L/V GUERRE DES NAVARRAIS
Le jour même de la délivrance de Brcteuil, le duc poussa jusqu'à Verneuil et s'en empara. La tour ou citadelle, qui était le réduit de la défense, opposa une résistance énergique. Ce ne fut que le troisième jour (G juillet) que les assiégés capitulèrent. Ils obtinrent des conditions honorables : la vie sauve et la liberté; mais ils perdirent tous leurs biens, qu'ils avaient transportés dans la tour, à laquelle Lancastre lit mettre le feu. Verneuil, situé à dix-huit lieues seulement de Paris, était une localité importante. On l'appelait, paraît-il, « le chief », ou plus probablement l'un des « chiefs » de la Normandie *. Sa prise coûta aux Anglais des pertes assez sensibles -. Ils s'y reposèrent un jour entier (7 juillet) ; après quoi, leur chef dut songer à là retraite, et à une retraite précipitée, qu'un concours de circonstances heureuses lui permit de mener à bien.
En effet, Jean 11, à la tète de toute une armée, dans l'état-major de laquelle liguraient son fils aîné, le duc de Normandie, et son frère, le duc d'Orléans '^, s'était mis à la poursuite des Anglais, pensant les atteindre d'abord à Breteuil, puis à Verneuil; mais il arriva partout trop tard ''. Il réussit pourtant à prendre le contact avec le duc de Laiicastre, non loin de Laigle, à ïubœuf ^. Là, ses hommes d'armes, à bout de souffle, lui déclarèrent qu'il ne fallait pas aller plus avant,
1. Op. cit., l\Gli. « Et la dite ville de Vernoyl n'est qe xviii lieues de Parys, et est appelée le chief de Normandy ».
2. Ibid. a Ea quele assaut fusrent plusours Engleys iiaufrez de quarels et de peeres... »
3. Robert d'Avesbury, 40/|. « Et le roy Johan de Fraunce,et soun eisné fiUz dolphyn de Fiene et soun l'riere duylt d'Orlycns et plusours grauntz de la terre ove viiim geantz
l'armes, arblastcrs et aultres comvines xl mil estoient de costé la dite ville (Laigle), à une lieue petit d'illesqes ». Les chiffres donnés sont aussi invérifiables qu'invraisemblables. Froissart serait un guide encore moins sur. Parlant de cette même armée qui devait, peu de jours après, assiéger Breteuil, il écrit: « Si avoit bien en son host (de Jean II) soissantc mil chevaus » (IV, 19^)-
4. Gr. Chr., VI, 3o : « Et le roy de France qui avoit fait sa semonce tantost qu'il avoit ouy nouvelles du dit duc de Lancastre, aloit après, à moult grant et bêle compaignie de gens d'armes et de gens de pié et le suyvi jusques à Gondé en alant vers la dicte ville de V erneuil, là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu au dit Condé il ouy nouvelles que le duc et messire Phelippe s'estoient partis celuy jour de la dicte ville de Verneuil et s'en aloient vers la ville de l'Aigle ». Condé-sur-Iton ; Eure; arr' Bernay ; c°° de Breteuil-sur-lton (à 4 kil.). — Laigle; Orne ; arr' Mortagne ; ch.-l. de c°".
5. Gr. Chr , loc. cit. « Si les suyvi le roy jusqu'à ïuebuef à deux liues ou environ de la dicte ville de l'Aigle » — Tubœuf ; Orne; arr' Mortagne ; c'° Laigle.
LA CHEVAUCHEE DU DUC DE I.ANCASTRE 1 79
une (( grande forêt » offrant à l'ennemi toute facilité pour s'échapper, sans qu'on pût l'en empêcher '. Le Roi recourut donc au procédé familier à Philippe VI, et qui marquait autant dimpéritie que de naïveté chevaleresque. Il envoya deux hérauts proposer au duc de Lancastre une (I bataille o, que celui-ci se garda d'accepter. 11 répondit au message du Roi d'une façon évasive, lui déroba sa marche, et, doublant les étapes, revint en quatre jours à son point de départ, l'abbaye de Montebourg ^. Les Anglais avaient passé par Argentan, Thury et Saint- Fromond (9, lo et 11 juillet). C'est à Saint-Fromond que s'elTectua, non sans difficulté, le passage de la \ ire; les Français en avaient coupé le pont et s'étaient mis en embuscade pour tomber sur leurs ennemis •*. 11 fallut condiattre jusqu'au dernier moment, mais, en somme, un plein succès couronna l'entreprise. Les soldats de Lancastre avaient pris ou secouru plusieurs forteresses ; ils ramenaient de nombreux prisonniers, 2.000 chevaux enlevés à l'ennemi, un immense butin, et ils avaient perdu peu de monde '♦.
VI. — Jean II aurait dû les anéantir ou les forcer à se rendre sans combat. L'occasion ayant été manquée,il ne pouvait rester sous le coup d'une déception aussi sensible, ni licencier, sans en avoir tiré parti, les gens d'armes et de pied réunis sous son commandement. Ses conseillers habituels l'engagèrent à mettre le siège devant Breteuil, investi une première fois déjà, mais sans résultat, l'approche des Anglo- Navarrais avant contraint les assaillants à la retraite ^. Le duc de Lan-
1. Gr. Cfir., ibid. : ... « ... et là fii dit au roy que il ne les poiirroit aconsuir, car il y avoit grans forés là où ilz se bouleroient sanz ce que l'eu les peust avoir ».
2. Robert d'Avesbury, loc. cit. — Les Grandes Chr. ne mentionnent pas l'incident : « Et pour ce d'impossibilité de poursuivre les Anglais) s'en retourna le Roy et tout sonostet vindrent devant un chastel appelle Tilieres.que l'en disoit estre en la main des Navarrois; et le prist le Roy et y mist gardes» (VI, 3o). Tillières sur-Avre; Eure; arr' Evreux; c°" Verneuil.
3. Robert d'Avesbury, i6V405 — Argentan ; Orne, ch.-l. darr. — Thury-Harcourt ; Calvados; arr' Falaise; ch.-l. de c°". — Saint-Fromond; Manche; arr. .Saint-Lô: c'" Saint- Jeande-Daye.
!i. Robert d'Avesbury, fidô.
5. Froissart. IV, 191. « Li rois de France fu adonc consilliés, ou cas que il avoit là si grans gens d'armes et toutes ses ordenances prestes pour guerriier, que il se traisist devant la cité d'Evrues et y mesist le siège; car mieulz ne pooit il emploiier ses gens que d'alcr devant celle cité... » On voit la double erreur commise par Froissart. Jean II ne parut pas au siège d'Evreux et la ville fut prise avant que la che-
l8o LA GUERRE DES >AV\RRVIS
castre avait ravitaillé la place et laissé pour la commander un chef énergique, le navarrais Sanche Lopez *. Les opérations contre Breteuil commencèrent dans la première quinzaine de juillet et furent dirigées par le Roi en personne-.
Le dauphin y fut associé, dès le début 3, après avoir participé, dans une mesure qu'il est impossible de déterminer, à la poursuite de la colonne anglaise '*. Le i/j juillet, par lettres datées de Breteuil, il instituait Amaury de Meulan,sirede Neufbourg, son lieutenant et capitaine en Basse-Normandie ^, ce qui précisait, mais limitait les pouvoirs du
vauchée de Lancastre eût comaiencc. Mais les raisons qu'auraient fait valoir Les conseillers du roi de France sont bien celles qui durent le déterminer à assiéger Breteuil.
1. Froissart, IV, 3ij2, § SGy. Ms. d'Amiens. « Dou dit castiel de Bretuel estoit souverains et cappittainnes, de par le roy de Navarre, uns très bons escuiers navarois qui s'appelloit Sansses Lopins ». Cf. ibid , p. 187 : « ... messires Sanses Lopins » est nommé parmi les hommes d'armes les plus en vue de l'armée de Lancastre et de Philippe de Navarre. Il ne se serait donc pas, dès la première heure, enfermé dans Breteuil; mais c'est accorder beaucoup de confiance aux assertions de Froissart que de les prendre ainsi à la lettre. — Sanche Lopez était sergent d'armes. Voy. J.-A. Brutails, Documents liUtor. de la Chambre des comptes de IS'avarre, p. 5ij.
2. Bibl. nat., Fr. 2G001, n» (iôO. Envoi parle bailli de Gisors au vicomte de Gisors de lettres du Roi, données devant Breteuil le 12 juillet.
3. La présence du dauphin au siègedeBreteuil est constatée par des actes nombreux des mois de juillet et d'août, et notamment aux dates suivantes : i3, li, 22, 25 juillet, !i, 5, 16 et 18 août. Le iG juillet il est à Tuebœuf.
'4. Bibl. nat., Fr. 20. ^02, n» i5(BreteuiI, iSjuillet i35G). Mandement à Bernard Fremautetaux généraux députés surle fait du subside, dernièrement octroyé au pays de Normandie pour le fait des guerres, de rembourser à Artaudde Beausemblant, chevalier et maître d'Hôtel du daui^hin, 100 deniers d'or au mouton qu'il lui a prêtés, xei les avons bailliec à mouches et espiespour nous rapporter l'estat et convine de no: ennemis en cest présent host et chevauchée. . . »
5. Bibl. nat., Fr. 26701, n" 84 et P. O., 1934, d. 44802, Meula>. Vidimus sous le scel de la vicomte de Caen : « ... icelui avons fait et establi, faisons et establissons nostre lieutenant et capitaine es pais et bailliages de Caen et de Costentin... » 11 est à remarquer que dès les premiers jours de juillet Amaury de Meulan prend le titre qui ne lui fut conféré ofTiciellement que le i4 du même mois. (Bibl. nat., Fr. 2G001, n» 6o5 : Caen, ii juillet i35G : « Almaury de MeuUenc, seigneur de Neufbourc, lieu tenant de Mons. le duc de Normendie es bailliages de Caen et de Costentin » . Voy. aussi Chron. norm., p. 3o2, n. i.)
Amaury de M. était fils de Valeran de M., seigneur de la Queue, de Neubourg et de Gournay, et de Jeanne de Bonville. Il prit part aux premières campagnes delà guerre de Cent ans. A peine investi de son commandement en Basse-Normandie, il dut élever assez notaljlemcnt les gages des hommes d'armes. Il avait la main rude. Le vicomte de Falaise, Simon de Baigncux, ayant refusé de lui livrer les fonds du
LE SIEGE DE BRETEUIL l8t
site (Je Neufbourg, qualifié antérieurement « lieutenant du duc es parties de Normandie » '.
Le siège de Breleuil fut i< le plus beau » qu'on eût vu depuis celui d'Aiguillon, dix ans auparavant. Le mot est de Froissart, émerveillé de l'ainuencede grands seigneurs, de chevaliers et d'écuyers qui se pressaient sous les murs de la petite forteresse normande, comme jadis au confluent du Lot et de la Dorilognc -. Mais le rapprochement ne saurait être poussé plus loin, car finalement Breteuil capitula, quoique au prix d'efl'orts disproportionnés avec l'importance de la conquête, tandis qu'en i3Zi6, le duc de Normandie avait échoué devant Aiguillon •^.
Au cours de l'investissement, le nombre des assaillants s'accrut d'une fa(;on l)i(>n propre à exciter l'admiration de Froissart, auquel on peut en l'espèce faire, sans trop de risques, d'assez larges emprunts, car ce sont les détails de la vie militaire chevaleresque qu'il a le mieux observés et le plus fidèlement reproduits. Le comte de Douglas vint d'Ecosse mettre son épéc au service du roi de France, qui paya magnifiquement ses services '•. Le bâtard de Castille, Henri de Traslamare, pour lequel du Guesclin devait guerroyer avec des fortunes diverses, rejoignit également l'armée française, escorté de nombreux chevaliers espagnols ^. L'insuccès d'une première tentative pour détrôner Don
fouage, il le tint en prison pendant trois jours et envoya prendre l'argent dont il avait besoin pour solder ses hommes d"armes prêts à se débander. Fait prisonnier par les >avarrais, au gué de Rupalay, à la fin de i350 (Anselme, 11, 4io ; Bibl. nal.. P. 0. iç)ô!,. d. ii.8o2, Mellan).
1. Bibl. nat., Fr. 2G001, n* 56<j (Caen, ai mai i35G): «Amaury de Meullent, chevalier, sire de Neubourc,lieu tenant du duc nostrc sire es parties de Normendie... » Cf. P. O., iy54, d. 4i.8o3, MEtn.N, n° 8 (même date).
2. Froissart, IV, igi. — Aiguillon; Lot-et-Garonne; arr' d'Agen ; c" du Port-Sainte- Marie. presque au confluent de la Dordogne et du Lot. Le siège avait été mis devant cette place entre le 10 et le i5 avril i3V3; il fut levé le 20 août, afin que le duc de Normandie pût rejoindre l'armée du Roi. 11 arriva trop tard et apprit en roule le désastre de Crécy.
3. Ce siège fut « une des sottises dues à l'cntctement du duc de >"ormandie)) (Dom Vaissète, édit. Molinier, IX, dij3, n. !i).
4. Froissart, IV, igi : «... et li donna cinq cens livrées de revenue par an en hiretage séant en France... »
5. Ibid. — Don Henri était l'ainé de la nombreuse lignée de bâtards (neuf fils et une fille) que le roi de Castille, Alfonse XI, avait eus de dona Léonor de Guzman. Il était né en iSSa. Tout enfant, il avait eu une maison princière, le magnifique domaine de Traslamare et porté le titre de comte, très rare encore à cette époque, et réservé presque exclusivement aux membres de la famille royale (P. Mérimée.
l82 LA GUERRE DES NAVARRAIS
Pèdre l'avait contraint à s'expatrier * et il inaugurait l'existence de capitaine d'aventuriers, qu'il mena jusqu'au jour, alors encore éloigné, de son triomphe définitif.
Le siège de Breteuil, si brillant par certains côtes, olTre je ne sais quoi d'archaïque, qu'on ne revit plus au xiv" siècle, sauf, peut-être, au siège de Rennes, commencé par les Anglais à la fin de la même année i356. Il évoque le souvenir d'événements beaucoup plus reculés : la croisade contre les Albigeois ou l'expédition de saint Louis en Egypte. On n'est pas médiocrement surpris de constater à quel point certains procédés usités pour prendre une place forte s'étaient peu renouvelés depuis un siècle et demi. Des mineurs furent employés, comme précédemment, à l'attaque du Pont-Audemer -. Mais — c'est le point sur lequel Froissart insiste le plus 3 et où les vieux usages se marquent le mieux — le roi Jean fit encore construire une tour ou c( beffroi » de bois, à trois étages, montée sur roues et que l'on poussait contre la partie de l'enceinte où devait être donné l'assaut. Cette tour aurait pu contenir, paraît-il, Goo hommes, à raison de 200 par étage. Elle était garnie de bretèches et recouverte de cuir pour amortir les traits. On appelait cet engin un « chat », comme au temps de Joinville, et aussi un « atournement d'assaut )),cequi n'est guère plus explicite '. La construction en avait exigéprès d'un mois de travail. En attendant qu'il fût terminé, des paysans avaient été réquisitionnés pour combler les fossés avec des fascines ou des branchages, et répandre par-dessus de la terre et du sable, afin d'obtenir une surface unie sur laquelle l'énorme chariot pût se mouvoir.
L'engin ne fit pas merveille. Les assiégés, qui l'avaient vu s'élever peu à peu, n'en parurent pas effrayés lorsqu'il fut en place. Ils avaient
Hisl. de Don Pèdre I", roi de Caslille. Paris, Charpentier, i8G5, i vol. in 12). Le roi Alfoiibc était mort le 27 mars i35o, ne laissant qu'un seul héritier légitime, Don Pcdre, né de dona ^laria, infante de Portugal (ibid., p. 3ij).