CHARLES VII ET JEANNE D'ARC
teûdu que Jeanne rencontra à la Cour des hostilités si violentes, un si odieus acharnement, qu'elle ne piit aller jusqu'au bout dans raccomplissement de sa mission, et l'on a osé accuser Charles VU de trahison à l'égard de la Pucelle '.
Le devoir de l'historien est de s'arrêter- à cette double accusation, et d'examiner sur quel fondement elle repose. Pour cela, nous allons étudier, à la lueur de tous les documents, l'histoire de Charles VII et de Jeanne d'Arc, depuis le moment où la Pucelle apparut à la Cour de Chinon jusqu'au jour fatal où elle tomba aux mains des ennemis de la France.
Les affaires de France sont « au plus petit point. » Pour sauver l'héroïque cité qui, depuis six mois, tient en échec toutes les forces anglaises, Charles VII a donné son dernier homme et dépensé son dernier écu. Tout a été tenté, tout a été inutile. La situation est regardée comme désespérée. Mais Celui qui « communique sa puissance aux princes b.ou « ne leur laisse que leur propre faiblesse » n'abandonnre jamais quiconque place en lui sa confiance. Comme l'a dit éloquemment Bossuet, u quand il veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout à l'impuissance et au désespoir ; puis il agit '. 11 Et pour mieux faire sentir son bras. Dieu se sert parfois des plus fragiles inslmments : car « il veut que l'ou reconnaisse que ce n'est ni par l'épée ni par la tance qu'il sauve les peuples, et qu'il est l'arbitre de la guerre'. »
Quand sonna pour la France l'heure de la miséricorde, pour délivrer de l'oppression ce royaume si rudement châtié. Dieu ne suscita ni un Josué, ni un Gédéon; mais, — selon la remarque d'un auteur contemporain, — voulant montrer que toute force vient de lui, et qu'il tait toutes ses œuvres mer-
1 . M. Jules Quicberat et M. Henri Uarlin, après lui, ont fonnulé cetie grave accusation, le premier dans ses Aptrçia nouvtaux sur l'hittoire de Jeanne d'Arc (1850), el dans un article de Ja Bévue de ta Normandie (30 juio t8G6) ; Nouvellet preuvei de* IraliUoia euunéu par la Pucelle; le sewnil dans lu fl' volume de ta 1' éMoa de son Histoire de France (1855), el dans l'eitrail qui en a été lait sous ce titre : Jeanne Dore (1857, in-12, et 1872, in-3a).
2. Panêgi/riquede Saint-Andri, parBossuet, dans les ffîutTci, éd.Lebel, t.XVI,p.5S3.
3. • Quia non in gladio née ïo hasta salvat Dominus : ipsîus enim est beUmn >
Reg.. I, xvu, § il.
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veilleusement et miraculeusement, il anima et enhardit un faible et tendre corps de femme, ayant vécu sans reproche dans l'exercice d'une angéliquc pureté ' : c'est par une simple fille des champs que devait se manifester l'intervention divine.
Le 6 mars 1429, vers midi, on apprenait au château de ChinoQ, où résidait Charles VU, qu'une jeunr fille des marches de Lorraine venait d'arriver, conduite par deux jouvenceaux de petite condition ', et avec une faible escorte'. De Sainte- Catherine-de-Fierbois, cette fille avait écrit au Roi pour lui demander la permission de se rendre auprès de lui, disant que, pour cela, elle avait fait cent cinquante lieues, qu'elle venait à son secours, et qu'elle « savait plusieurs bonnes choses touchant son fait. » La lettre portait encore qu'à son arrivée elle saurait bien reconnaître le Roi entre tous *.
Grande fut la perplexité à la Cour. Cette Pucelle, qui arrivait avec des habits d'homme, escortée par six jeunes compagnons, n'était-elie point une aventurière? Venait-elle de par Dieu ou de par le diable? N'y avait-il pas dans son fait de la supercherie ou du sortilège? Enfin, en admettant que l'on ne fût pas dupe de quelque imposture, ne courait-on point risque de s'exposer au ridicule et de compromettre la dignité royale si l'on ajoutait foi à ses assurances?
Charles Vil avait une inébranlable confiance dans la Providence, et son esprit, nourri des souvenirs de l'antiquité chré-
1. a E( qauad il pleut i Diea olr In prières tant du Ray de France comme de ceulx de Orliens et anltres villes dudit roUulme, et que sa volunié (lit les aidier el soucconrir el jetler de l'opprobre ou ils estoient, il ne eicita ne proneul les carages des hommes robustes el excrcllez 1 la guerre à euti ester le ghehorieLel tais de toute ealamit^ el misère, adDn que ils ne eitimassent la victoire venir de euli, mais leui' voeillanl monstrcr que toute force vient de lui, et que merveilleusement el miraculeusement il fait tontes ses «vres, il aaima et enhardi ung fueble et tendre coq» féminin aîant vescu tout son temps eu purité et casteté, sans quelque reproche ni suspicion de malfait. > Chronffxe de TottmtU, dans le recueil des Chroniquei de Ftaadre, 1, Uf. p. 406.
i. (Test ï tort que la plupart des histotiens de Jeanne d'Arc ont représenté Jean de Mett el Bertrand de Pouteng? ~ les deux Itommes de cŒur qui, enOammés d'un saint enthousiasme, amenèreni la Pucelle A Chinon — comme des l'hevalien. C'étaient simplement des hommes de condition libre. Voir les lettres d'annoblissemenl. Protêt de Jeanne d'Arc, t, V, p. 363.
3. Quatre hommes, ouiro les deux que nous venons de nommer. Voir sur ce voyage les dépositions de Jean de Novelonpont, dit de Metz, et de Bertrand de Poulengy. Procès de Jeanne d'Arc, t. II. p. 137 el 457.
i. Interro^toire de Jeanne : 27 fé<<rier 143t. Procù, 1. 1, p. 75-76.
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tienne, ne mettait point en oubli les merveilles que Dieu avait jadis opéré par des femmes ', Il ne voulut donc pas repousser celle qui se présentait à lui comme l'envoyée du Ciel; mais, avec une réserve aussi naturelle que légitime ', il tint à la soumettre à un sérieux examen et à ne rien décider sans l'avis de son Conseil '. Lui-même procéda aussitôt à une sorte d'enquête : les deux principaux compagnons de Jeanne d'Â.rc, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, furent interrogés en sa présence ; ils racontèrent tout ce qu'ils savaient : l'enthousiasme que Jeanne leur avait inspiré, le religieux respect qu'ils éprouvaient en sa présence, la façon merveilleuse dont, après avoir triomphé de toutes les résistances , elle avait su faire sa route pour arriver à Chinon, à travers mille obstacles *.
Sur ces entrefaites, la nouvelle s'était répandue à Orléans qu'une bei^erette, dite la Pucelle, avait, en passant par Gien, déclaré « qu'elle se rendait près du noble Dauphin pour faire lever le siège d'Orléans et pour le conduire à Reims afin d'y être sacré, ainsi qu'elle en avait mandat de ta part de Dieu '. » A cette nouvelle, le bâtard d'Orléans, qui commandait dans la ville assiégée, s'empressa d'envoyer à Chinon deu\ de ses capitaines, avec chaîne de s'informer de la réalité du fait'.
Deux jours s'étaient écoulés au milieu des examens et des interrogatoires ''. A toutes les questions qu'on lui adressait, Jeanne gardait le silence, disant qu'elle ne s'expliquerait que
1. t Le Roi... loujcnirs esperanl avoir aulcun soucours de la grâce de Dreu et coiniDemonint que anchiennentenl remoies avoienl fait merveilles, comme Judith el autres.,, d Chromque de Tournai, l. e.. t. 111, p. 106.
3. C'est ce qu'ont recoanu ses plus déclarés adveruiies : u 11 ne ' serait pas juste de considérer comme des menées ennemies les longues li^sitations qui préc(!dèrenl la mise à l'teuïre de Jeanne d'Arc. La prudence Biigcaît qu'on y regardât à deui fois avant d'emplojer un moyeu aussi eilraôrdinaire, « Aptr(in nouivaax nir t'hiiloire de Jeanne iTAre, par M. J. Quicherat, p. 30.
3. Dépositions de Guillaume de Ricarville, de Jean Baibin et de Simon Charles, Procès, t. III, p, 31,82, 115. Il parait que, dès lors, deui frères mineurs furent envoyés secrètement pour prendre des informations dans le pajs de Jeanne- Déposition de Jean BarUn, Procii, t. III, p, 82; dépositions du curé de Monlîer-sur-Saulx cl de Béatrix EslGltin, M., t.' Il, p. 3Met 397.