimé. » Rappelons aussi qu'au dire de son principal biographe et ancien gouverneur ^ Philippe de Strozzi, mort en 1582, avait «eu continuellement ses intentions si bandées au faict de la guerre par mer et par terre, qu'il n'avoit jamais pris le loisir de penser à se marier et n'a laissé nay de soy aucun successeur en France de tant de mérites et lauriers de sa maison ».
Sous Charles IX, les nobles s'adonnent au duel, moins comme à une image de la guerre que comme à un passetemps qui dote l'existence d'un certain piquant, résout plus d'une rivalité et cadre bien avec les passions de cour ; ils l'aiment aussi parce que les femmes se complaisent assez à ce que l'on se batte, à ce que l'on meurt même pour elles, cela marquant au mieux l'influence exercée par leur beauté.
Malgré l'usage du duel et leurs actions souvent légères, les gentilshommes professaient sur le courage une opinion réfléchie. On peut le conclure d'un passage des Mémoires de d'Aubigné : « Je veux, mes enfants, dit cet écrivain, vous donner ici un exemple du pouvoir que Dieu s'est
« L'auteur du Théâtre du monde fait un tableau assez éloquent des maux delà guerre. Ce livre est de \K Boaystuau, suruommt^ Launay, et date de 1573 pour l'édition française, car il fut d'abord composé en latin. Les divers sonnets élogieux qui, suivant l'usage du temps, précèdent l'œuvre, appellent l'auteur le Seigneur de Launay.
î Les Relnlions, t. II, p. 237.
3 H. de Torsay, la Vie, mort et to77ibeav de haut et puissant seigneur Philippe de Strozzi, 1608, dernière page.
réservé sur le courage des hommes. Lorsque j'appris la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy, je me trouvois accompagné de 80 soldats de ma compagnie parmi lesquels il y en avoit certainement une douzaine des plus braves et des plus déterminés qui fussent en France, et je promenois avec eux sans penser à rien, quand une voix s'étant fait entendre et mise à crier sans nul dessein ni aucun rapport à notre troupe, nous nous mîmes tous à fuir comme un troupeau de moutons jusqu'à perte d'haleine ; et puis, nous étant pris par la main trois ou quatre ensemble, un chacun se mit à contempler son compagnon témoin de sa peur et de sa fuite, et à rougir de honte d'avoir pris l'alarme si mal à propos. D'où nous conclûmes tous que Dieu ne donnoit pas le courage et l'entendement, mais ne faisoit seulement que le prêter. » L'observation est philosophique et saine, mais, après Dieu, c'était au chef à retenir les fuyards, et d'Aubigné garde la franchise de ne pas s'attribuer un mérite qu'il n'eut pas.
Non-seulement les apprentis guerriers, mais les guerriers eux-mêmes entretenaient la souplesse et l'agilité de leur corps par des exercices multipliés. Écoutez plutôt la reine mère : « Les François^ écrit-elle à son fils', ont tant accoutumé, s'il n'est guerre, de s'exercer, que qui ne leur fait faire, ils s'employent à d'autres choses plus dangereuses. Et pour cet effet, au temps passé, les garnisons de gens d'armes estoient par les provinces, ou la noblesse d'alentour s'exercoit à courre la bague ou tout autre exercice honneste ; et outre qu'ils servoient j)Our la sûreté du pays, ils contenoient leurs esprits de pis faire. » Dans le même but sans doute, Rabelais, que Catherine de Médicis avait peut-être lu, repré-
' Avis à Charles IX pour la police de sa cour et le gouvernement de son Estât.
sente Gargantua se livrant à mille exercices divers*; on peut croire que son tableau, tracé de main de maître, reproduit pour nous , à trois siècles de distance, un ensemble de travaux qui nous prouve combien nous sommes, sous le rapport de la gymnastique , inférieurs aux Français nos ancêtres. Nous ne valons certes pas le père de Montaigne qui, âgé de soixante ans, s'élançait encore sur son cheval et montait les escaliers par trois ou quatre marches à la fois.