CHARLES VU JUSQU'A LA PRAGUERIE
prendre un voyage en Languedoc. Mais ce ne fut pas sans difficulté que cette résolution fut prise. Une opposition très vive se manifesta au sein du Conseil, où régnaient deux influences rivales : celle de Charles d'Anjou et celle du duc de Bourbon. Les uns opinaient en faveur du voyage; les autres auraient voulu que le Roi, cédant aux instances des habitants de Paris, se rendît dans sa capitale.
C'est ici le lieu de nous rendre compte de l'état des partis à la Cour. Un document précieux , complètement inconnu jusqu'à présent*, va nous servir pour cela de guide.
Depuis la chute de La Trémoille, le poste qu'il occupait est resté vacant : personne n'exerce un ascendant particulier sur le Roi*. Mais la Reine, la reine Yolande sa mère, Charles d'Anjou son frère, jouissent à la Cour d'une autorité sans rivale, et le bâtard d'Orléans leur est étroitement uni. On peut dire que rien ne se fait en dehors de leur concours.
Le connétable de Richement n'a d'autre rôle que celui qui appartient à ses fonctions ; étranger désormais aux intrigues politiques, il est tout entier aux opérations militaires.
Le duc de Bourbon, malgré la prééminence du titre, ne surpasse pas en influence les autres princes du sang. Sans prendre une part active aux affaires, il se tient à là Cour, espérant gagner à la longue la confiance du Roi. Son ancienne intimité avec le connétable a fait place à une certaine froideur. Il entretient le secret espoir de voir revenir sur la scène le duc de Bourgogne, et de pouvoir un jour tout diriger de concert avec lui'.
Le personnage le plus considérable, celui que le Roi affectionne davantage, en qui il place toute sa confiance, c'est le bâtard d'Orléans. Le bâtard peut, s'il lui plaît, être le premier à la Cour, et son titre de grand chambellan lui en donne le
1. Ce document est un mémoire rédigé par le président Louvet au mois de novembre 1435, et qu'il remit à Luc de Jou$;e, chargé près du duc de Savoie d*une mission dont il sera question plus loin. Il porte ce titre : A celle fin que les faii% de la court de France soient bien entendu:^. Archives de Turin , Archivio camerale.
t. C'est ce qui ressort du premier paragraphe : « Premièrement que le Roy n'a aujourduy nul serviteur particulier qui ait plus de povoir envers luy que les auU*es. »
3. « La principale attente de Bourbon si est que monseigneur de Bourgongne viengne devers le Roy, et que lors euU deux pourront tout et reculleront tous les autres. »
droit. Mais il se dérobe aux honneurs ; il a les intrigries de Cour en horreur ; se rappelant les « envies et malveillances » dont il a été l'objet pendant le séjour du Roi à Vienne, il se tient à l'écart et se consacre uniquement à la guerre *.
Le duc de Bourbon et le bâtard d'Orléans sont en bons termes, sans qu'il y ait entre eux aucune intimité. Le duc voudrait que le bâtard l'aidât, à se mettre bien en Cour et a supplanter Charles d'Anjou. Mais, depuis le jour où ce prince et le bâtard d'Orléans ont agi de concert contre La Trémoille, ils sont unis par une indissoluble allianc'e , que rien ne saurait rompre.
Dans le Conseilles influences rivales se trouvent en présence. Le duc de Bourbon y compte de nombreux partisans , tels que le chancelier Regnault de Chartres et Christophe d'Harcourt, qui l'ont assisté dans les négociations avec le duc de Bourgogne; l'archevêque de Vienne, Jean de Norry, qui lui est tout dévoué ; l'archevêque de Toulouse , Denis du Moulin ; l'évêque de Maguelonne, Robert de Rouvres, et le confesseur du Roi, Gérard Machet, évêque de Castres. Mais ces trois derniers personnages appartiennent avant tout au Roi^, et le duc de Bourbon sait qu'il ne saurait avoir leur appui le jour où il se mettrait en opposition ouverte avec la Couronne. La maison d'Anjou possède d'actifs auxiliaires, soit parmi les plus anciens membres du Conseil , comme le vieux Robert le Maçon, qui va bientôt disparaître de la scène', le chambellan Guillaume d'Avaugour, l'évêque de Poitiers Hugues de Comberel, et l'évêque de Maillezais Guillaume de Lucé, soit parmi ceux récemment arrivés aux aff'aires, comme Bertrand de Beauvau , seigneur de Précigny , Geoffroy Vassal, archidiacre d'Albi, et Jean Foumiêr, ancien juge d'An-
1 . c Item le Roy aime très fort monseigneur le bastard et a plus de fiance particulière en sa personne que en nul autre. Mais il se vuelt du tout emploier à la guerre, et ne se vuelt point tenir à court, pour non avoir bruit de gouvernement, pour les envies et malveillances que il an a eu autresfoys quant le Roy vint à Vienne, etc. » — Remarquons que Louvet, dans cette ënumération des princes, passe sous silence le comte de -Vendôme.
t. « Est a entendre à Bourbon de cuer, mais ilz le endureroyent à monstrer en ce que despleroit à ceulx d* Anjou. »
3. Robert le Maçon apparaît pour la dernière fois au Conseil le 16 août 1436.
1436 CHARLES VII jusqu'à LA PRAGUERIE. 43
jou*. D'autres conseillers — et non des moins influents — demeurent étrangers à ces rivalités, ne voulant appartenir qu'au Roi seul. Parmi eux il faut nommer le vieux « gouverneur » du comte dePonthieu, Hugues de Noé, plus que jamais l'objet des faveurs de son maître; le sire de Gaucourt, toujours activement mêlé aux affaires politiques et aux opérations militaires ; Jean de Rochechouart , sire de Mortemart, ancien serviteur de la maison d'Orléans; enfin Régnier de Bouligny, qui a l'administration des finances du Roi et de la Reine.
Le 28 juillet 1436, le président Louvet, écrivant au duc de Savoie , lui annonçait que certaines novUés étaient survenues à la Cour, et qu'à ce sujet le Roi avait mandé en toute hâte le bâtard d'Orléans*. Quelle est la signification de cet incident ? Un examen attentif des actes nous montre qu'il s'agissait de contrebalancer l'influence du duc de Bourbon en fortifiant le groupe des conseillers dévoués à la maison d'Anjou. L'archevêque de Vienne sort du conseil', où entrent successivement quatre personnages ayant joué xm rôle actif dans le renversement de La Trémoille : Jean, sire de Bueil; Pierre d'Amboise, seigneur de Chaumont; Prégent, seigneur de Goëtivy, et Pierre de Brezé, seigneur de la Varenne*. Le chancelier et ceux de ses collègues qui jusque-là avaient soutenu le parti du duc de Bourbon durent se soumettre aux volontés du Roi*. Bref, le voyage en Languedoc ne rencontra plus d'opposition. Un chroniqueur nomme , parmi ceux qui avaient poussé à l'entreprendre, Charles d'Anjou, Christophe d'Harcourt, les sires de Bueil et de Chaumont, les évêques de
1. Nous voyons appai'altre le premier dans une ordonnance du 23 novembre iiSb; les deux autres dans des lettres du 8 mars U36.
2. « Et depuis lesdictes lettres sont survenues aucunes noyités en la court du Roy, pour lesquelles ha esté ledit monseigneur le bastard hastivement mandé aler devers le Roy... » Archives de Turin.